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La Cimade | Chroniques honteuses – 1

En ligne depuis le 30 janvier 2018

Récit de quelques expulsions sauvages vers l’Italie depuis les Prahdas de Gémenos et Vitrolles… Quand la police se sert du règlement Dublin comme arme d’exception pour piétiner le droit d’asile.

Article publié sur le site de La Cimade, le 24 janvier 2018. Cliquez ici pour lire l’article sur le site de La Cimade.

Le collectif «STOP DUBLIN -Marseille» publie quelques témoignages sur les conditions d’arrestations et d’expulsions le mardi 12 décembre (juste après une mobilisation publique du collectif) de demandeurs d’asiles Dublinés, assignés à résidence dans les PRADHAs de France.

Ces témoignages font tous le récit d’agissements illégaux de la police et de la gendarmerie, parfois même contre des décisions de justice: absence de traductions et d’interprètes à toutes les étapes de la procédure d’expulsion, pressions policières et menaces pour obliger les demandeurs d’asile à signer des papiers dont ils ne comprennent pas le contenu, escortes policières surnuméraires et entraves (menottes, liens pieds et jambes) non conformes à la situation, décisions de la préfecture de maintenir des expulsions alors même que des juges ont ordonné la remise en liberté….

Sous couvert de «règlement Dublin», les polices peuvent actuellement faire abstraction des lois, des décisions juridiques et du droit d’asile.


Compte rendu d’un entretien avec C. suite à son expulsion le 24 octobre 2017

«Le matin du 24 octobre 2017 au PRADHA de Vitrolles j’ai été arrêté par la police et emmené au commissariat menotté, accompagné par la directrice de l’établissement. Nous étions quatre ce jour là, à être emmenés menottés. Au commissariat de Vitrolles on a été fouillé intégralement. J’ai signé des papiers le matin à Vitrolles […] mais je ne connais pas leurs natures car il n’y avait pas d’interprète, à aucun moment, qui aurait pu m’expliquer la procédure que j’étais en train de subir. On a pas pu retourner au PRADHA pour récupérer nos affaires. On est partis toujours attachés vers Avignon. J’ai été très perturbé par le fait d’avoir été menotté et mes souvenirs sont vagues quant à la durée du transport car j’ai été très «bousculé» aussi bien physiquement que moralement. […] Le 24/10/17, quand on est arrivé à Avignon, j’ai été placé dans une cellule avec une autre personne. On nous a donné à manger une fois dans la journée mais pas le lendemain.

Je ne me se souviens pas de ce que j’ai signé à Avignon. J’ai signé des papiers mais ne connait pas leurs natures, car il n’y avait toujours pas d’interprète. […] Pour aller de Vitrolles à Avignon, nous étions seuls, chacun dans une voiture différente. Quand nous sommes arrivés au centre de rétention j’ai supplié qu’on m’enlève les menottes. Les autres étaient agités et se débattaient. Moi, j’ai promis que je ne ferait rien si on m’enlevait les menottes. Ce qui a été fait.

Les autres ont été attachés pieds et mains à leur chaise. Je ne me rappelle plus du temps écoulé car j’étais trop perturbé. Nous n’avons pas pu boire ni manger jusqu’au soir.

Le 25/10/17, ils nous ont amené à l’aéroport. Nous sommes arrivé à l’aéroport tous les quatre menottés. J’ai demandé de nouveau qu’on m’enlève les menottes, ce qui a été fait. Les trois autres se débattaient et pleuraient. Ils ont été rattachés pieds et mains. Ce jour du 25, nous n’avons pas pu boire ni manger. Je ne se souvient pas d’avoir signé des papiers à l’aéroport. Nous sommes montés dans un avion «spécial», sans touristes. J’ai atterri à Rome. Et j’ai été contraint et forcé à l’aéroport de déposer les empreintes de mes deux mains. »


Compte rendu d’un entretien avec S. suite à son expulsion le 24 octobre 2017

“Le 24 octobre 2017 je me suis réveillé et j’ai pris mon petit déjeuner puis je suis allé signer au commissariat de Vitrolles où je suis arrivé vers 11h du matin. Je suis rentré dans le commissariat où on m’a fait assoir. Je n’ai rien signé mais un officier de police a verrouillé la porte et m’a enfermé environ 30 minutes dans la pièce où j’attendais.

