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Le Courrier | «Il peut vivre chez moi tant qu’il veut»

En ligne depuis le 13 août 2015

Marie-Antoinette Dunant accueille chez elle Babak, un opposant iranien. Une initiative personnelle. Des cantons encouragent ce type d’hébergement, mais au compte-gouttes.

Article de Rachad Armanios, publié dans Le Courrier, le 13 août 2015. Cliquez ici pour lire l’article sur le site du Courrier.

C’est une grande maison à Thônex, aux franges de l’agglomération genevoise, avec un jardin splendide où s’épanouissent de majestueux arbres – tulipier, prunus au feuillage rouge foncé, figuier pointant son ramage en direction des vignes qui grimpent le long de la façade. Dans les abris genevois de la protection civile où Babak a vécu trois ans et demi, nulle fenêtre pour échapper à ses fantômes. Alors, une pergola, un potager!

«Le jardin n’a jamais aussi bien été entretenu depuis qu’il habite chez moi» se réjouit Marie-Antoinette Dunant, propriétaire des lieux. Cette retraitée, aussi souriante et élégante que sa maison, accueille Babak chez elle depuis neuf mois. Son hôte, réfugié iranien de 32 ans, préfère s’en tenir à son prénom. Svelte, voire frêle, impeccable dans sa chemise blanche et son pantalon de costume, l’opposant politique dissimule ses blessures derrière une réserve et une pudeur qui ne se lézardent que timidement au fil de la conversation.

«A force de lire dans les journaux que le gouvernement n’a pas de logements autres que des bunkers à proposer à de nombreux réfugiés, je me suis dit qu’au moins, ça, je pouvais le faire. Je suis seule dans cette maison. Ces chambres vides, c’était dommage.» C’est sur sollicitation d’un couple d’amis que Mme Dunant a accepté d’héberger Babak. Elle n’est ni militante ni spécialement politisée, mais son ami Jean Ziegler, parrain de sa fille et célèbre pourfendeur du capitalisme, lui a ouvert les yeux sur la politique mondiale, confie-t-elle. «Je suis ravie, Babak peut rester autant qu’il le voudra. Un jour, il partira. Mon cœur souhaite qu’il puisse refaire sa vie, trouver un travail, fonder une famille.»

Gagnant-gagnant

Pour Marie-Antoinette Dunant, la situation est «gagant-gagnant». «En neuf mois, il n’y a jamais eu la moindre discorde. Babak a une éducation parfaite, est très attentif et sait tout faire. Il m’a beaucoup dépannée, en réparant la machine à laver le linge ou en construisant la pergola à partir du vieux portique de sécurité qui servait pour les enfants.»

Désormais, à côté des framboisiers et du basilic, pousse une herbe aromatique arrivée par poste d’Iran, «similaire à de la ciboulette», précise Mme Dunant, avant d’ajouter: «Nous avons fait quelques excursions, notamment à Chamonix où il a été impressionné en empruntant le télésiège. J’ai l’impression d’avoir un ange gardien de plus à la maison.» Qui sont les autres? «Ceux-là, vous ne les voyez pas», répond cette catholique, qui dit partager avec Babak la foi chrétienne, tout en se qualifiant d’œcuménique.

Son hôte, lui, est devenu mormon il y a deux ans à Genève. En Iran, il ne s’identifiait pas à l’islam et n’avait pas vraiment de religion. «J’ai été expulsé de l’université pour cela.»

C’est avant tout son activisme politique qui l’a obligé à fuir son pays, à l’automne 2010, après un long périple passant par la Turquie pour l’amener jusqu’à Bâle. Appartenant à l’Organisation des moudjahiddines du peuple iranien, le militant raconte l’assassinat de son oncle qui était enseignant, tout comme son père emprisonné durant deux ans. Il évoque les vagues d’exécutions, durant les années 1990, sous le régime de Khomeini. Et son exil perpétuel, sa famille étant forcée de déménager sans cesse de ville en ville. Quant à lui, il a travaillé trois ans pour une télévision d’opposition.

Activités militantes

A propos des épisodes les plus durs de sa vie, le récit, en anglais, se fait murmure, puis s’éteint. Il y a quelques mois, avec la «ciboulette iranienne», la poste a aussi délivré son «kamânche», l’instrument à corde au petit ventre rebondi qu’il jouait chez lui. Musicothérapeute, chanteuse dans un chœur, Mme Dunant a insisté pour que Babak le fasse venir. Lui s’excuse, il n’a plus pratiqué depuis longtemps. Ses mains, maladroites, tentent une gamme tandis que l’archet zigzague sur les cordes. Les notes se bousculent, cherchent l’harmonie, qui grinçante, qui mélodieuse. Le violon oriental tremblote sur son pied, presque une béquille faute d’être fermement maintenu.

Arrivé à Bâle, le requérant d’asile sera placé par les autorités suisses près de Soleure, mais n’y restera pas longtemps. L’opposant souhaite rejoindre les Moudjahiddines du peuple, bien implantés à Genève, siège de l’ONU d’où ils multiplient les actions de protestation et de lobbying. Babak reprend donc à Genève ses activités militantes et médiatiques. Mais si les Moudjahiddines du peuple le prennent sous son aile, il perd toute aide de la Suisse pour avoir quitté son canton d’assignation, vivant au bout du lac comme clandestin avant d’obtenir le statut de réfugié puis un permis lui autorisant de travailler et même de passer la frontière.

