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Livre | “Flammes sur #Lesbos” décrypter la réalité des réfugiés en Grèce

En ligne depuis le 17 décembre 2020 - modifié le 21 décembre 2020

Livres à (s’) offrir

En cette fin d’année 2020 où les contacts sociaux sont fortement réduits, la lecture reste un important repère. Entre le 25 novembre et le 20 décembre, nous proposons sur notre site asile.ch une sélection de publications à lire et à offrir. Nous continuons cette série avec la présentation du livre Flammes sur #Lesbos de Thomas Epitaux-Fallot : une plongée dans le camp de réfugiés de Moria, à Lesbos, où se conjuguent intérêts politiques, couverture médiatique effrénée et catastrophe humanitaire. Ce reportage déguisé en fiction décortique minutieusement les mécanismes de ce qu’il faut bien appeler une tragédie contemporaine.

Flammes sur #Lesbos : un roman-reportage pour décrypter la réalité derrière les camps de réfugiés en Grèce

Le titre de ce premier ouvrage du journaliste Thomas Epitaux-Fallot contient un indice qui ne trompe pas sur la perspective adoptée par l’auteur pour raconter ce qui se passe sur Lesbos : le drame des migrants coincés sur cette île de la mer Egée est autant un objet médiatique qu’une tragédie humaine. Sur Twitter, Facebook, aux heures de grande écoute à la télévision ou la radio, les drames humains font le buzz et le scoop. Ils s’offrent sur Internet comme un terrain de guerre idéologique où s’expriment toutes les colères politiques et sociales sur la migration. Sous la plume de Thomas Epitaux-Fallot, qui a lui-même vécu plusieurs années comme correspondant indépendant en Grèce, les réfugiés syriens, afghans ou africains qui tentent de rejoindre des terres plus clémentes sont les protagonistes involontaires d’une grande fresque historique contemporaine où l’Union Européenne, les autorités grecques et turques, les grandes institutions onusiennes et les petites associations humanitaires jouent les rôles principaux, sous le regard avide des médias.

La narration de Flammes sur #Lesbos, se construit sur cinq jours. Cinq jours pour faire comprendre au lecteur ce qui se passe réellement sur cette île. Cinq jours où les évènements sont racontés de manière alternée selon les différents points de vue de ceux qui participent, de près ou de loin, à cette situation. Réfugiés, journalistes, personnalités politiques grecques, haut-fonctionnaires européens, représentants d’ONG : tous nous racontent la même histoire mais pas avec le même vécu. Un tour d’horizon particulièrement éclairant pour comprendre comment on en est arrivé là. Les réponses sont complexes et Thomas Epitaux-Fallot parvient à les présenter de manière pertinente et particulièrement lucide à travers ses personnages.

Il y d’abord Illias, un jeune migrant ivoirien, arrivé en Grèce après douze mois éprouvants sur les routes de l’exil. Soupçonné d’avoir bouté le feu au camp de Moria, il est emprisonné et attend de connaître le sort qui lui est réservé. Loin d’être réduit à son seul statut de victime, Illias est un jeune homme plein d’ambition pour son avenir ; il réfléchit de manière stratégique à ce qu’il doit faire pour arriver à son objectif : atteindre l’Europe, trouver un travail, étudier, réussir dans la vie et revenir aider les siens en Côte d’Ivoire. Il a très vite compris les mécanismes du droit d’asile :

Un bon requérant, dans le fond, ça n’est pas bien différent d’un bon conteur. Il faut s’inspirer des griots, se faire poète, musicien, ensorceleur. Il ne faut pas seulement raconter les images, il faut faire surgir l’odeur des cadavres et le sarcasme des tueurs. 

