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FMR | Melilla: mirage en route vers l’Europe

En ligne depuis le 30 avril 2016

Parmi les personnes qui ont gagné Melilla, il ne semble exister aucun consensus pour savoir s’ils se considèrent  en transit en Europe ou toujours en Afrique.

Article de Frida Bjørneseth, publié dans la Revue Migrations Forcées, dans le numéro 51 de janvier 2016. Cliquez ici pour lire l’article sur le site de la revue.

L’enclave de Melilla, un territoire espagnol de 12 km2  situé sur la côte méditerranéenne de l’Afrique du Nord, partage sa frontière avec le Maroc. Pour certains, cette Europe hors de l’Europe représente un moyen de franchir la muraille européenne.

En raison du nombre élevé d’entrées non autorisées, cette frontière est dorénavant intensément fortifiée par trois barrières de six mètres de haut surmontées de fils barbelés, tandis que des gardes patrouillent à leurs pieds. Cependant, le renforcement continu de cette frontière n’a pas découragé les migrants à la traverser. La majorité des personnes qui parviennent à franchir la frontière de Melilla séjournent dans un centre dirigé par l’État nommé Centro de Estancia Temporal de Inmigrantes (CETI), un centre de séjour temporaire pour les migrants en transit régi par le ministère espagnol de l’Emploi et de la Sécurité sociale. C’est généralement ici que leur dossier est initialement traité, qu’il s’agisse d’une demande d’asile ou d’une éventuelle expulsion.

Les résidents des centres présentent une grande diversité démographique. Les deux plus grands groupes se composent d’Africains subsahariens et de Syriens, mais les différences sont également vastes entre les groupes et au sein des groupes. En dépit de cette diversité, nous avons établi que deux principaux facteurs les unissent: l’attente et l’incertitude généralisée qui en découle. Personne ne pourrait dire combien de temps ils devront attendre au CETI et peu d’entre eux savent ce qui les attendrait s’ils prenaient la route de l’Espagne métropolitaine, un voyage et un concept qui porte le nom de «salida» – la sortie.

Les conséquences de l’incertitude

Cette incertitude avait pour conséquence de générer des explications que les migrants discutent entre eux. Comme le traitement des cas se faisait de manière peu transparente, les théories étaient communes et parfois relativement élaborées, ces histoires et ces rumeurs permettant à nos informateurs de prendre conscience dans une certaine mesure de ce qui leur arrivait et pourquoi. Le manque de transparence et d’information ne laisse pas un espace vide et dénué de connaissances dans l’esprit, mais génère plutôt une multitude de théories et d’explications qui remplissent les carences dans la logique de l’incertitude.

Alors qu’il était admis que personne ne pouvait faire grand-chose pour accélérer le processus d’attente, il était communément supposé que tout mauvais comportement prolongerait le séjour. Comme nous l’a expliqué l’un de nos informateurs: «Dès que vous vous comportez mal, les autorités vous punissent. Elles peuvent vous expulser du CETI pendant plusieurs heures ou plusieurs jours. Elles confisquent votre carte pour que vous ne puissiez plus y accéder. Causer des problèmes peut retarder votre salida.» Que ces sanctions aient été appliquées ou non par les autorités espagnoles, elles n’en constituaient pas moins une réalité dans l’esprit des résidents du CETI, qui adaptaient alors leur comportement d’une manière qui, ils l’espéraient, se traduirait par une rapide salida.

Un autre facteur qui façonnait la perception de transit était, sans surprise, la quantité d’informations dont ils disposaient. Ceux qui semblaient avoir le plus grand avantage, en termes de connaissances, avaient établi un réseau avec d’autres migrants sur Internet, ou avaient de la  famille ayant déjà effectué ce voyage vers l’Europe.

Alors que les informateurs subsahariens, à l’exception de ceux qui avaient suivi une formation supérieure, expliquaient qu’ils étaient simplement en chemin pour se rendre là où ils pouvaient trouver du travail, les informateurs syriens pouvaient, dans une bien plus grande majorité, citer des destinations géographiques spécifiques et expliquer comment ils y parviendraient. En vertu du Règlement de Dublin, le premier pays d’arrivée est le pays responsable du processus de détermination de l’asile – dans ce cas, l’Espagne. Malgré cela, ils n’envisageaient pas tous de séjourner en Espagne après avoir atteint le continent. Certains informateurs étaient convaincus que certains pays européens ne les renverraient pas en Espagne. Selon les mots d’un réfugié syrien, «l’Allemagne n’en a rien à faire des empreintes digitales». Cette perception d’une certaine souplesse dans le système, et de la possibilité de «casser l’empreinte digitale» selon la traduction d’un jeune avocat de Damas, pouvaient être interprétées comme un moyen de s’accrocher à l’idée de la mobilité.

L’un de nos informateurs nous a confié que «ce sont les images que nous voyons qui nous font rêver». Tous nos informateurs avaient une idée de «l’Europe» vers laquelle ils se dirigeaient. Toutefois, Melilla ne représentait pas l’Europe où ils souhaitaient se rendre. Ils étaient en Afrique car ils n’étaient pas en Europe, même si Melilla appartient à l’Espagne et non pas au Maroc.

Refuser de considérer Melilla comme une ville européenne peut être interprété comme un signe d’espoir, comme l’illustre l’entretien que nous avons conduit avec un Kurde de Syrie. Ce dernier avait quitté sa famille dans le Kurdistan irakien et voyagé seul pour se rendre en Europe. Ses premières tentatives d’y pénétrer via la frontière bulgare avaient échoué, la police bulgare ayant saisi tous ses biens et l’ayant refoulé. Il s’est alors rendu en avion jusqu’en Algérie puis a fait le reste du chemin à pied jusqu’à la ville marocaine de Nador. Il a dû s’y prendre à quatre reprise pour traverser la frontière entre le Maroc et l’Espagne. À son arrivée au CETI, il a confié avoir été déçu par les conditions qui l’attendaient: «Il n’y a aucune tranquillité. Le personnel du CETI me traite comme un chien.» Toutefois, au lieu de perdre toute illusion face à un traitement si inhumain en Europe, il se réconfortait en affirmant qu’il n’était pas encore en Europe: «Melilla n’est pas l’Europe». L’espoir de cette «Europe» en tant que destination pacifique reste un mirage à l’horizon, qui lui permet de continuer à attendre quelque chose qui finira enfin par récompenser tous ses efforts éprouvants.

Considérer que Melilla n’était pas l’Europe semblait donc servir d’explication pour une situation qui n’était pas encore bonne mais qui présentait un potentiel d’amélioration une fois qu’ils auraient enfin atteint la «vraie» Europe. Ainsi, la prévisibilité démotivante du présent semble pouvoir uniquement être endurée grâce à la promesse d’un futur meilleur.

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