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Mediapart | Externaliser les réfugiés, un projet européen

En ligne depuis le 20 septembre 2015

Traduction par Stephane M. de l’article de Sebastian Elischer sur le site Foreign Policy, “The EU’s Migration Diversion. Outsourcing the Refugee Crisis“. La traduction a été publiée le 17 septembre 2015 sur le blog de Stephane M., hebergé sur le site de Mediapart.

Le 8 septembre, six jours après que le corps d’Aylan Kurdi, réfugié syrien de trois ans, ait été retrouvé sur une plage turque, Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, a dit dans une déclaration très attendue: “Nous pouvons construire des murs; nous pouvons construire des clôtures. Mais imaginez une seconde que vous étiez à leur place, votre enfant dans vos bras, en sachant le monde déchiré autour de vous. Il n’y a pas de prix que vous ne seriez prêt à payer, il n’y a pas de mur que vous ne seriez prêt à grimper…”. Bien plus tard, il a annoncé que l’Europe allait ouvrir ses portes à 160’000 migrants et les réinstaller dans les différents pays membres au cours des prochaines années, l’UE n’a pas changé sa stratégie à long terme pour maintenir les réfugiés en dehors de son territoire. En fait, la Commission européenne a fait des plans, tranquillement, pour renforcer le traitement en mer des réfugiés, y compris en construisant un centre temporaire de traitement de la migration au Niger.

Une «approche commune»

En mai, la Commission européenne a publié l’ordre du jour sur les migrations avec peu de fanfare. Ce communiqué a souligné l’importance de faire face à la «crise de la Méditerranée » avant que la pression ne devienne «intolérable». Il a également reconnu le lien entre la situation fragile de la sécurité au Moyen-Orient et Afrique et l’augmentation récente en Europe des demandeurs d’asile d’Afrique et du Moyen-Orient. Jusqu’à présent cette année, plus de 350’000 migrants sont arrivés les frontières de l’Europe.

Afin d’endiguer la marée, l’UE a prévu de mettre en place à l’essai un centre de traitement pour les Africains qui demandent des visas humanitaires pour l’ Europe et, si cela fonctionne, de construire d’autres centres dans le Moyen-Orient et le Maghreb. Environ 90% de tous les migrants ouest-africains, environ 100’000 personnes chaque année, passent par le Niger sur leur chemin vers la Libye pour rejoindre l’Europe, déclenchant des crises comme celles du mois dernier (qui a été largement oubliée, mais n’est toujours pas entièrement résolue) lorsque des milliers d’Africains de l’Ouest à Calais, en France, cherchaient à traverser le tunnel sous la Manche vers le Royaume-Uni.

Le centre sera situé dans la ville nigérienne d’Agadez et hébergé par l’Organisation internationale pour les migrations. Il est conçu pour fournir une aide immédiate aux migrants en transit, les informer sur les risques potentiels de se rendre en Europe, les recenser et dresser leur profil, et aider ceux qui sont refusés à l’entrée de l’UE à retourner dans leur pays d’origine si elles le souhaitent.

Dans son agenda sur les migrations, l’UE prétend qu’elle est engagée dans une “approche commune d’octroi de la protection aux personnes déplacées dans le besoin de protection.” Mais au-delà de la formulation générique, le document est remarquablement silencieux sur les objectifs derrière la mise en place de ce centre et sur la manière dont il pourrait réellement affecter la crise des migrants en Europe. En février, le ministre français des Affaires étrangères Laurent Fabius a visité Niamey, la capitale nigérienne, mais n’a pas fourni de plus amples détails sur ce projet. À l’époque, la société civile nigérienne et Bakary Seidou, qui était le chef de l’opposition parlementaire, a fortement critiqué le fait que le projet ait été enveloppé dans tant de secret.

