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En ligne depuis le 28 janvier 2021 et publié dans - modifié le 26 janvier 2021

J’ai rencontré Gisèle il y a trois ans, dans un centre de requérants d’asile de l’Armée du salut de Berne. J’y présentais un projet de danse qui allait avoir lieu dans le même bâtiment. Avec ma compagnie, nous souhaitions inviter les locataires à se joindre à notre performance.

Gisèle était là, assise sur une chaise. Je m’approche d’elle après la présentation, et apprends qu’elle vient de Douala, au Cameroun. Ayant passé six ans dans un village à deux heures au nord de Douala dans ma petite enfance, je suis enchantée. Nous parlons un peu, je lui donne mon numéro de téléphone.

On entre alors en contact régulier. Petit à petit, car je dois me faire accepter. Ce n’est que récemment que j’ai compris sa méfiance première à mon égard. Une autre Camerounaise lui avait dit à son arrivée : « méfie-toi des blancs, tu sais pas ce qu’ils te veulent et s’ils vont pas te dénoncer ».

J’entre dans la vie de Gisèle tout comme elle entre dans la mienne. Elle a dix ans de moins que moi. Je suis impressionnée par sa maturité, sa force et son courage. Entendre son parcours du Cameroun à la Suisse par la terre, le désert et l’eau me laisse sans voix : trois mois d’insécurité, faits de pain et d’eau. Je lui rends souvent visite dans sa chambre du centre qu’elle partage avec dix autres filles qui viennent du Sri Lanka, de Turquie, d’Éthiopie. Je me demande bien comment elles peuvent se comprendre puisque personne ne parle vraiment anglais.

Heureusement, elle peut prendre son indépendance en trouvant un studio, financé par l’aide d’accueil aux réfugiés. Elle finit par aller mieux, mentalement et émotionnellement. Son premier job lui donne une stabilité incroyable, malgré le maigre salaire de 200 francs par mois. Mais au moins, elle jouit d’une indépendance et à un semblant de vie normale. Je la vois revivre, puis se projeter dans des projets d’avenir. En allant à l’école, elle commence à nourrir le rêve de devenir aide-infirmière. Elle s’est même mise à l’allemand.

Puis elle tombe enceinte d’un autre Camerounais, requérant d’asile en France. Il lui avait caché son mariage et la laisse tomber. Seule, elle affronte sa grossesse, la naissance de sa fille et ses premiers pas en tant que jeune maman. Elle est brillante, intelligente comme elle sait rebondir dans chaque situation. Je suis impressionnée. Gisèle et sa fille se portent très bien, mènent leur petite vie heureuse, jusqu’au jour fatidique du refus de la Suisse de lui accorder un permis. Je l’avais avertie dès le départ qu’en venant du Cameroun, elle n’avait que peu de chances, quoiqu’elle fasse pour s’intégrer rapidement.

Elle fait recours. Je lui dis que c’est peine perdue. Elle arrive à trouver 600 francs pour les frais d’avocat.

Deux mois plus tard, c’est un nouveau refus. En raison du Covid-19, l’avocat n’a pas relevé son courrier, Gisèle n’a donc pas pu faire un deuxième recours. Je lui dis qu’il vaut mieux qu’elle garde ses maigres économies pour la suite, car les difficultés ne vont que commencer.

À plusieurs reprises, je lui conseille de retourner à Douala. Elle pourrait revoir sa famille, sa mère en fin de vie, elle aurait un vol payé, un petit budget pour démarrer un business local, et surtout je m’engage à la soutenir pour qu’elle finisse sa formation sur place.

Non, c’est exclu. Elle ne retournera pas en Afrique, qu’elle me dit de manière très déterminée. Sa vie est maintenant ici. Je lui demande comment elle va faire pour survivre sans statut légal. Ça me paraît de la folie, surtout avec sa fille. Je tente de la dissuader.

Je l’invite pour un repas d’adieu à la maison, sachant qu’elle va devoir faire face à une rude précarité, seule, dans les rues, avec son enfant. C’est peut-être leur dernier plat de viande avant longtemps. Je cuisine des spaghettis pour la petite, qui mange sur mes genoux avec les mains, badigeonnant son pull blanc de sauce tomate.

J’ai pleuré deux heures avant leur arrivée, réalisant mon impuissance, et l’injustice des lois de mon pays. Ce pays qui pour moi signifiait refuge, ne l’était pas pour mon amie. Je suis presque née au Cameroun. Ce pays m’a accepté comme un de ses enfants. Je me suis pensée africaine avant de découvrir la Suisse à sept ans. Mais j’étais née du bon côté de la barrière : mon passeport me donnait l’accès au monde entier. Je n’ai aucune restriction de déplacement, je peux aller librement là où je le veux avec mon passeport rouge. Gisèle, elle, est née du mauvais côté. Ni elle ni moi n’avons pu choisir notre pays d’origine. C’est une inégalité de départ.

Je demande à Gisèle comment elle va s’en sortir. Je me rends compte qu’elle a ses stratégies. Elle a accès à un réseau souterrain, dont je n’ai pas la moindre idée. Elle a accès à des informations que je ne maîtrise pas. Son plan ? Aller à Paris. Elle y a une amie qui va l’héberger illégalement dans le galetas du centre de requérants. Je lui dis encore que c’est de la folie. Je lui demande comment elle va se nourrir. Elle me dit que tant que sa fille a à manger, il n’y a pas de problème. Elle, elle attendra. Elle va se chercher un mari. Elle me demande si c’est possible de se marier avec une lesbienne.

Bref, elle sait ce qu’elle a à faire. Je lui rappelle les accords de Schengen. Je lui rappelle qu’elle n’a pas de passeport. Elle sait que la voie officielle n’est pas possible. Elle s’en sortira, qu’elle me dit. Dieu l’aidera. Elle est déterminée. Elle n’a pas fait tout ça pour en finir là. Je tente une dernière fois de la résonner : rentre à Douala, tu y seras sûre. Non, c’est impossible qu’elle me répond. Tu sais que je n’ai pas de futur là-bas. Je la vois s’en aller, sentant mon cœur se déchirer face à mon impuissance dans cette situation. Et surtout, d’être forcée à accepter son choix. Je ne peux la comprendre, je ne peux entendre cette logique de raisonnement qui pour moi signifie insécurité et précarité. C’est peut-être ça le plus difficile : accepter une logique de pensée et de comportement de celles et ceux qu’on aime, sans juger leurs actes. Alors je la laisse partir à la rue, me révoltant intérieurement contre les lois de mon pays.

Une violence silencieuse.

CLAIRE VIONNET
Chercheuse en danse et anthropologie


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