top menu

Plateforme d’information sur l’asile

Actualités et documentation sur les réfugiés en Suisse et dans le monde

Comptoir des médias

Une veille médiatique sur les questions d’asile, pour une information sans préjugés

Réfugiés | Préjugés et réalité

Des faits et des chiffres pour lutter contre les idées reçues

Revue Vivre Ensemble

Bulletin de liaison pour la défense du droit d’asile

Migr’asile

Des ateliers pédagogiques proposés par des acteurs de terrain

Association Vivre Ensemble

Service d'information et de documentation sur le droit d'asile

Glossaire de l’asile

Mémo[ts] pour parler d'asile et de migrations

Témoignages video

Exilia Films – Voix d’asile. Donner la parole aux actrices et acteurs de l’asile

Témoignage | “Nous sommes toujours là, les uns pour les autres.”

En ligne depuis le 28 juillet 2020 - modifié le 17 juillet 2020

Dans le dernier numéro de la revue Vivre Ensemble (178, juin-juillet 2020), Laura Tommila directrice de Société civile dans les centres fédéraux (SCCFA) rappelait l’importance de la lutte contre l’isolement des requérants d’asile au sein des centres d’asile en Suisse. Le lien social permis par les lieux de rencontres et d’échanges avec la population locale sont essentiels au développement d’un ancrage , d’un accueil digne et d’un sentiment d’appartenance. L’accueil en Suisse est aujourd’hui beaucoup porté par des hommes, des femmes bénévoles qui s’engagent au quotidien pour aller à la rencontre des personnes exilées. Nous relayons ci-dessous le témoignage de Madame Marie. Elle raconte de manière touchante les liens forts et solidaires tissés avec de jeunes hommes érythréens au fil de années et des moments difficiles de la vie.

Juillet 2017, les Tattes

Foyer des Tattes. Photo: Alberto Campi, 2015.

Il faut fêter. Awet a été reconnu mineur, a obtenu son permis B et va aller vivre à l’Etoile, un foyer pour mineurs. Rendez-vous est pris pour un après-midi. Et lui et ses amis tiennent à ce que ce soit dans ce bâtiment des Tattes où il n’y a que des hommes seuls. Chez eux.

L’institution qui les prend en charge avait précisé qu’ils n’ont pas le droit de recevoir de visites dans les logements collectifs « pour préserver l’intimité des résidents ». C’est que j’avais sagement noté à une séance d’information quelques semaines auparavant. J’éprouve un certain plaisir à désobéir, mais surtout à avoir été conviée si chaleureusement.

Ils sont plusieurs à se presser pour m’ouvrir la porte qui débouche sur un couloir encombré de linge qui sèche. Au fond, j’aperçois des douches, mais surtout les coulures jaunâtres sur les murs. De jeunes hommes en sortent, un linge autour des reins, gênés autant que moi. « Désolée messieurs, je regarde ailleurs, mais je suis invitée par vos voisins ». Heureusement, la bientôt ex-chambre d’Awet est près de l’entrée. Le mobilier est carcéral, la pièce trop petite pour les 3 ou 4 personnes qui y dorment sur des lits superposés.

Ils ont sans doute récupéré la minuscule table basse et ses deux chaises dans la rue, ou dans une brocante. Tout est rangé au mieux pour un lieu si étriqué. J’aperçois des sacs, visiblement glissés à la hâte sous les lits. C’est propre, mais ça sent la misère, le délabrement des murs et des âmes.

Ils s’interpellent d’une chambre à l’autre dans leur langue. J’identifie juste mon prénom. Soudain ils sont là, une dizaine, à tous vouloir me servir de la limonade. Je suis pliée en deux sur la petite chaise. On se parle avec les yeux, avec les mains, grâce à quelques phrases stéréotypées qu’ils ont apprises plus ou moins laborieusement. On sourit beaucoup.

Awet amène fièrement des ingeras qu’ils me regardent manger. Il fait très chaud et je n’ai pas faim. Tant pis, je dois faire honneur à leur hospitalité. Je n’ai d’ailleurs rien avalé les 24 heures qui ont suivi. Je suis à Genève où je suis née, entre chez moi et le HCR. Mais c’est mieux qu’un voyage lointain. Nous sommes juste à un moment donné sur le même territoire et nous nous sommes rencontrés. Efrem, le meilleur ami d’Awet est si content pour lui.

Je connais plusieurs d’entre eux, nous échangeons nos numéros, ce que l’institution avait aussi fortement déconseillé, je ne veux même plus savoir sous quel prétexte. C’est pourtant le lien le plus précieux, au gré de leurs déménagements dans tout le canton. En tout temps, comme en temps de pandémie.

Printemps / été 2020

Les convives de juin 2017, comme tant d’autres, m’ont appelée pour prendre de mes nouvelles, me sachant confinée chez moi. Certains ont eu besoin d’être rassurés pendant cette période étrange et inquiétante. J’ai donné des conseils d’hygiène, « traduit » des documents qu’ils ne comprenaient pas, transmis des horaires de guichets, fait le lien avec les juristes… Dans un monde à l’arrêt, implacablement, les autorités notamment fédérales ont continué leurs procédures et envoyé leurs courriers recommandés. Au nom de l’Etat de droit paraît-il.

Trois ans auparavant, un peu inquiète, j’avais prévu une phrase pour l’institution au cas où des problèmes auraient surgi au sujet de la petite fête « tant que vous ne me prouverez pas le contraire, j’ai le droit d’être là, en tant que citoyenne d’un Etat démocratique. Et je veillerai à ce que mes hôtes ne soient pas sanctionnés ». Elle est toujours dans un coin de ma tête.

Le lendemain, j’ai emmené Awet au foyer de l’Etoile en voiture. Efrem a tenu à nous accompagner. Ils se sont assis tous les deux à l’arrière, comme dans un taxi. Les raisons qui les ont poussés à quitter l’Erythrée sont similaires, la suite de leurs parcours migratoires bien différentes. Nous sommes toujours là les uns pour les autres. Au téléphone et en vrai.

Madame Marie


En relation avec cet article

, , , , ,