Quatre civils sont venus me chercher, m’ont menotté et m’ont fait monter dans une voiture banalisée aux vitres teintées. On est ensuite partis au Prahda. Ils m’ont enlevé les menottes pour que je puisse prendre mes papiers et mon sac puis m’ont remis les menottes.

Nous sommes remontés dans la voiture pour aller en “Prison”. On a roulé une heure avant d’arriver à la prison où j’ai retrouvé d’autres co-détenus des Prahdas de Vitrolles. Arrivés à la prison, on m’a enlevé les menottes puis on m’a fouillé ainsi que le contenu de mon sac. J’ai demandé à voir un avocat mais l’avocat n’est jamais venu. Ils m’ont fait signer un papier en me disant que c’était pour voir un avocat mais c’était en fait un papier qui disait que j’acceptais d’être transféré vers l’Italie. Sous la pression policière, j’ai signé sans comprendre car il n’y avait pas de traduction. […]

Le lendemain matin j’ai pris le petit-déjeuner puis ils m’ont fouillé une nouvelle fois puis menotté. Ils ne m’ont pas donné de nouveaux papiers. Trois civils m’ont escorté dans une voiture noire banalisée jusqu’à un petit aéroport.»


Témoignage de G. suite à son arrestation au Prahda le 12 décembre 2017 et à son expulsion

«J’ai été arrêté mardi 12 décembre à 9h au commissariat de Vitrolles après avoir signé pour l’assignation à résidence. On m’a mis à part dans un bureau où se trouvait déjà un de mes co-résident au PRAHDA de Vitrolles, arrêté un peu plus tôt. Deux policiers m’ont pris mon argent (40 euros) et mon téléphone. Ensuite, ils ont voulu me faire signer des documents que je n’ai pas compris. Comme il n’y avait pas d’interprète, j’ai refusé de signer: ils ont alors fermé la porte, se sont dirigés vers moi de manière menaçante et m’ont encadré en m’intimant de signer.

Jusqu’à ce que je signe. Puis ils m’ont menotté. Ils ont ensuite appelé au téléphone un interprète pour nous traduire qu’ils nous emmenaient au centre de rétention de Nîmes. On a voulu demander des précisions, mais les policiers ont coupé la conversation téléphonique. Ils nous ont fait monter dans deux voitures distinctes, nous étions accompagnés chacun de 3 policiers. Nous avons pu récupérer nos affaires personnelles au PRAHDA.

 A l’arrivée au centre de rétention, les policiers m’ont pris mes affaires et m’ont fait signer de nouveaux documents. On a retrouvé 3 personnes du PRAHDA de Gémenos dans le couloir. On n’a pas pu manger jusqu’au soir 19h. Nous avons rencontré une personne de l’association Forum Réfugiés vers 17h30 pour un entretien: beaucoup de questions, mais peu d’explications sur notre droit de déposer un recours.

 Mercredi 13 décembre, la police est venue nous chercher dans les cellules à 8h45 : les agents nous ont dit qu’on partait en Italie. J’ai dit que je suis malade (« kystes » à la gorge, en exploration médicale auprès d’un spécialiste, sur recommandations d’un médecin généraliste consulté avant arrestation). Les agents m’ont répondu que je verrais ça en Italie. A la sortie de la prison, pour monter dans la voiture, un des policiers m’a étranglé. Je n’avais fait aucun geste de résistance. Je lui ai dit d’arrêter à cause de ma gorge, je lui ai dit que ce n’était pas bien. Il a continué un peu, puis il m’a menacé «tu verras à l’aéroport!». Il était très mauvais. Nous étions tous les 5 dans la même voiture. A l’aéroport, nous avons attendu pendant 1h30 dans la voiture: l’aéroport était fermé, on ne pouvait pas entrer. Pendant ce temps-là nous étions toujours menottés. Puis on nous a conduit vers 11h dans une petite salle réservée, escortés de 3 policiers par personne.

Ils m’ont encore posé des questions et j’ai encore expliqué pourquoi je ne voulais pas aller en Italie. Cette fois-là, ils m’ont aussi ligoté les cuisses et les chevilles. Puis ils ont enlevé les liens. Nous avons vu l’avion arriver vers 11h30. C’était un petit avion spécial blanc avec des insignes noirs sur les ailes. Quand ils nous ont fait nous diriger vers l’embarquement, j’ai essayé de résister en m’accrochant à une table. Les autres co-détenus aussi. Ils nous ont ligotés à nouveau, mains, cuisses, chevilles et nous ont portés dans l’avion. On a décollé un peu après midi je pense. Ils ne m’ont libéré qu’à mi-parcours du vol. L’un de mes co-détenu a été détaché à l’arrivée à Venise.