Une vision assez proche de celle de Benjamin, le double inversé d’Illias, un journaliste francophone freelance en quête de notoriété sur les réseaux sociaux. En interviewant Illias derrière les barreaux, il croit tenir son scoop. Mais c’est une autre image qu’il découvre à travers le jeune Ivoirien, l’histoire simple d’un jeune homme à la recherche d’une vie meilleure, confronté à la violence qui jalonne les routes de l’exil puis aux injustices juridiques de la bureaucratie du droit d’asile. Benjamin finira par comprendre, un peu tard, que la machine médiatique ne rend pas justice à ces destins :

Benjamin était venu chercher une histoire. Il ne rencontre pas des hommes et des femmes, il cherche les histoires qui se cachent derrière. Et leur valeur dépend de ce qu’ils ont à raconter. En criminel loquace, Illias avait de la valeur. En simple migrant débouté, il ne vaut rien. Cette histoire – un frère et sa sœur quittent l’Afrique pour rejoindre l’Europe où ils se sont vu refuser une protection internationale – est trop banale. On l’a trop vue, trop entendue, trop vue. Même s’ils se sont cachés sous la remorque d’un camion, même s’ils se sont faits tirer dessus à la frontière, même s’ils ont perdu un frère, une mère, une sœur, ce n’est toujours pas une histoire valable. Mourir dans la Méditerranée ? Pas une histoire. Esclave en Lybie ? Plus une histoire. (…) Non, vraiment, tout le monde le sait et le re-sait. A ce stade, tout ce que Benjamin peut faire, c’est empiler une nouvelle couche, ajouter du drame au drame et des pleurs aux pleurs. Tout ça c’est pour nourrir la machine et pour qu’elle nous nourrisse en retour.

Les personnages de journalistes sont nombreux, comme pour montrer la diversité des contraintes médiatiques subies par ceux qui font l’opinion. Il y a Zoé, la correspondante attitrée des grands journaux qui craint la concurrence des jeunes et voit clairement les limites du seul exercice de dénonciation des terribles difficultés vécues par les migrants. Pour elle, il faut des faits, des analyses, du hard. Rien ne l’horripile plus que ces « fashionistas » de la presse, à l’image de sa collègue et rivale Despina, qui ne vendent que les « stories » faites de bons sentiments pour se créer une image de marque progressiste et positive, quelle que soit la réalité plus complexe qui se cache derrière. Zoé, quant à elle, comprend que tous les protagonistes de cette tragédie ne sont ni complètement coupables ni complètement innocents. Ils se démènent tous comme ils peuvent entre leurs intérêts et leurs valeurs éthiques.

Retrouvez sur notre site la vidéo de la discussion entre Thomas Epitaux-Fallot et Mary Wenker, modérée par Emanuelle Hazan concernant leurs ouvrages sur les camps de réfugiés en Grèce

Vidéo | “Réfugié·es en Grèce. 2 regards, 1000 paroles rapportées” (19.11.2020)

A ce titre, Eustis Papadakis est certainement le personnage le plus réussi du livre. Maire de Lesbos, façonné par les traditions grecques d’hospitalité et d’humanité, il est l’emblème de la situation inextricable qui a été créée par les décisions politiques européennes face à la migration. Comme les réfugiés, il affronte l’hypocrisie politique du monde occidental, qui laisse les Grecs jouer seuls le rôle « d’antichambre de Bruxelles ». Les premiers réfugiés débarqués sur les plages en 2015, il les a invités à manger à sa table, les a habillés et a porté sur eux ce regard humain si nécessaire pour supporter les épreuves de l’exil. Puis peu à peu, le nombre des migrants sur l’île a atteint une telle ampleur, que son empathie n’a plus suffi : Eustis a bridé ses élans de solidarité avec la misère qui s’étale sous ses yeux. Son île, l’équilibre de ses habitants, était en jeu. Il a dû se résoudre à défendre aussi les intérêts des siens. Cynique, il comprend que la migration est devenue « un business comme les autres » :  les passeurs d’abord, qui prennent leur part, mais aussi les entreprises, à l’image de cette société française qui a décroché un contrat à quinze millions pour installer des containers dans un camp. Les grandes ONG, elles aussi, ne sont pas en reste avec leur gestion souvent désastreuse des camps, en dépit des moyens alloués par l’Europe. Ce qui fait pester Eustis Papadakis : pourquoi l’argent donné à l’aide humanitaire ne pourrait-il pas aussi soutenir l’unique hôpital de Lesbos, si pauvre en matériel et en personnel qualifié, confronté aux drastiques redressements économiques imposés par l’UE ?

On l’aura compris, Thomas Epitaux-Fallot réussit un tour de force : traiter tous les thèmes de fond liés à la migration, complexifier une situation qui semble parfois trop évidente, tout en en restant humble face à chacun de ses protagonistes. Un livre éclairant.

Emannuelle Hazan


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