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Le Courrier | Exilés colombiens sous la menace

En ligne depuis le 2 septembre 2017

La persécution des opposants ne s’arrête pas aux frontières de la Colombie. En Europe, certains continuent leur lutte malgré un climat d’intimidations.

Article de Benito Perez, paru dans Le Courrier, le 14 juillet 2017. Cliquez ici pour lire l’article sur le site du Courrier.

Un océan ne met pas forcément à l’abri des paramilitaires colombiens. Avec d’autres, Claudia Garcia Giraldo et Nelson Restrepo Arango en font l’amère expérience, eux qui résident en Espagne depuis qu’ils ont dû fuir leur pays. «J’espérais qu’en quittant tout, je gagnerais au moins la tranquillité, mais ça ne s’est pas passé ainsi», témoigne Mme Garcia, défenseure des droits humains réputée.

Les collectifs de réfugiés colombiens ont répertorié une dizaine de cas récents de menaces de mort, un nombre sans doute très en dessous de la réalité, nombre d’exilés préférant se faire discrets. D’autant que le phénomène semble à nouveau en augmentation, propageant outre-Atlantique la campagne d’intimidations subie par les organisations sociales colombiennes depuis la signature des accords de paix.

Obsession paramilitaire

La paix, Mme Garcia Giraldo n’en connaît pas le début, malgré son arrivée en Espagne, en 2013, sous le parrainage d’Amnesty. Des dizaines d’années de lutte au sein de l’ADESCOP, association bien connue de victimes du conflit, et une militance communiste assumée en ont fait une cible privilégiée de l’extrême droite. Avant même de traverser l’Atlantique, l’activiste avait déjà dû abandonner huit fois sa maison sous la menace.

Une obsession paramilitaire qui s’étend à l’ensemble de sa famille, y compris sa mère de 85 ans, visée dans sa maison de retraite! «Mon frère a été assassiné le jour de mon anniversaire. Il possédait un parking et nous avait aidés au transport de manifestants un Premier Mai», raconte Claudia Garcia.

Installée avec sa plus jeune fille dans la région de Valence, la militante pense être enfin à l’abri et réunit peu à peu le reste de sa famille. Mais le nouveau refuge révèle à son tour sa fragilité. Le 13 mars 2015, les Agilas Negras (les Aigles noirs), déjà à l’origine de son départ de Colombie, lui adressent un courrier d’intimidation, citant chacun des membres de sa famille. L’argumentation est classique: communiste et défenseure des droits humains, pour les «paras», Claudia Garcia ne peut être qu’une guérillera «encubierta», travaillant «sous le couvert» d’une ONG, pour «livrer le pays aux fils de pute castro-chavistes narcoterroristes» (sic) et autres «lesbiennes». Le texte précise ne pas être une menace, mais un avis de «condamnation à mort»… Il sera suivi de deux autres messages, le dernier délivré il y a un an.

Pourquoi cet acharnement? «Malgré les violences, je n’ai jamais cédé. Voilà ce qui les énerve», témoigne l’activiste. Kidnappée, torturée, violée –  la missive des Agilas Negras le lui rappelle –, Claudia Garcia n’a jamais renoncé à ses idéaux. Depuis Valence, elle poursuit son travail militant par internet, avec ses collègues de l’association ainsi qu’avec un collectif féministe.Dont l’une des membres, également exilée en Espagne, est aussi dans le collimateur des Agilas Negras.

Droits des exilés

Malgré ces menaces, Mme Garcia n’a pas modifié sa conduite et s’investit pour faire entendre la voix des exilés dans le cadre du processus de paix, au sein de l’organisation «Constituante d’exilés persécutés par l’Etat colombien». «Nous exigeons la reconnaissance de notre statut de victime et le droit à un retour sûr en Colombie», décrit son compagnon de lutte, Nelson Restrepo, vice-président de cette plate-forme fondée en novembre 2016.

