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Club Mediapart | Le procès politique de la solidarité (3/4): les ONG en Méditerranée

En ligne depuis le 10 septembre 2017

Pour appréhender le sens du procès politique intenté en France à la solidarité, il faut examiner aussi ce qui se passe au niveau européen avec les dizaines de milliers de migrants qu’on laisse mourir pendant leur traversée depuis l’Afrique… ou plutôt qu’on fait mourir aujourd’hui. Car, si la Méditerranée est devenue un véritable cimetière marin, c’est bien l’effet d’un choix politique européen.

Billet de Eric Fassin, publié sur son blog “Identités politiques, hébergé sur le site de Mediapart, le 15 août 2017. Cliquez ici pour lire le billet sur le blog.

ONG et passeurs

L’opération Triton lancée fin 2014 par Frontex, agence européenne de contrôle des frontières et des côtes, a remplacé avec beaucoup moins de moyens l’initiative italienne Mare Nostrum d’intervention en mer, lancée après le naufrage de Lampedusa en octobre 2013, face à l’afflux de migrants venus d’Afrique. Il s’agissait désormais de privilégier la mission de surveillance au détriment du rôle de sauvetage.

Il est vrai que cette dimension humanitaire avait valu à Mare Nostrum des critiques sévères. En Italie, la Ligue du Nord l’accusait de favoriser, formule familière, un «appel d’air». Selon Matteo Salvini, chef de ce parti xénophobe, «les citoyens italiens finissent par financer les passeurs de clandestins et une invasion de nos côtes». Plus modéré dans l’expression, le ministre de l’Intérieur français, Bernard Cazeneuve, s’inquiétait pour Calais: «Cette opération de sauvetage de la marine militaire italienne a permis le sauvetage de nombreux migrants en mer, mais a aussi eu pour conséquences de créer des points de fixation des migrants dans le nord de la France, de favoriser les activités des passeurs et d’augmenter les risques de drames humains en mer.»

Les inconvénients l’emportant pour lui sur les avantages, le ministre défend alors un projet de «substitution à Mare Nostrum d’une opération “Frontex +” de surveillance des frontières», soit l’opération Triton. Toutefois, Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, a bien été obligé de le reconnaître le 29 avril 2017:

«La fin de Mare Nostrum a été une grave erreur. Cela a coûté des vies humaines.»

Effectivement, pour la seule année 2016, plus de 5000 migrants sont morts pendant la traversée – triste record; et Médecins sans frontières le rappelle, en 2017 (comme les années précédentes), parmi les milliers qui tentent la traversée, un sur trente-six trouve la mort…

Or c’est précisément au moment de ce sinistre bilan que l’Europe se retourne contre les associations qui ont été obligées de prendre le relais humanitaire devant sa «défaillance». Le 15 décembre 2016, un article du Financial Times révélait un rapport de Frontex mettant en cause ces ONG qui contribuent au sauvetage des migrants en Méditerranée, accusées de «collusion» avec les passeurs (une correction publiée une semaine plus tard parle plus sobrement d’«interactions»): leurs lampes n’éclairaient-elles pas le passage des bateaux de migrants? Frontex allait jusqu’à en prendre pour indice… la baisse du nombre de signaux de détresse!

La justice italienne ouvrait alors une enquête. Le procureur de Catane déclarait même, le 23 avril 2017, disposer de «preuves». Pourtant, dès le 3 mai, il avouait qu’il ne s’agissait que d’une «hypothèse, sans aucune preuve». Il est vrai que le procureur de Syracuse avait déclaré la veille: «Il n’y a pas de lien entre ONG et passeurs.» La commission de défense du Sénat italien allait le confirmer deux semaines plus tard: «aucune collusion»; elle rappelait au contraire que «les secours en mer des migrants sont nécessaires et incontournables».

Enfin, le 21 juin, c’est le directeur de l’agence Frontex lui-même qui, en réponse à l’interpellation d’un député européen, démentait les informations diffusées à propos de son rapport:

«Contrairement à ce qui a été rapporté dans de nombreux médias, Frontex n’a jamais accusé aucune ONG de collusion avec les passeurs en Libye.»

Les fuites dans la presse n’avaient-elles pour fonction que de semer le trouble dans l’opinion, pour entamer le crédit des ONG avant de les attaquer à nouveau?

Un appel d’air en mer?

