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Reportage | A Lesbos, des avocat-e-s contre l’Europe du non-droit

En ligne depuis le 16 avril 2020 et publié dans - modifié le 4 mai 2020

En quittant le centre-ville de Mytilène, capitale de Lesbos, il faut rouler une dizaine de minutes en longeant la mer, face à la côte turque, pour apercevoir les premières tentes plantées au milieu des oliviers. C’est le début de ce qui est appelé « l’oliveraie », un campement informel où dorment celles et ceux qui n’ont pas trouvé de place à l’intérieur du camp de Moria. Sur l’île, près de 20’000 personnes, dont 65% de femmes et d’enfants, tentent de survivre dans l’attente d’une avancée de leur procédure d’asile.

 

Elisa Turtschi

Conformément à l’accord passé entre l’Union européenne et la Turquie en 2016, les personnes réfugiées qui arrivent sur les îles grecques sont tenues d’y rester jusqu’à ce que leur demande de protection soit traitée. En contrepartie notamment d’un soutien financier de l’Union Européenne, la Turquie s’engage à reprendre les personnes, majoritairement d’origine syrienne, dont la demande d’asile peut, selon les autorités en charge du premier entretien d’évaluation, être traitée par la Turquie. Ces dernières peuvent ainsi y être renvoyées sans que leurs motifs d’asile soient examinés . Pour les autres, il va falloir attendre la deuxième audition plus approfondie.

L’une des conséquences principales de l’accord passé entre l’Union Européenne et la Turquie est l’instauration de la procédure des frontières, appelée procédure « fast track ». Celle-ci prévoit que toutes les personnes d’origine syrienne passent un premier entretien destiné uniquement à évaluer leur possibilité à demander l’asile en Turquie. Si tel est le cas, les autorités en charge de l’entretien rendent une décision de « non-entrée en matière ». La procédure d’asile n’est pas poursuivie et la personne est sommée de retourner en Turquie. Pour les personnes possédant d’autres nationalités, la procédure diffère selon que leur pays d’origine soit considéré comme à forte probabilité d’obtenir l’asile ou non : dans le premier cas de figure (par exemple Afghanistan, RDC, etc), la personne sera questionnée aussi bien sur ses motifs d’asile que sur ses possibilités de protection en Turquie. Dans le second cas de figure (ressortissant-e de pays considérés comme sûrs), seuls les motifs d’asile sont examinés, un retour en Turquie n’est pas envisagé.

L’attente interminable de l’audition d’asile

Imposée par cet accord au moment où les îles étaient déjà saturées, cette restriction de mouvement a engendré un cercle vicieux : le nombre toujours plus élevé de personnes bloquées sur l’île s’est répercuté sur  la vitesse de la procédure d’asile. Et plus celle-ci est lente, plus le nombre de personnes augmente. Il en résulte une situation intenable où des gens arrivés en 2019 se voient convoqués pour leur audition d’asile en 2021! Leur attente dans le camp peut ainsi durer deux ans, parfois plus, sans avoir le droit de quitter l’île. Or, les conditions de vie dans ce que l’on a dénommé les « hotspots » sont de plus en plus infernales :

« Nous voyons des enfants se cogner la tête contre les murs, leurs dents pourrir et noircir. Les femmes dorment avec des couches de peur d’aller aux toilettes la nuit. Les adolescents tentent de se suicider et de s’entretuer. Parfois ils y parviennent. (…) Je rencontre des enfants de 9 ans, 12 ans, qui vivent seuls dehors .(…) Il y a des aveugles, des personnes handicapées, épileptiques, sans accès aux soins ni à une aide psychologique. Et les longues files d’attente pour de la nourriture qui s’épuise. » (Anna, assistante juridique pour l’ONG ELIL à Lesbos de septembre 2019 à mars 2020)

À cette attente interminable dans des conditions indicibles s’ajoute la violence de l’incertitude : aucune explication concernant la procédure d’asile n’est donnée par les autorités à l’arrivée. Les gens ne savent souvent pas qu’ils seront bloqués à Lesbos pendant des mois et lorsqu’ils reçoivent leur date d’audition, c’est le choc. Or, connaître le déroulement de la procédure et sur la base de quels critères les autorités rendent leurs décisions est absolument crucial pour faire valoir ses droits. Savoir, par exemple, que passé le délai de trois mois après l’arrivée, il n’est plus possible de demander à être réuni avec un proche parent résidant dans un autre pays d’Europe. Une limitation particulièrement dangereuse pour les mineur-e-s seul-e-s qui essayent de rejoindre un adulte de leur famille. Or, actuellement, la plupart des gens – personnes mineures incluses– se rendent à leur audition d’asile sans n’avoir jamais pu bénéficier des conseils d’un-e avocat-e.