Ce réfugié de longue date en Espagne paie à son tour le prix de cet engagement. En mars 2017, il se rend à Berlin, où le collectif présente son projet d’investigation «Colombie, une nation en exil». Celui-ci doit servir de base à l’intégration au sein du processus de paix des quelque 846’000 Colombiens forcés à la migration. Une dynamique redoutable en termes politiques mais aussi juridiques puisqu’il s’agit pour les exilés de faire reconnaître leur statut de victime de l’Etat colombien. Et d’amener Bogota à assurer un retour au pays pleinement sécurisé. Impensable pour les responsables directs et indirects des exactions, qui voient déjà des milliers de procédures judiciaires, pénales ou civiles, ouvertes par les futurs retornados.

Dans la foulée de Berlin, la Constituante des exilés s’enregistre comme telle auprès du consulat colombien à Madrid, histoire de faciliter les contacts. Noms, adresses, téléphones, courriels des représentants sont fournis et une première rencontre se tient début avril en présence de M. Restrepo. Deux semaines plus tard, celui-ci reçoit ses premières menaces. «Les rats communistes doivent mourir sous les coups», peut-il lire sur son mur facebook le 25 avril dernier, entre autres joyeusetés.
Encore deux semaines plus tard, Huber Ballesteros, autre participant de la réunion de Berlin, est à son tour menacé via les réseaux sociaux.

Douloureux passé

Pour Nelson Restrepo, militant communiste respecté et apprécié à Fuenlabrada, devenu directeur de la Coopération au développement de cette municipalité ouvrière sise au sud de Madrid, c’est le choc. Un retour de plusieurs décennies en arrière. A ces années 1988-1989, où il survit miraculeusement à une campagne d’extermination contre le Comité permanent des droits humains d’Antioquia, qui enquête justement sur les exactions paramilitaires. Un combat inégal, qui emportera la vie de huit de ses camarades et contraindra Nelson Restrepo à un premier exil en Espagne.

Revenu sur le terrain en 1996, il réchappe à plusieurs attentats revendiqués par les Autodéfenses unies de Colombie (AUC) et s’exile à nouveau, en 2000, par l’entremise d’Amnesty International.

Le 9 juin 2017, ces heures sombres ressurgissent avec encore plus de force que le domicile espagnol de M. Restrepo est directement visé, une lettre de menaces de morts signée des AUC, la faîtière paramilitaire sensément dissoute sous Alvaro Uribe, ayant été déposée dans sa boite aux lettres. «Comment ont-il eu mon adresse? Pourquoi me visent-ils personnellement aujourd’hui?» fait mine de s’interroger le militant, laissant le journaliste faire le lien avec son inscription au consulat. Avant d’ajouter un sonore: «Ce n’est pas moi qui l’ai dit!»

M. Restrepo l’admet volontiers. «J’ai hésité à tout plaquer.» D’autant que ses enfants adolescents subissent à leur tour des intimidations téléphoniques. Mais la détermination a pris le dessus. «J’ai été choisi par les paramilitaires comme messager de leur intimidation, je me dois d’être un exemple de résistance.» Un choix appuyé avec force par les mouvements sociaux espagnols et colombiens. «J’ai répertorié 286 marques de solidarité», déclare-t-il non sans une certaine émotion.

Plainte déposée à la police, Nelson Restrepo et sa famille vivent désormais sous protection policière. «Ils m’ont écouté et pris très au sérieux, c’est déjà ça», relève-t-il.

Claudia Garcia n’a pas eu droit au même traitement. La police espagnole s’est contentée d’enregistrer sa plainte. «J’ai l’habitude de me débrouiller», dit-elle, haussant les épaules. Plus que les autorités espagnoles, «c’est la Colombie qui doit agir et démanteler les groupes paramilitaires», énonce Mme Garcia, explicitant la démarche entreprise en juin à Genève auprès du Haut Commissariat aux réfugiés.

Car si les cas d’agressions sont extrêmement rares en Europe, les retours d’exilés au pays tournent trop souvent au drame. «J’ai un ami qui a craqué, il ne supportait plus l’exil; quelques jours après son retour, il était assassiné», témoigne Nelson Restrepo. Des cas comme celui-ci, la diaspora colombienne en bruisse, autant de messages préventifs. «Les paramilitaires et leurs complices craignent le retour des exilés. La terreur est leur garantie d’impunité.»