En tout cas, les poursuites contre les humanitaires reprennent aussitôt: le 2 août, le procureur d’une autre ville de Sicile, Trapani, fait mettre sous séquestre le Iuventa, affrété par Jugend Rettet; cette ONG allemande est accusée, sur la foi d’agents secrets introduits à son bord, d’entretenir des liens avec les passeurs dont elle se ferait l’auxiliaire, et donc de «favoriser l’immigration clandestine». Il n’est pas inutile de rappeler que ce délit a été créé par la loi Bossi-Fini de 2002, du nom des dirigeants de la Ligue du Nord et de l’Alliance nationale qui se qualifie elle-même de post-fasciste.

Le même magistrat ouvre une enquête contre un prêtre érythréen, réfugié en Italie à l’âge de quatorze ans. Mussie Zerai avait été proposé pour le prix Nobel de la Paix en 2015 en raison de son engagement pour les migrants en Méditerranée: tous ceux qui tentent la dangereuse aventure depuis la Corne de l’Afrique ont son numéro de téléphone; c’est qu’il prévient les garde-côtes lorsque des embarcations sont en danger. Son exemple a d’ailleurs servi de modèle pour créer l’Alarmphone, ligne téléphonique de détresse en mer. Il est soupçonné d’avoir omis de signaler l’arrivée de migrants et donc lui aussi accusé de «favoriser l’immigration».

La solidarité humanitaire serait-elle responsable d’un appel d’air en mer?

«C’est totalement paradoxal de s’attaquer aux humanitaires pour lutter contre l’immigration clandestine», déclare Mussie Zerai. «C’est comme s’en prendre aux médecins pour protester contre une maladie.»

De fait, la rhétorique qui inverse la responsabilité pour «blâmer les sauveteurs» contredit les données empiriques.

Deux chercheurs, Charles Heller et Lorenzo Pezzani, sont engagés depuis des années dans un projet de «surveillance» du sort des migrants en Méditerranée: leurs informations ont permis plusieurs plaintes contre des États membres de l’OTAN dans l’affaire du «bateau abandonné à la mort» en 2011. «Blaming the rescuers»: leur nouveau rapport (dont l’introduction vient d’être traduite en français) ne se contente pas de dénoncer cette rhétorique perverse; il démontre qu’elle est contraire à la vérité.

Non, ce ne sont pas les ONG qui accroissent le nombre de migrants s’engageant dans la traversée de la Méditerranée: une chronologie précise permet de l’établir. Non, ce n’est pas la présence des ONG qui a encouragé les passeurs à choisir des embarcations pneumatiques, plus fragiles; ce sont plutôt les destructions de bateaux en bois par l’opération militaire européenne Sofia (EUNAVFOR MED). Non, les ONG ne rendent pas la traversée plus dangereuse. L’analyse précise des chiffres démontre sans ambiguïté une corrélation inverse: plus les ONG sont présentes, moins il y a de morts en mer.

Dira-t-on qu’il va de soi que les sauveteurs en mer ne sont pas un danger, et qu’il n’était pas besoin d’en fournir la preuve? Certes. C’est donc que l’Europe s’enferme dans une logique anti-humanitaire au mépris de l’évidence la plus élémentaire que vient juste confirmer cette démonstration imparable. Qu’importe la réalité? Si le fantasme de «l’appel d’air» continue d’opérer, c’est qu’il a une utilité politique. Ceux qui sauvent des vies de migrants peuvent ainsi, encore et toujours, être accusés de les encourager à prendre des risques par ceux-là même qui les mettent en danger…

La stratégie libyenne de l’Europe

Au milieu de l’été, l’Italie impose aux ONG un «code de conduite», sous peine de leur fermer ses ports: ce n’est pas un hasard si l’association Jugend Rettet, dont le bateau est séquestré à ce moment-là, venait de refuser de le signer. La juriste Violeta Moreno-Lax a rappelé le caractère «simplement illégal» de cette mesure; et, si le Haut commissariat aux réfugiés des Nations Unies reste étrangement silencieux, le Haut commissariat aux droits humains prévient que ce code pourrait entraîner davantage de morts. Toutefois, le nouveau Secrétaire général de l’ONU, António Guterrez, reste muet: c’est seulement à propos des États-Unis, après les violences néo-nazies de Charlottesville, qu’il s’inquiète: «Les démons du racisme refont surface!»

Le code de conduite italien requiert en particulier des bateaux humanitaires d’accepter à leur bord une présence policière armée. C’est une manière de soumettre l’exigence de sauvetage à la logique de surveillance – des migrants comme des associations, celles-ci étant invitées à collaborer contre ceux-là. En outre, au motif qu’en approchant des côtes, les ONG serviraient de «taxis» aux migrants, l’Italie leur interdit l’accès… aux eaux libyennes. C’est encore le 2 août que, le Parlement italien donnant son accord pour l’envoi de navires militaires, un patrouilleur a pu entrer dans les eaux territoriales de la Libye.

