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Notre regard

Mexique | Mexique, terre d’asile, terre de transit

Articles rédigés par Anasta Tsingos,
bénévole au sein de FM4 Paso libre

En 2021, 131 448 personnes ont demandé l’asile au Mexique, dépassant de près du double le record historique atteint en 2019 (70 341 demandes).[1]Comisión Mexicana de Ayuda a Refugiados, Statistiques 2021, décembre 2021 Émanant en grande partie d’Haïti (51 827) et du Honduras (36 361), l’accroissement notable des demandes d’asile donne une idée de l’exode auquel ces pays sont confrontés, pour cause de pauvreté, de violence endémique, de manque d’accès à la justice et de destructions liées à des catastrophes naturelles récentes. Il s’explique également par l’impossibilité de demander l’asile aux États-Unis, qui applique une politique stricte de refoulement depuis le début de la pandémie, en application du titre 42 de la loi sur la santé élaborée par le gouvernement Trump.[2]Red de Documentación de las Organizaciones Defensoras de Migrantes (REDODEM), Movilidad humana en confinamiento, Informe 2020 Entre 2013 et 2022, 72.7% des demandes d’asile au Mexique ont débouché sur une réponse positive ou une protection complémentaire.[3]Comisión Mexicana de Ayuda a Refugiados, Statistiques, avril 2022 Malgré ce fort taux de reconnaissance, la majorité des personnes décide de traverser le pays le plus rapidement possible, de manière irrégulière, en vue de rejoindre les États-Unis. En 2021, sur les 307 679 personnes interpellées sans titre de séjour, 80% provenaient d’Amérique centrale (principalement du Honduras, suivi du Guatemala, d’El Salvador et du Nicaragua), 6,1% de Haïti et 5,5% du Brésil.[4]Bulletin de la statistique migratoire du Gouvernement mexicain

Récit – Au cœur du refuge « FM4 Paso libre », un peu de répit sur la route de la Bestia

Samedi 30 avril 2022, 11h du matin. Sous un soleil de plomb, une trentaine de bénévoles du refuge FM4 Paso Libre s’approche de la voie ferrée dans le centre de Guadalajara, capitale de l’État de Jalisco, à l’ouest du Mexique. Muni·es de sacs poubelles et de gants jetables, nous formons la «brigade sur les voies du train». Nous ramassons les détritus qui jonchent la route qu’emprunte «la Bestia» – «la bête» en espagnol- nom donné par les personnes migrantes aux trains de marchandises qui traversent le Mexique. Entre autres déchets, nous récupérons des rasoirs, brosses à dents, plastiques jetables dans lesquels un repas a été servi, morceaux de couvertures. Des objets qui nous sont familiers et qui ont probablement été distribués au refuge, avant d’être abandonnés le long du rail, dans la précipitation pour grimper sur le train en marche, sans se blesser, et sans perdre de proches lors de l’ascension.

Carte des routes migratoires affichée dans le refuge © FM4 Paso Libre

Au Mexique, la majorité des personnes exilées n’ont d’autre choix que le train comme mode de transport. Elles traversent le territoire sans titre de séjour, en quête d’un avenir plus sûr aux États-Unis. «La Bestia» emprunte trois itinéraires: Guadalajara se trouve sur le couloir Pacifique. Souvent épuisé·es par plusieurs jours de voyage sans dormir au risque de chuter du train, elles et ils descendent de «la Bestia» dans notre secteur pour sonner à la porte de FM4 Paso Libre, une ONG fondée il y a 12 ans par un groupe d’étudiant·es. Celle-ci est aujourd’hui une figure incontournable de l’aide aux personnes migrantes dans la région et collabore étroitement avec le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugié·es (UNHCR).

Chaque jour, nous sommes une dizaine de bénévoles, originaires du Mexique et des quatre coins du globe, prêt·es à recevoir jusqu’à 50 voyageuses et voyageurs et satisfaire au mieux leurs besoins élémentaires : un repas, une douche, un change, de l’aide médicale, un appel téléphonique ainsi qu’une information juridique, si nécessaire. Elles et ils viennent principalement du Honduras, du Guatemala, d’El Salvador, du Nicaragua et, dans une moindre mesure, d’Haïti et d’autres pays d’Amérique latine.

En vue d’entrer dans le refuge, situé à quelques mètres des voies du train, un contrôle d’identité est effectué, pour des raisons de sécurité. Souvent, les migrant·es ne sont pas en mesure de nous transmettre de documents : des bandes criminelles sévissent sur la route et dérobent les personnes en exil de tous leurs biens, papiers et chaussures inclus. Après leur avoir offert un repas et un moment de repos, nous leur soumettons quelques questions en vue de récolter des données sur les violations de droits humains dont elles ont pu être témoins ou victimes. Il est rare que le voyage se soit déroulé sans heurts: insultes, coups, vols, agressions sexuelles et viols sont monnaie courante sur le parcours de «la Bestia». Selon un récent rapport, un tiers des personnes migrantes sont victimes de violences physiques, psychiques ou sexuelles lors de leur traversée du Mexique.[5]El Pais, Uno de cada tres migrantes sufre violencia a su paso por México, 21 août 2019 Nous tentons de leur arracher un sourire et de les réconforter, mais les mots manquent et font place à l’indignation.

