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Témoignages [2/6] | ” En Libye, les femmes vivent l’enfer”

En ligne depuis le 24 juillet 2019 - modifié le 16 juillet 2019

Le 26 juin 2019, la coordin’action Poya Solidaire a organisé une journée d’information et de mobilisation pour exiger la fin du statut dégradant de l’aide d’urgence et la régularisation des requérant-e-s le subissant depuis une longue durée. A cette occasion, plusieurs personnes concernées ont pris la parole. Leurs mots étaient forts et importants. En juillet et août, chaque mercredi, Vivre Ensemble publie leurs témoignages, soit prononcés le jour même, soit recueillis en marge de la manifestation par des personnes solidaires.

L’interview de Letekidan Tesfaye a été publié dans le journal Service Public du 24 mai 2019

Le 14 juin, Letekidan Tesfaye a participé à la grève des femmes. Cette Erythréenne, mère de deux enfants, dénonce les violences subies par les femmes migrantes – dans leur pays d’origine, sur les routes de l’exil et à leur arrivée en Suisse.

« En Libye, les femmes vivent l’enfer »

 

Pourquoi as-tu fui ton pays ?

Letekidan Lesfaye – L’Erythrée est une dictature terrible. Le service militaire y est obligatoire, pour une durée indéterminée, y compris pour les femmes. On n’y reçoit pas de salaire. Dans l’armée, les femmes sont souvent soumises à des violences sexuelles.

J’ai fui le service militaire. Malheureusement, la police m’a retrouvée et mise en prison. Dans les geôles d’Erythrée, il y a beaucoup de violences, de tortures. Je me suis enfuie, puis cachée durant six mois avant de quitter le pays avec un compagnon.

Comment s’est passée la route de l’exil ?

Nous nous sommes rendus en bus à la frontière. Puis nous avons marché toute la nuit dans la forêt, jusqu’au Soudan. Pour une femme, c’est particulièrement dangereux. Cinq jeunes hommes nous ont attrapés. Comme je n’avais pas d’argent, ils ont voulu me kidnapper. Un militaire soudanais nous a sauvé la vie.

Un mois plus tard, à Khartoum, j’ai trouvé un travail. Mais comme je n’avais pas de permis, la police m’a mise en prison. Nous dormions par terre; une nuit, un policier a essayé d’abuser de moi. J’ai hurlé, il s’est enfui. Après cet incident, ils m’ont libérée. Quelques mois plus tard, j’ai traversé le désert jusqu’en Libye.

A l’époque, la route libyenne était déjà très dangereuse. Les passeurs entassaient trente personnes sur un pick-up Toyota et fonçaient. Quand quelqu’un tombait, ils ne s’arrêtaient pas. Certains payaient leur voyage, puis devaient payer de nouveau au milieu du désert – sinon, ils restaient prisonniers. Aujourd’hui, c’est encore bien pire.

De Libye, j’ai pris un petit bateau en bois, surchargé. Nous sommes arrivés sains et saufs à Lampedusa. Ce n’est pas le cas de tous. Parfois, les passeurs détruisent les bateaux en mer. Si ceux-ci coulent loin des côtes, personne n’est au courant.

Et l’arrivée en Europe ?

En Italie, j’ai vu des migrants qui dormaient dans la rue, je n’y ai donc pas demandé l’asile. Fin 2008, je suis arrivée en Suisse. A cause des accords de Dublin, les autorités ont voulu me renvoyer. Une nuit, la police a débarqué dans ma chambre. Ils m’ont attachée et amenée à l’aéroport de Zurich. J’ai hurlé, ils ont dû renoncer à me mettre dans l’avion. De retour à Fribourg, ils ont voulu à nouveau m’expulser. J’ai commencé à avoir des idées suicidaires.

Mon mari a été renvoyé trois fois vers l’Italie, qui lui avait pourtant refusé l’asile. La troisième fois, il a crié aussi dans l’aéroport; ils l’ont alors mis trois mois en prison. A ce moment, j’étais enceinte de notre première fille.

En Suisse, nous pensions arriver enfin dans un pays libre, après de longues épreuves. Alors ce qui nous est arrivé a été très difficile à gérer. Le cauchemar s’est arrêté en 2011, quand nous nous avons reçu un permis B.

Photographie: Eric Roset, 2019

Tu es en contact avec des migrantes coincées en Libye. Quelle est leur situation ?

5000 Erythréens sont bloqués en Libye, un pays en guerre. Dans les camps, les réfugiés sont entassés et manquent de médicaments, de nourriture, d’eau. Il y a eu beaucoup de morts en raison de la tuberculose. Des gardiens vendent des réfugiés aux mafias. Celles-ci les battent, mettent des plastiques brûlants sur leur corps puis envoient la vidéo à leur famille. Ils exigent parfois des milliers de dollars.

Pour les femmes, c’est pire à cause des violences sexuelles. Une migrante m’a raconté que, dans un camp, 35 femmes avaient été mises enceintes par le même violeur. C’est un enfer.

Quand on reçoit l’autorisation de séjour, on doit affronter d’autres problèmes: la langue, la culture, la formation, le travail. Au pays, j’étais maîtresse à l’école primaire, mon mari aide-infirmier. Ici, notre formation n’est pas reconnue.

Le 14 juin, tu te mobiliseras. Avec quelles revendications ?

Les migrantes bloquées en Libye doivent vivre. Il faut que la situation de ces milliers de femmes soit connue. Et quand elles arrivent ici, elles doivent être accueillies. Aujourd’hui, les autorités suisses refusent l’asile en disant que la situation est meilleure en Erythrée, alors que rien n’a changé. Pour les victimes de tels traumatismes, c’est la fin du monde. Cette réalité doit changer.

Il faut aussi aider ces réfugiées à vraiment s’intégrer: les écouter les aider à apprendre la langue avec des cours de qualité, à trouver du travail. Les femmes sont l’avenir de la société. Si elles ne vont pas bien, cela se répercutera sur la prochaine génération.

 

 


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