Le résultat, c’est qu’à l’instar de MSF, la plupart des ONG, parce qu’elles ont refusé de se soumettre au «code de conduite», sont contraintes de renoncer à leur mission; et à ce jour un seul de leurs navires, l’Aquarius, croise encore au large des côtes libyennes. Cette exigence de «bonne conduite» adressée aux ONG qu’on accuse de collusion avec les passeurs venus de la côte libyenne est d’une ironie terrible quand on songe que les centres de détention de ce pays, qui ont été comparés par l’ambassade d’Allemagne au Niger à des «camps de concentration», sont souvent aux mains de trafiquants d’êtres humains.

Or la Libye, encouragée par l’Europe, décide simultanément de créer sa propre zone de recherche et de sauvetage dont les bateaux étrangers sont exclus (sauf autorisation). Faut-il le préciser? L’expression a valeur ici d’antiphrase. Décréter ainsi, sans fondement légal véritable, l’extension de ses eaux territoriales lui permet le 15 août de menacer et séquestrer dans les eaux internationales le Golfo Azzuro, un navire de l’ONG catalane Proactiva Open Arms (voir ici des photos de son action). Autant dire que la Libye aura désormais les mains libres pour traiter les migrants à sa guise, à condition de les empêcher de partir – avec la bénédiction européenne.

La stratégie est claire: comme l’explique Migreurop, «l’accord Union européenne -Turquie du printemps 2016, qui a bloqué une grande partie des exilé·e·s voulant emprunter la route dite de la Méditerranée orientale, est considéré comme un modèle que l’UE veut reproduire avec la Lybie». Avec le départ des ONG, et le retour libyen sur la scène, le ministre des Affaires étrangères italien, Angelino Alfano, peut donc se féliciter d’un «rééquilibrage», avec une formule quelque peu étrange: «Ces eaux ne sont plus à personne, mais sont à la Libye». Il se réjouit en effet des «efforts de Tripoli pour réduire les départs de migrants». Et de reconnaître sans fard que la justice italienne est tout simplement l’instrument de l’exécutif:

«Les enquêtes de quelques procureurs siciliens ont créé le contexte “culturel” approprié pour obtenir des ONG le code de conduite.»

Pourquoi l’Italie est-elle en pointe de ce combat européen? C’est qu’avec la Grèce elle a accueilli la plupart des migrants qui traversaient la Méditerranée: 600’000 sont arrivés en 4 ans (et 13’000 ont péri en route). De fait, la xénophobie politique est à son comble dans la péninsule. Or les «relocalisations» promises par l’Union européenne, soit une répartition des arrivants plus équitable entre ses membres, n’ont pas été suivies d’effets: en avril 2017, à quelques mois de l’échéance, il y en avait seulement 16’000 sur les 160’000 prévus en septembre 2015, soit 10%.

Pour les États européens, la solidarité avec l’Italie ne joue donc pas pour accueillir les migrants; en revanche, elle fonctionne parfaitement lorsqu’il s’agit de les rejeter – quitte à les livrer en pâture aux geôliers libyens. En France, on apprécie: Marco Minitti «serre la vis aux migrants», titre avec respect Le Parisien. Le ministre de l’Intérieur italien a donc bien raison, au moins sur un point, de déclarer: «Ce code n’est pas l’acte unilatéral d’un gouvernement fasciste.» Effectivement, l’offensive contre les ONG n’a rien d’unilatéral, puisqu’elle est soutenue par l’Europe. Reste, comme le souligne l’avocat Fulvio Vassallo Paleologo, sur le blog de l’Association Droits et Frontières (ADIF), que «Cette phrase sonne comme un aveu».

Un bateau pour la Libye

Le gouvernement italien n’est pas seul à se réjouir du renoncement contraint des humanitaires. «L’ONG Médecin sans frontière (sic) jette l’éponge, Defend Europe la félicite.» Defend Europe, ce sont des militants européens d’extrême droite qui ont organisé au printemps «une grande mission de sauvetage en Méditerranée, une mission pour sauver l’Europe de l’immigration clandestine.» Comme les autorités libyennes avec leur «zone de sauvetage», c’est jouer ici à inverser le sens du mot.

