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Comptoir

Afghanistan | De gros chiffres pour justifier une politique de non-accueil

Giada de Coulon

Les appels de la société civile pour la mise en sécurité des proches des Afghan·es vivant en Suisse depuis la prise de Kaboul par les talibans ont conduit nos autorités fédérales à monter au créneau. Elles en appellent à la raison et à ne pas agir dans la précipitation ni dans l’émotionnel. « L’aide est nécessaire, mais pas n’importe comment », écrit Mario Gattiker dans Le Temps (03.09.21). « Ne pas donner de faux espoirs » lui fait écho Madame Keller-Sutter dans un entretien accordé à La Liberté (03.09.21). Pour appuyer leurs dires, tous deux brandissent des chiffres qui, sortis de tout contexte, semblent gigantesques. «En dix ans, la Suisse a accueilli plus de 120’000 réfugiés et admis provisoires, dont 20’000 Afghans». Comprendre ces chiffres et leur communication est dès lors essentiel pour permettre un débat serein et justement… non émotionnel.

Cet article est publié dans le numéro 184 de la revue Vivre Ensemble (octobre 2021) au sein duquel une chronique monde est consacrée à l’Afghanistan.


Premièrement, le recours à une échelle sur dix ans donne forcément de gros montants. Les ramener à leur moyenne annuelle, soit 12’000 personnes qui reçoivent chaque année une protection, permet déjà de rationaliser les choses. En 2020, la proportion de personnes relevant de l’asile en Suisse s’élève toujours à 1,5 % de la population résidente permanente… Lorsqu’on rapporte ce raisonnement aux moins de 15’000 Afghans résidant en Suisse en 2021 avec une admission provisoire (11’546) ou un statut de réfugié B ou C (3’164), le soufflé retombe lui aussi quelque peu.

Deuxièmement, ces nombres sont révélateurs d’une réalité: celle des motifs de fuite de ces personnes. Depuis plusieurs années les nationalités syriennes, afghanes, érythréennes caracolent en tête des demandes de protection. Des pays gangrenés par la violence, la répression et les violations des droits humains. Le besoin de protection est là. Or si, comme le rappellent nos dirigeant·es avec un sentiment d’autosatisfaction certain, la Suisse offre aux Afghan·es le taux de protection « le plus élevé d’Europe », elle le fait pour l’immense majorité avec une admission provisoire. Un statut bien plus précaire que la protection subsidiaire européenne [1]Dans l’Union européenne, les personnes fuyant les guerres et conflits se voient accorder une protection subsidiaire. En Suisse, elles reçoivent une admission provisoire. Or, techniquement, … Continue reading: le permis F limite de manière conséquente leurs capacités d’intégration en Suisse et empêche nombre d’entre elles et eux de bénéficier du droit au regroupement familial.

Flickr CC Guillhem Vellut

Continuant la liste des élans de générosité de la Suisse, les deux représentant·es des autorités se targuent en cœur d’avoir toujours rempli leurs engagements: « Nous avons d’ailleurs augmenté nos contingents dans les programmes de réinstallation à 1900 personnes pour les années 2022-2023». Parler «d’augmentation» lorsqu’il s’agit en réalité de compléter les quotas des années précédentes pour les réfugié·es «qui n’ont pu être admis·e lors du programme précédent, en raison des retards liés à la pandémie de Covid-19» est quelque peu déplacé. Surtout que la «réinstallation» fait depuis plusieurs années «partie intégrante de la politique menée par la Suisse à l’égard des réfugiés».

Mme Keller-Sutter et Monsieur Gattiker se sont donc prêtés à un exercice de communication, dont le message reste univoque : la Suisse fait sa part pour l’accueil. Jouer sur les peurs pour justifier une politique molle et contraire aux principes essentiels de solidarité internationale est une logique rhétorique bien connue. Le rôle des journalistes et de la société civile est plus que jamais de contextualiser ces discours. Et de rappeler la dimension humaine qu’ils tentent de brouiller.

Notes
Notes
1 Dans l’Union européenne, les personnes fuyant les guerres et conflits se voient accorder une protection subsidiaire. En Suisse, elles reçoivent une admission provisoire. Or, techniquement, l’admission provisoire est octroyée après un rejet de la demande d’asile assortie d’une décision de renvoi dont l’exécution n’est pas exigible. Elle peut être levée.