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Notre regard

Le passeport | Un objet ordinaire ?

Sophie Malka

Cet article fait partie du dossier « passeport » du dernier numéro de la revue Vivre Ensemble (n°184). Retrouvez le sommaire et d’autres articles déjà en ligne en cliquant sur ce lien.

Perdre son passeport lorsqu’on est à l’autre bout du monde est généralement source de tracasseries administratives pour un·e Européen·ne. Il suffit néanmoins de faire appel à notre ambassade. Cela présuppose évidemment que nous vivions dans un État démocratique, en paix, et que prendre contact avec nos autorités ne nous met ni ne met nos familles à risque de subir des représailles.

Or, dans certains pays, on est loin de la simple « tracasserie administrative ». Car qui dit passeport, dit liberté de mouvement et certains États veulent avoir un contrôle total sur leur population.

C’est le cas de l’Érythrée, où sauf cas exceptionnel ou lien particulier avec le régime, aucune personne en âge de servir dans l’armée n’est supposée avoir un passeport et encore moins une autorisation de sortie légale du territoire. Il n’est donc pas surprenant que la plupart des personnes arrivées en Suisse dans le but d’échapper à l’enfer du service militaire obligatoire (qui peut durer jusqu’à 50 ans !) en soient démunies. Ce que la démarche d’obtention d’un tel document représente est décrit dans le dossier passeport de ce numéro, notamment à travers le témoignage d’un jeune Érythréen (prochainement en ligne).

Sur le chemin du Mont Everest ©Göran Höglund (Kartläsarn)

Le cas des minorités vivant en Chine est également éloquent. Les Tibétain·es, comme les Ouïgour·es vivant dans les territoires où ces populations sont majoritaires, sont sujet·tes à une surveillance et à des restrictions très fortes de leur mobilité, notamment via le retrait ou la non-délivrance de passeports. Ils et elles sont pour la plupart interdit·es de quitter leur région ou le territoire chinois sous peine de mise en détention ou de camp de rééducation. Toute sortie illégale du pays peut avoir des conséquences sur la famille restée au pays: dès lors, requérir un passeport à l’ambassade de Chine à Berne n’est de loin pas sans risque [1]Country of origin information report China, réalisé par les Pays-Bas, juillet 2020 ; Human Rights Watch, One Passport, two Systems, China’s Restrictions on Foreign Travel by Tibetans and Others, … Continue reading.

Parmi les personnes d’origine tibétaine séjournant aujourd’hui en Suisse, quelques trois cent d’entre elles ont été déboutées de leur demande de protection. N’ayant pour la plupart pas pu présenter de documents officiels attestant de leur identité et leur présence au Tibet, elles ont été soumises à une analyse « Lingua », qui vise à vérifier si elles ont bien été socialisées en Chine et non dans la communauté en exil au Népal ou en Inde. Des analyses qui ont conduit le SEM à nier leur origine tibétaine et à rejeter leur demande d’asile. Or, un panel de scientifiques suisses et européen·nes a passé au crible les analyses du spécialiste « Lingua » mandaté par le Secrétariat d’État aux migrations (SEM) pour le Tibet. Il les juge truffées d’erreurs « substantielles et inacceptables », n’hésitant pas à contester l’indépendance de l’expert en question vis-à-vis de Pékin [2]Le Temps des réfugiés, Tibétains déboutés de l’asile : un expert pro-chinois aurait influencé le SEM, Jasmine Caye, 29 octobre 2020.. Au vu des retentissantes révélations [3]France Culture, La stratégie d’influence chinoise: un réseau tentaculaire qui veut désormais s’imposer au reste du monde, Olivier Poujade, 20.09.21. sur les stratégies d’influence chinoise au niveau mondial, l’accusation d’infiltration ne serait pas étonnante.

De leur côté, les cantons de Saint-Gall et de Bâle ont récemment pris des mesures pour faciliter la régularisation des Tibétain·es, cherchant à surmonter l’impossibilité d’obtenir un passeport et, de ce fait, de sortir de l’aide d’urgence (voir Chronique Suisse – 12 avril, VE 183 / juin 2021).

Notes
Notes
1 Country of origin information report China, réalisé par les Pays-Bas, juillet 2020 ; Human Rights Watch, One Passport, two Systems, China’s Restrictions on Foreign Travel by Tibetans and Others, 2015.
2 Le Temps des réfugiés, Tibétains déboutés de l’asile : un expert pro-chinois aurait influencé le SEM, Jasmine Caye, 29 octobre 2020.
3 France Culture, La stratégie d’influence chinoise: un réseau tentaculaire qui veut désormais s’imposer au reste du monde, Olivier Poujade, 20.09.21.