Jungle administrative

Quarante-deux mois dans des bunkers? Ce fut dur, confie l’homme, qui ne s’étend pas davantage: «J’étais parti pour aider ceux restés derrière moi, ma situation était meilleure!» Pas question de se plaindre, donc, ou de «vivre sur le dos de la sécurité sociale» de son pays hôte. Marie-Antoinette Dunant, elle, souhaiterait qu’il puisse souscrire une assurance-maladie. «Mais je ne sais pas comment faire.» Difficile, confie-t-elle, de s’y retrouver dans la jungle administrative: «Je voudrais l’épauler davantage, mais ce n’est pas mon métier.» Le contraste est saisissant entre l’altruisme dont elle fait preuve pour aider un réfugié à s’intégrer en Suisse et les obstacles que ce pays dresse après l’avoir accueilli. «J’ai postulé de nombreuses fois, mais la langue est une barrière, de même que le manque de diplômes reconnus.» Après avoir travaillé à quelques reprises comme plongeur dans des cuisines, plusieurs emplois fixes lui ont été proposés, mais «le contrôle de l’habitant ne délivrait pas l’autorisation, il fallait toujours attendre.»

Babak, qui a cessé ses tâches médiatiques avec les Moudjahiddines du peuple en venant habiter à Thônex, fait donc un peu de bénévolat pour une association caritative vers qui Mme Dunant l’a dirigé et passe une bonne partie de son temps dans sa chambre à étudier le français. L’avenir? «Je ne sais pas. Avant d’habiter ici, je n’avais plus de sentiment, je ne ressentais ni l’été ni le printemps, j’étais mort à l’intérieur. Désormais, j’ai trouvé une nouvelle famille, peu à peu, tout doucement, je redécouvre une vie normale. Mais je suis encore un arbre sans racines.»

Seules six familles rémunérées pour accueillir des réfugiés

«J’ai fait une place dans le frigo pour Babak. Parfois, nous partageons les repas, soit je cuisine, soit c’est lui. C’est très spontané», raconte Marie-Antoinette Dunant. Y a-t-il un arrangement financier? «Je l’héberge gratuitement, mais sinon, ce n’est pas très clair, car je ne sais pas quels revenus il a. Alors, parfois, je l’aide un peu ou je le rémunère s’il effectue un travail conséquent à la maison.» Après neuf mois, Mme Dunant en sait encore très peu sur son invité, car leur relation est empreinte d’une grande pudeur. Mais aussi d’une totale confiance. «La première semaine où il est arrivé, je partais en vacances et lui ai confié les clés de la maison. Je me fiais aux amis qui m’avaient incitée à l’héberger.»

Mme Dunant et Babak sont l’un des duos lauréats du concours «Dream Team», organisé par l’Organisation suisse d’aide aux réfugiés (Osar), le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés et le Secrétariat d’Etat aux migrations, visant à promouvoir et à honorer des initiatives en faveur de l’intégration des réfugiés.

Reste que Mme Dunant aurait apprécié pouvoir bénéficier de conseils de gens ayant vécu une telle expérience et se dit étonnée que les autorités ne lancent pas d’appels à l’hospitalité.

Au début de la crise en Syrie, la Confédération a pourtant reçu de nombreuses sollicitations de personnes désirant héberger les malheureux fuyant la guerre, mais elle les a redirigés vers les cantons, compétents en la matière. Il y a un an et demi, l’Osar a initié un projet pilote en lien avec les autorités vaudoises. Elle collabore désormais avec trois cantons de plus, dont Berne, l’Argovie et, depuis peu, Genève. Aujourd’hui, six familles hébergent un réfugié ou un requérant ayant toutes les chances d’être accueilli durablement. Dans ce sens, le pays d’origine compte beaucoup, c’est pourquoi le public cible consiste avant tout en des Syriens ou des Erythréens, informe Stefan Frey, de l’Osar. Il ne s’agit pas de mineurs seuls mais le programme s’adresse aussi à des familles de migrants. Il s’agit de trois familles d’accueil vaudoises, les autres vivent à Berne et en Argovie. Par ailleurs, environ quinze autres familles d’accueil devraient prochainement vivre cette expérience, dont au moins cinq à Genève à partir de septembre.

La relation se fonde sur une base contractuelle, puisque les migrants paient un loyer à leurs hôtes grâce aux indemnités hébergement que leur versent les autorités cantonales, l’Hospice général en ce qui concerne Genève. Les candidats sont sélectionnés par les autorités, alors que l’Osar choisit pour sa part les familles.

Nadine Mudry, directrice chargée des politiques d’insertion au sein du Département genevois des affaires sociales, salue ces initiatives destinées à accélérer et à faciliter l’intégration. Des gouttes d’eau amenées à se multiplier, mais qui resteront marginales et ne doivent pas être vues comme une alternative par exemple à l’hébergement en abris PC qui fait l’actualité, précise-t-elle.

Après dix-huit mois, le projet de l’Osar reste en effet très modeste. «Je ne le cache pas, réagit M. Frey. Il y a en Suisse vingt-six applications différentes du droit d’asile, nous avons pris énormément de temps à identifier les cantons les plus propices pour ces expériences. Nos partenaires dans les quatre cantons concernés ont fait preuve d’un engagement remarquable. Ailleurs, il y a eu plus d’hésitations, sans compter un climat politique parfois moins favorable à des projets novateurs.»

Pour l’Osar, cet hébergement concerne trop peu de monde pour représenter une réponse directe au manque de places dans les cantons. Mais il pourrait devenir complémentaire si l’ONG parvenait à créer un réseau de 300 à 400 familles, qui pourraient être sollicitées périodiquement, et si chacune accueillait en moyenne trois personnes. Faisable? L’avenir le dira.

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