Connaître ses droits

Saisir les ressorts de la procédure est d’autant plus complexe que celle-ci est en constante évolution. Ainsi, depuis janvier, une nouvelle loi est entrée en vigueur dans le but d’accélérer les procédures. Celle-ci prévoit que les personnes arrivées sur l’île depuis le début de l’année 2020 sont convoquées pour leur audition dans les jours qui suivent le dépôt de leur demande de protection. Or, dans un laps de temps aussi court, il n’est guère possible de se renseigner sur la procédure ou ses droits. En outre, cette nouvelle pratique se superpose à l’ancienne loi toujours en vigueur pour les milliers de personnes arrivées précédemment. Elle ne règle donc en rien la situation de ces dernières, tout en aggravant la confusion générale et les tensions qui en découlent.

C’est pour essayer de pallier ce manque d’information que l’ONG European Lawyers In Lesvos (ELIL) a été créée en 2016 par Le Conseil des barreaux européens (CCBE) et la Fédération allemande des avocat-es (DAV). Chaque matin, les avocat-e-s bénévoles, sous la supervision de collègues grecs et l’aide de traducteurs et traductrices infatigables, enchaînent les entretiens dans trois containers en métal situés en bordure de « l’oliveraie », autour et entre lesquels de plus en plus de tentes de camping s’encastrent. Durant ces entrevues, elles et ils informent les gens sur le déroulement de la procédure, sur les questions qui seront posées à l’audition d’asile, ou les appuient dans leurs demandes de regroupement familial avec des membres de la famille proche vivant en Europe, une démarche qui concerne en premier plan les personnes mineures non accompagnées.

Guider les mineurs non-accompagnés, les protéger

Comme l’explique Anna, pour ces jeunes en nombre croissant dans le camp, être en lien avec un-e avocat-e est particulièrement important : « Il s’agit d’apporter aux enfants le soutien d’un adulte et de leur faire comprendre ce qui se passe: le processus dans lequel ils se trouvent, pourquoi ils sont coincés en Grèce, ce que cela signifie de demander l’asile et, s’ils ont une famille en Europe, comment la rejoindre. Les enfants qui ont échappé à la guerre ont encore plus besoin de sécurité, de stabilité, de l’entourage des adultes et d’une vie quotidienne normale. Ici, ils vivent tout l’opposé.» Un autre aspect juridique crucial pour les mineur-e-s concerne la reconnaissance de leur âge. En effet, une grande partie des enfants qui ne possèdent pas de documents d’identité sont considérés par les autorités comme majeurs. Les conséquences en sont dramatiques puisque cela ferme la porte à toute possibilité de regroupement familial, rend possible un renvoi direct vers la Turquie et fait que des personnes mineures –non reconnues comme telles– sont détenues dans la prison du camp, en violation complète des Droits de l’enfant.

Plus largement, les avocat-e-s tentent surtout de créer un espace d’écoute où les réfugié-e-s ne subissent pas une énième fois l’humiliation de se faire claquer une porte bureaucratique au nez. Ce principe au cœur, ils et elles se démènent pour ne recaler personne, ce qui n’est malheureusement pas toujours possible. Le travail acharné d’ELIL et des autres ONG sur place reste une goutte d’eau au milieu d’un océan de violence et d’arbitraire administratifs. Car si le soutien juridique est une nécessité de première urgence, il n’est pas une solution de fond au drame qui se joue dans les hotspots. La réponse doit être politique et dépend des dirigeant-e-s de l’UE.

Elisa Turtschi

Appel aux dons & Recherche de volontaires : ELIL est actuellement à la recherche de fonds pour soutenir l’ouverture d’un centre de soutien juridique sur l’île de Samos. L’ONG recherche également des bénévoles possédant des connaissances en droit d’asile qui souhaiteraient s’engager sur place.

Pour soutenir :

Dons: European Lawyers in Lesvos gGmbH ; Littenstraße 11 ;  10179 Berlin
Deutsche Bank, Otto-Suhr-Allee 6-16, 10585 Berlin
IBAN DE95 1007 0024 0088 9998 00
SWIFT/BIC  DEUTDEDBBER.
Mention: Donation to European Lawyers in Lesvos gGmbH

Volontariat:  site internet de l’organisation : https://www.europeanlawyersinlesvos.eu/

Pour toute question : elisa.turtschi@gmail.com

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