Génération identitaire a recouru au financement participatif (170’000 euros), malgré des protestations, avec le relais de l’ancien dirigeant du Ku Klux Klan David Duke, pour affréter un bateau. Le C-Span est ainsi parti en juillet, comme le groupe l’avait d’emblée annoncé, «naviguer sur la mer Méditerranée pour contrecarrer les bateaux des ONG qui agissent à l’unisson avec les trafiquants d’êtres humains.» N’est-ce pas, très exactement, la politique aujourd’hui menée par l’Italie, avec le soutien de l’Europe?

La preuve: l’opération Defend Europe n’est soumise à aucun «code de conduite». Les procureurs siciliens qui s’acharnent contre les ONG n’ont pas un mot contre ce navire. Ils auraient pourtant pu les soupçonner de jouer le rôle de… passeurs. En effet, lors de l’escale du C-Star à Chypre, les autorités ont trouvé des Sri-Lankais à bord, qui se sont d’abord présentés comme des «apprentis marins», avant de déclarer avoir dû payer pour le voyage (les militants xénophobes expliqueront que c’était afin de «valider leur diplôme»), pour finir par demander l’asile (selon Génération identitaire, «sous la pression» des ONG…).

En France, la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme (DILCRAH) avait bien engagé mi-juin une procédure de signalement pour «provocation à la discrimination» et «association de malfaiteurs en vue de commettre le délit d’entrave aux mesures d’assistance et de secours». Pourtant, deux mois plus tard, «nous n’avons pas eu de retour», explique la DILCRAH à 20 minutes, «mais nous serons informés dès que la décision d’ouvrir une enquête sera prise ou non». Apparemment, la réponse du Procureur de la République de Paris se fait toujours attendre. La justice a d’autres urgences en matière d’immigration – Cédric Herrou en sait quelque chose.

Même s’il est bon de s’amuser quand des ONG sont appelées pour secourir en mer le C-Star, on aurait donc tort de réduire ces militants d’extrême droite à des fascistes d’opérette. Ou plutôt, qu’importe leur médiocrité ridicule? En effet, comme l’analyse encore Migreurop, «avec ses outrances racistes, l’extrême droite s’attaquant aux ONG de sauvetage en mer défend ainsi une politique de laisser mourir mise en œuvre de longue date par les États de l’Union européenne.» On ajoutera seulement – les mois qui viennent le confirmeront malheureusement: et de faire mourir.

Pour prendre la mesure de cette actualité politique de la xénophobie, un rappel historique n’est pas inutile. En 1979, la tragédie de millions de boat-people fuyant le Viêt Nam communiste suscitait l’émotion. On ne se souciait pas alors de distinguer migrants économiques et réfugiés politiques: la France allait en accueillir près de 130’000. Intellectuels et artistes se mobilisaient, et Médecins sans frontières lançait l’opération: «un bateau pour le Viêt Nam». Aujourd’hui, dans l’indifférence générale, la logique anti-humanitaire se retourne contre MSF et les autres ONG qui assurent le sauvetage des migrants en mer. En moins de quatre décennies, le sens de l’histoire s’est inversé: l’opération Defend Europe affrète un bateau pour la Libye…

La tragédie en Méditerranée, ce sont d’abord les morts africains; mais c’est aussi l’agonie de la démocratie en Europe. On ne sait plus trop qui parle quand les identitaires s’engagent pour sauver l’Europe tandis que les gouvernants européens se targuent de sauver la démocratie. En effet, sous prétexte de lutter contre la menace fasciste, les gouvernements démocratiques mènent une politique d’extrême droite. C’est pour contrecarrer «la peur» xénophobe, par laquelle «la démocratie risque de se perdre», que le ministre italien de l’Intérieur, Marco Minniti, choisit de combattre les droits humains, et les associations humanitaires qui les défendent… Aboutissement logique de la guerre contre les migrants, la guerre contre les ONG serait-elle aujourd’hui l’ultime dérive anti-démocratique de l’Europe, d’autant plus dangereuse qu’elle s’accomplit au nom de la démocratie?


La première partie de ce billet porte sur la condamnation de Cédric Herrou: https://blogs.mediapart.fr/eric-fassin/blog/120817/le-proces-politique-de-la-solidarite-13-cedric-herrou-et-la-vallee-de-la-roya

La deuxième est consacrée au dispositif xénophobe des politiques migratoires: https://blogs.mediapart.fr/eric-fassin/blog/150817/le-proces-politique-de-la-solidarite-23-un-dispositif-xenophobe

La quatrième conclut sur la politique migratoire menée par Emmanuel Macron: https://blogs.mediapart.fr/eric-fassin/blog/210817/emmanuel-macron-et-le-couteau-de-lichtenberg-44-le-proces-politique-de-la-solidarite

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