Malgré l’absence d’informations, le timing de la communication de l’ordre du jour de l’UE donne un aperçu de ses objectifs. L’idée d’un centre de migrants – comme mode de traitement extraterritorial de l’asile – tend à apparaître sur l’agenda de Bruxelles lorsque les Etats membres commencent à se sentir mal à l’aise à propos de l’afflux de personnes fuyant les zones de catastrophe humanitaire. En mars 2003, l’administration du Premier ministre britannique Tony Blair a défendu une telle approche offshore pour les demandeurs d’asile irakiens. (Dans la foulée de l’invasion américaine et britannique de l’Irak, des milliers de réfugiés irakiens avaient tenté de fuir.) La proposition de Blair a finalement échoué à obtenir le soutien nécessaire et a été sévèrement condamnée par Amnesty International et Human Rights Watch comme une tentative d’abandonner les valeurs humanitaires de l’Europe, en particulier parce que le Royaume-Uni n’a même pas pu expliquer où seraient situés les centres extraterritoriaux et, par conséquent, si le pays pourrait assurer la sécurité des migrants. Des propositions similaires de l’Allemagne et l’Italie en 2004 se sont également dégonflées parce qu’il n’y avait pas d’endroit approprié pour traiter ces demandes d’asile.

Face à l’un des plus grands flux migratoires depuis la Seconde Guerre mondiale, l’UE doit élaborer une stratégie humanitaire cohérente qui incarne des principes que ses dirigeants et partisans peuvent afficher. Le secret qui entoure les projets de Bruxelles pour Agadez indique que l’Europe se dérobe à ce défi.

En 2007, le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) a publié un avis consultatif décrivant longuement les critères juridiques que le traitement extraterritorial doit satisfaire afin de se conformer au droit international. Le rapport met en exergue le principe dit de «non-refoulement». En clair, un pays ne peut pas renvoyer les migrants hors de leurs frontières vers un endroit où ils pourraient être confrontés à la persécution, la torture, la mort ou des dommages irréparables. Au Niger, où Bruxelles mettra en place le centre conjointement avec le HCR, il est douteux qu’un tel centre de traitement puisse satisfaire à cette norme.

Premièrement, la ville nigérienne d’Agadez, où le programme pilote doit être lancé, est tout sauf sure. Connue comme une plaque tournante pour les trafiquants de drogue, les trafics d’êtres humains, les trafics d’armes, les révoltes des rebelles touareg, les combattants de Boko Haram, et les bandits en maraude, elle n’est un refuge adapté pour quiconque. Le gouvernement nigérien a longtemps reconnu ce fait et a interdit aux citoyens étrangers d’entrer dans tout le nord du Niger à moins qu’ils ne soient accompagnés par une escorte militaire nigérienne. Les ambassades occidentales conseillent régulièrement leurs propres citoyens de ne pas se rendre à Agadez et ses environs. L’UE n’a pas encore d’expliqué pourquoi il pense que la zone que ses diplomates évitent régulièrement est soudainement un endroit approprié pour les réfugiés récupérés en mer.

Le traitement d’un grand nombre de migrants exige également une coopération étroite avec le gouvernement nigérien, ce qui pourrait probablement se transformer en un autre problème. Les bailleurs de fonds occidentaux sont des poètes quand ils s’emploient à rassurer le monde sur les qualités démocratiques de leur dernier allié dans la guerre contre la terreur. Peut-être que l’administration du président Mahamadou Issoufou jouit d’une légitimité plus démocratique que tout autre gouvernement dans cette région, mais cela ne signifie pas que les détenteurs du pouvoir à Niamey soient incorruptibles. L’UE devra inévitablement faire passer des ressources par les voies administratives qui, pendant des décennies, ont eu la réputation de détourner les ressources publiques sur une grande échelle, à savoir les forces de sécurité nigériennes, qui ont toujours prouvé qu’elles étaient incapable d’intercepter le vaste réseau de trafiquants d’êtres humains à travers le pays en général et à Agadez en particulier.

