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Journal d’un réfugié syrien | Bombardements au village

En ligne depuis le 19 février 2017

Vendredi soir, j’étais invité chez des amis. J’étais sur le point de quitter mon appartement, quand j’ai vu par hasard sur mon téléphone que de nouveaux messages avaient été publiés sur Facebook. C’était un appel lancé par les habitants de mon village aux Casques blancs de la ville voisine d’Ariha pour qu’ils interviennent en urgence. Deux maisons du centre du village venaient, quelques instants plus tôt, d’être détruites par des bombardements aériens. Ces maisons voutées sont les plus vieilles du village. Enfant, j’ai souvent été invité à y passer des soirées.

Billet paru dans le blog Le réfugié syrien, le 15 janvier 2017. Cliquez ici pour lire le billet sur le blog.

Les messages sur Facebook indiquaient que les familles étaient piégées sous les décombres. Comme il faisait nuit, les villageois n’ont pas été en mesure d’identifier les avions: étaient-ils russes ou appartenaient-ils à l’armée du régime?

En tout cas, il ne s’agissait pas de bombardements à l’aveugle. Les deux maisons démolies sont situées juste à côté de celle des grands-parents d’un combattant, un type qui apparemment reste recherché alors qu’il semble avoir abandonné les armes il y a longtemps déjà.

Dans la première maison, Walid, sa femme et deux de leurs filles ont été tuées. C’était un homme très modeste. Il était né et avait passé toute sa jeunesse à Alep. Comme il manquait de moyens, à un moment il est venu s’installer au village. Il s’y est marié et a eu cinq enfants. Jamais il ne s’est impliqué dans la révolution. Walid avait déjà perdu un fils dans un précédent bombardement sur le village; son gendre, ainsi que son petit fils ont également été tués dans un autre bombardement il y a près de deux ans.

Dans la seconde maison bombardée, Abdullah a été tué. C’était un camarade d’école, je l’aimais beaucoup. Il était simple et il avait très bon coeur. Je me souviens qu’en classe, quand nous étions enfants, il se faisait régulièrement frapper parce qu’il avait la mauvaise habitude de sourire tout le temps. Les villageois ont entendu les cris de sa famille provenir des décombres. Aux dernières nouvelles, sa femme et sa fille ont survécu.

La famille de Walid est très liée à la mienne. Son oncle Mohammad, le frère de sa mère, est un de mes amis proches. Un autre de ses oncles, plus âgé, est l’ami de mon frère aîné. Un dernier enfin, plus jeune, était proche de mon plus jeune frère.

C’est une famille au teint et aux yeux clairs, réputée pour la fermeté de son caractère et son courage. Je me souviens qu’à l’école Mohammad ne se laissait pas gronder facilement par les professeurs. Le grand-père de Walid était un adepte de Nasser; après la révolution syrienne, il n’a jamais voulu s’affilier au parti baas et il s’en est tenu à cette position toute sa vie. Cet homme avait eu six filles et quatre garçons. L’aîné a quitté le village quand le Baas est venu y prendre ses quartiers au début des années 1970. Un plus jeune fils, Ahmad, est entré dans l’armée. Il a fait trois ans de classes; il voulait devenir pilote de chasse. Au terme de ses classes, le jour où il aurait dû recevoir son diplôme et son grade, son nom n’a pas été appelé. Et puis il a été viré de l’armée. Il est revenu au village où son père a vendu un terrain pour financer son départ en Espagne au début des années 1980. Il y a passé toute sa vie sans jamais revenir en Syrie jusqu’à 2007.

Bien qu’il soit résolument opposé au régime, mon ami Mohammad est quelqu’un de très posé. Il n’a jamais pris part aux manifestations au moment du soulèvement. Il a pourtant été arrêté et emprisonné trois fois. Il m’avait raconté la manière dont il avait été torturé lors de sa première arrestation. Depuis, il se terre chez lui. Il a subit plusieurs coups durs. L’un de ses fils a été écrasé sur la route un soir alors qu’il rentrait à pied au village. Mohammad a ensuite perdu un second fils pendant un bombardement. Lors de la première campagne de l’armée dans notre village, son frère a été tué alors qu’il tentait de fuir dans la montagne environnante. Les deux fils de cet homme ont ensuite pris les armes pour rejoindre je ne sais quel groupe d’opposition.

La soeur aînée de Ahmad, Fatima, a eu de nombreux enfants. L’un de ses fils est détenu depuis les premiers instants de la révolution. Son propre père, le mari de Fatima, a été battu sous ses yeux. Cet homme est pourtant l’un de cinq leaders baasistes du village. C’est un professeur de musique et contrairement à la tradition familiale, il s’est affilié au parti pour se protéger et garder son boulot. De ce fils emprisonné, Fatima n’a plus de nouvelles. Tous ses autres fils, sans exception, ont participé aux manifestations et sont devenus combattants. Deux sont morts, un autre se bat toujours contre le régime. Deux autres enfants de Fatima vivent en Espagne depuis longtemps déjà et une de ses filles, mariée à un chanteur, est installée en Jordanie. Une autre fille, enfin, s’est mariée avec l’un de ses cousins: deux de leurs enfants ont été arrêtés alors qu’ils avaient à peine 14 et 16 ans. Depuis 2014, on n’a plus eu de nouvelles d’eux. Une autre sœur de Ahmad, Khadija, la plus jeune et belle, ses quatre fils qui étaient tous à étudiants, tous ont quitté les études et ont porté l’arme, dont un il était tué, … l’autre sœur, …

Cette famille n’est qu’une famille parmi d’autres au village. Quel que soit l’angle sous lequel on l’aborde, tous ses membres ont été affectés par la guerre. Ce n’est pas une famille religieuse; le tribu qu’elle paye au conflit n’a rien à voir avec une quelconque lutte contre l’extrémisme.

En songeant à elle hier soir, je me disais que la réconciliation serait impossible tant le régime et ses alliés s’acharnent à souffler sur les braises de la haine.

Pour en revenir aux maisons détruites vendredi soir, quelques minutes à peine après l’alerte lancée par les villageois, les Casques blancs de Ariha ont à leur tour été bombardés tout comme la route qu’ils auraient dû emprunter pour se rendre au village. J’étais dans mon appartement samedi matin en train boire mon café et de penser à tout cela lorsque j’ai entendu la sirène des pompiers. Par la fenêtre j’ai vu trois grands camions arriver, puis de plus petits, et enfin la police. Je ne sais pas ce qui a causé tout ce mouvement, mais en tout cas, les secours étaient là, alors qu’au village, tout a été mis en oeuvre pour que les Casques blancs ne puissent porter assistance aux victimes sous les décombres.

On parle beaucoup ces jours des pourparlers qui doivent commencer sous l’égide de la Russie et de la Turquie à Astana au Kazakhstan le 23 janvier prochain puis à Genève à partir du 8 février. Mais pendant ce temps, la guerre suit son cours en Syrie. Au village, les habitants n’auront eu qu’un mois et demi de répit depuis le dernier bombardement. Ils continuent pourtant de s’accrocher au moindre espoir de paix négociée.

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