Les formalités auprès de la police italienne ont duré 20 minutes seulement. On m’a demandé si je voulais rester en Italie ou repartir au Soudan. Le choix était vite fait. J’ai demandé l’adresse d’un centre d’hébergement où dormir, ou d’une « plateforme d’asile » en leur expliquant qu’il était impossible de faire une demande d’asile en étant à la rue. Ils m’ont dit que je n’avais pas le choix, que je n’avais qu’à aller dans n’importe quelle ville italienne et ils m’ont poussé dehors.

L’aéroport est très loin de la ville, j’ai attendu, mais je n’ai pas vu les autres camarades sortir des bureaux. J’ai pris un train.»


Compte rendu du collectif «Stop-Dublin» suite à la mobilisation contre les arrestations et expulsions du 12 décembre 2017

«Mardi 12 décembre à 11h, on apprend que 5 arrestations particulièrement musclées ont eu lieu parmi les résidents du PRAHDA de Gémenos et de Vitrolles. Ils sont conduits menottés et escortés de plusieurs policiers jusqu’à leur chambre au PRAHDA pour récupérer leurs affaires personnelles.

A midi, c’est confirmé, ils sont enfermés tous les cinq au Centre de rétention (CRA) de Nîmes, avec un vol d’expulsion annoncé pour le lendemain à destination de Venise. Les amis marseillais et les avocats se mobilisent et une requête d’urgence est déposée. Ils décrochent une audience exceptionnelle inespérée pour le lendemain à 9h devant le Juge des libertés et de la détention (JLD).

Le soir, on appelle nos amis dans les cellules du CRA, quelques conseils, des encouragements, des infos sur ce qui peut se passer, courage, on fera tout ce qu’on peut pour vous sortir de là. Le JLD n’est pas garanti, on le sait, on connaît la chanson. Mais il y a un espoir d’obtenir une libération avant qu’ils ne vous conduisent à l’aéroport.

Mercredi 13 décembre à 9h, nouveau sale coup de théâtre de la police: malgré l’audience prévue devant le JLD, les cinq garçons ont été conduits de force à l’aéroport de Nîmes Garons. Ils passent plusieurs heures dans les locaux la PAF (la Police aux Frontières). Feu l’audience !

10h: Nouveau rebondissement, la juge a maintenu l’audience en l’absence des cinq détenus. Des soutiens des Cévennes, de Nîmes, Montpellier, Avignon sont au rendez-vous. Et, c’est déjà quasi certain, ce sont des jugements de libération qui vont être rendus. Plus qu’à attendre ces jugements. Ce n’est qu’une question de temps, ça va être serré, on le sait, retenez votre souffle.[…] 11h: Insoutenable attente de ces jugements, qui ne sont toujours pas au greffe. Que fait la juge? La juge téléphone par deux reprises à la PAF pour annoncer sa décision et exiger l’interruption de l’expulsion. Mais les flics se marrent. La Préfecture qui était pourtant présente à l’audience ne donne aucun contrordre: elle joue la montre en se frottant les mains.

11h50: Une première décision est enfin rendue. Mais le vol est imminent. Il faut faxer la décision à la PAF centrale au plus vite. Et les autres ne sauraient tarder. Grouille bordel!

12H15: Une personne est libérée sur le tarmac. On ne sait pas qui, on veut pas vraiment savoir. Et les autres, allez ! c’est pas possible de libérer un seul pote sur les cinq.

12H40: Ça y est, on a les quatre autres décisions, yallah! Les soutiens se rendent à l’aéroport pour remettre les décisions en mains propres aux escortes, tandis que les fax sont déjà partis à la préfecture, qui a finalement décidé de se foutre totalement des décisions de justice.

Mais sur place il n’y a pas d’avion, pas les gars, pas la PAF… Ils ont déjà été déporté!!!!

Le soir même les portables de nos camarades sonnaient toujours dans le vide: «Welcome to Lyca Mobile…». Bilan de la journée: la voix glacée d’un répondeur, le vide figé dans nos cœurs et une rage sourde: celle de notre impuissance face aux flics qui s’assoient sur une décision de justice… On a souvent peur des mots, mais ce à quoi on a assisté ce jour là, c’est bien à un basculement, et on ne pourra pas dire qu’on ne le savait pas…»

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