Se soustraire au défi

La France, l’Allemagne, l’Italie, et Malte ont été particulièrement favorables au traitement extraterritorial au cours des dernières semaines, car toutes les quatre ont atteint la limite de la réception de l’afflux de réfugiés. Leurs représentants peuvent avoir des pressions de Bruxelles pour arrêter l’entrée dans l’UE des migrants africains. La dernière rhétorique nationale de l’Allemagne est particulièrement remarquable. Bien que sa position progressiste envers les réfugiés hautement qualifiés en provenance de Syrie a reçu des éloges internationaux, Berlin est nettement moins enthousiaste à l’idée de migrants africains, qui manquent des compétences dont le marché du travail allemand a besoin.

L’expérience d’autres pays industrialisés fournit de nombreuses preuves que le traitement extraterritorial conduit à des catastrophes humanitaires. Les États-Unis ont été des pionniers des installations extraterritoriales à Guantánamo Bay au début des années 1990. L’Australie traite les demandeurs d’asile dans des installations offshore en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Les organisations des droits humains ont vivement critiqué ces deux pays pour les conditions difficiles et humiliantes qui prévalent dans leurs centres. Les deux installations ont connu des émeutes et des grèves de la faim à cause des mauvais traitements après que des détenus se sont vus refuser l’assistance juridique et médicale adéquate. Les installations australiennes et américaines sont gérées par des sociétés privées, dont l’objectif est de faire des bénéfices et qui les exploitent sans rendre de comptes.

Peut-être est-ce la raison pour laquelle l’Union européenne a choisi un site nigérien, où les crises émergentes resteront hors de vue et, donc, hors de l’esprit. Une crise humanitaire dans le nord lointain du Niger ne provoquera pas la même indignation que les cadavres sur les rives de l’Italie et de la Grèce. Dépendant des donateurs, Niamey ne posera pas trop de questions critiques ou ne se souciera pas trop de savoir si le centre répond aux normes juridiques internationales.

La question la plus importante, alors, est de savoir si le traitement extraterritorial a une valeur quelconque. La fonction principale du centre du Niger est d’informer les migrants s’ils sont ou non habilités à entrer dans l’UE avec des visas humanitaires. Comment le centre pourrait prendre cette décision n’est pas clair. L’Europe manque d’une politique d’asile commune. Les investigateurs pourraient très bien être confrontés à 20 scénarios futurs hasardeux. Peut-être encore plus important, le centre n’a aucune utilité pour ceux qui peuvent bénéficier de l’asile, puisque le centre ne peut pas prendre de décisions juridiquement contraignantes. Donc, quelle est l’aide apportée par le centre de traitement à ceux qui sont admissibles? L’UE va renvoyer des migrants sur la route notoirement dangereuse vers l’Europe?

Pendant ce temps, même ceux qui ne parviennent pas à se qualifier pour un visa humanitaire ont certainement peu de chances de retourner dans leur pays d’origine. La plupart de ceux qui arrivent à Agadez ont déjà parcouru des milliers de miles dans des conditions extrêmement désastreuses. Ils ont payé des trafiquants pour l’itinéraire complet vers l’Europe. Une conversation avec un administrateur nigérien agissant au nom de l’UE a peu de chance de les faire changer de cap à mi-chemin. Le centre de traitement ne sera pas non plus susceptible de dissuader les trafiquants dans la région de les pousser au départ. L’UE devra régler ces questions alors que ses plans pour Agadez prennent forme. De futurs centres au Moyen-Orient et au Maghreb sont déjà dans les tuyaux.

Face à l’un des plus grands flux migratoires depuis la Seconde Guerre mondiale, l’UE doit élaborer une stratégie humanitaire cohérente qui incarne les principes que ses dirigeants et partisans aiment afficher. Le secret qui entoure les projets de Bruxelles pour Agadez indique que l’Europe se dérobe à ce défi. Au lieu de cela, elle veut se contenter d’une solution humanitaire à courte vue, inefficace, et contestable. Pour cette raison, les migrants africains continueront de mourir dans le désert du Sahara et sur les côtes européennes.

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