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Notre regard

Javier Sanchis Zozaya. Santé mentale: les enjeux de l’accueil des réfugié·es d’Ukraine

L’ouvrage du Dr Javier Sanchis Zozaya (« J’ai peur de les oublier« ), s’inscrit dans une actualité brûlante: celle de l’arrivée de milliers de réfugié·es de la guerre en Ukraine et de l’immense mouvement d’empathie populaire, mais aussi de mesures administratives facilitées (permis S) dont ils et elles bénéficient. La question du double standard se pose cruellement pour celles et ceux qui, venu·es d’Afrique, du Moyen-Orient ou d’ailleurs, se heurtent à la fois aux préjugés et à des procédures plus restrictives. Une discrimination dont il faudra tenir compte sur le terrain, selon lui, mais qui pourrait aussi être l’occasion de réaliser qu’un traitement digne est un gain pour la société d’accueil comme pour les personnes qu’elle héberge même temporairement. Javier Sanchis Zozaya est le coordinateur pour la santé mentale des migrant·es précarisé·es du canton de Vaud. Nous lui avons demandé quels étaient les défis à relever dans les mois à venir en lien avec l’arrivée des réfugié·es d’Ukraine. Entretien.

« Il y a trois groupes de personnes dont il faudra tenir compte en termes de santé mentale. Le premier groupe sera à 80 % composé de femmes et de mineurs, dont les besoins de soutien se manifesteront surtout autour de la gestion du stress, du deuil et de certains aspects traumatiques. Ensuite viendront, progressivement, des hommes blessés de guerre, traumatisés. Leur vécu trouvera résonnance chez les femmes et les enfants qui retrouveront un père de famille amoindri. Il y aura des dépressions et d’autres pathologies avérées en lien avec les traumas, comme la consommation de médicaments ou de drogues, les troubles du comportement (irritabilité et violences familiales). Je peux évidemment me tromper, mais nous devons anticiper pour prévoir un dispositif de prise en charge adapté, dans un contexte où les consultations psys ont été mises à l’épreuve par le COVID.

Et les autres…

Le troisième groupe vulnérable, ce sont les requérant·es d’asile qui ne viennent pas d’Ukraine, qui sont là ou qui vont arriver, qui vont continuer à être exposé·es à des procédures d’asile longues et pénibles. À cette pénibilité, s’ajoute le constat qu’ils et elles ne sont pas traité·es comme les autres. On est vraiment en train de créer un problème. En fonction de ce que ces requérant·es ont vécu dans leur pays, du rejet et des difficultés rencontrées ici, ce sera insupportable de voir que d’autres reçoivent soutien et empathie. Cela peut mener à des réactions de révolte.

Cela, nous devons l’intégrer dans nos prises en charge. Comment soutenir ces personnes déjà fragiles avec cette souffrance supplémentaire ? Comment l’élaborer en consultation ? Il y a déjà des Afghan·es et des Érythréens·es qui font part de leur mal-être face à cette injustice. Nous devons reconnaître ce sentiment comme un problème en soi. Pour moi, mais cela n’appartient qu’à moi, la philosophie m’aide en tant que thérapeute à penser cette colère, cette révolte qui émerge. Je pense à Albert Camus et à « L’homme révolté ». Je conçois la révolte non pas comme un symptôme ni un signe de pathologie, mais comme une ressource.

Il y a une indignation par rapport à une injustice avérée. Si nous thérapeutes l’entendons comme une réaction adéquate, on peut alors canaliser cette colère pour qu’elle soit constructive et non destructrice. Elle peut se faire entendre.

Le milieu associatif a un rôle important à jouer en y faisant écho. À la place de s’immoler ou de casser des choses, les personnes révoltées pourraient investir un groupe associatif afin de participer à des manifestations, ou s’exprimer par la création pour donner une voix à leur détresse. La révolte en soi n’est pas un problème, c’est le fait qu’elle ne puisse pas se faire dans le lien qui la rend destructrice. Il est essentiel de le dire aux pouvoirs publics et de sensibiliser les milieux associatifs à cette situation.

Crédits photo: Markus Spiske, Unsplash

Que peut-on faire d’autre ? Peut-être sensibiliser les politicien·nes à observer ce qui se passe avec l’intégration des Ukrainien·nes quand on facilite tout le parcours : est-ce que cela coûte plus cher ou cela permet d’économiser des ressources ? Il faudra documenter l’expérience ukrainienne en Suisse pour que nos politiques puissent constater qu’on est tous et toutes gagnant·es à offrir un accueil digne. Si on pense en termes de vases communicants, tout ce qu’on n’investit pas dans le social et l’éducation, on le paye au niveau sécuritaire et au niveau des prises en charge sanitaires.

Propos recueillis par Emmanuelle Hazan

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