La brigade sur les voies du train © FM4 Paso Libre

FM4 Paso libre est une vraie fourmilière, logée dans un hangar de 80m de long. Outre l’accueil à l’entrée, il y a le vestiaire, la cuisine, une grande salle à manger, les espaces pour se laver, des dortoirs pouvant accueillir jusqu’à 100 personnes, des cabines téléphoniques pour passer un appel au pays et tout un étage occupé par le personnel salarié de l’ONG. On y accueille des «migrant·es en transit»: leur prise en charge par les bénévoles leur permet de recharger les batteries durant quelques heures avant de reprendre la route. L’équipe salariée encadre aussi des bénéficiaires séjournant dans le centre jusqu’à plusieurs mois: elle les accompagne dans leur demande d’asile et d’établissement à Guadalajara (lire ci-dessous). FM4 est un «centre d’attention humanitaire intégral»: presque tous les aspects de la prise en charge ont lieu in situ, grâce à une équipe pluridisciplinaire et interconnectée (personnel médical, administratif, juridique, travailleuses sociales). Depuis sa fondation, près de 40000 personnes ont bénéficié des services de l’association. Elles étaient 4700 en 2021 à y avoir trouvé refuge ou quelques heures de répit. Le nombre de personnes a fortement augmenté depuis le début de l’année: entre janvier et avril, nous avons déjà accueilli 2889 personnes.

Appel à bénévoles et à dons

FM4 Paso Libre est une ONG mexicaine qui existe grâce au travail quotidien de dizaines de bénévoles et aux dons institutionnels et privés. Vous pouvez vous informer sur les conditions d’un bénévolat sur la page suivante (maîtrise de l’espagnol non requise): fm4pasolibre.org/voluntariado/ et apporter votre contribution financière en vous rendant sur la page : fm4pasolibre.org/haz-un-donativo/

Témoignages – «Au Mexique, nous ne sommes toujours pas en sécurité»

Emmanuel*, Widelene* et la famille d’Alma* ont été envoyés au refuge FM4 Paso Libre par le UNHCR. Ils et elles racontent les raisons de leur fuite, leur périple, leurs rêves.

Les grands yeux humides d’Alma suivent les mouvements de sa fille de 4 ans dans la salle récréative de FM4 Paso libre. Elle s’éclaircit la voix. «Mon mari et moi vendions du poisson au marché d’Apopa, au Salvador. En août 2021, le gang local a exigé 3500 dollars américains par tête au sein de notre famille, une forme de taxe pour ne pas nous agresser. En tout, nous devions leur verser 31500 dollars, dans les trois jours, sinon ils commenceraient par tuer mon frère, puis le reste de la famille. Nous n’avions pas cet argent, mais ils n’ont rien voulu entendre. Ils ont frappé mon frère trois fois et m’ont aussi agressée une fois, alors que j’étais enceinte de 5 mois. Au bout de quelques jours, ils ont encerclé la maison familiale, où se trouvait ma mère. Ils attendaient l’arrivée de mon frère pour l’emmener. Nous avons appelé la police qui a évacué ma mère du quartier. Ils sont entrés dans la maison et ont tout saccagé. Ce soir-là, nous nous sommes enfui·es, mes parents, mon frère, sa femme, mon mari, mes trois enfants et moi.»

« Nous avons besoin d’une aide internationale pour rendre Haïti sûr». Emmanuel pèse ses mots, aux côtés de sa compagne Widelene, tout en caressant le front d’une de leurs jumelles, endormie. «Nous aimons notre pays, mais le risque quotidien de se faire tuer au coin de la rue et les manifestations incessantes nous ont convaincus de fuir. Nous avons obtenu un visa et pris l’avion pour le Chili, où nous avons vécu quatre ans. Les jumelles y sont nées en 2021. Le 4 août dernier, nous avons décidé de reprendre la route. La vie était difficile au Chili, les discriminations raciales régulières, et nous sommes déterminé·es à offrir un avenir meilleur à nos filles.»

Voyage de tous les dangers

 «Nous avons voyagé en bus jusqu’à Tecun Uman au Guatemala, ville séparée du Mexique par le fleuve Suchiate. Pour faire traverser le fleuve à toute la famille et nous emmener jusqu’à Tapachula, au Mexique, les passeurs nous ont fait payer 1596 dollars américains. Au final, ils nous ont abandonnés de l’autre côté du fleuve, à Ciudad Hidalgo, sans le sou.» Le visage d’Alma se contracte. «Pendant une semaine, je n’ai pu donner qu’un biscuit par jour à partager entre mes trois enfants. Je pleurais, c’était insupportable.»

Les locaux de FM4 Paso Libre © FM4 Paso Libre

«Nous avons traversé les pays en bus, et les frontières à pied, jusqu’en Colombie. » Widelene cherche le regard d’Emmanuel et fronce les sourcils. Puis, nous avons dû traverser la jungle à pied, pendant 5 jours, avec nos filles de 6 mois à bout de bras [le bouchon du Darién, entre la Colombie et le Panama, privé de route, est réputé pour sa dangerosité, ndlr]. Des cadavres jonchaient le sol sur les sentiers et nous avons croisé un couple blessé qui avançait très lentement. Des bandits nous ont volés. Ils ont pointé des pistolets sur nous alors que nous tenions nos bébés dans les bras. Je ne peux décrire la peur que j’ai ressentie. S’en est suivie la traversée de toute l’Amérique centrale, d’abord en barque, puis en bus, et le passage des frontières à pied, jusqu’à atteindre Tapachula.»

La famille salvadorienne et le couple haïtien ont déposé leurs demandes d’asile auprès de la Commission mexicaine d’aide aux personnes réfugiées (COMAR) et ont obtenu le statut de réfugié·es en quelques semaines. La première a présenté des preuves irréfutables des violences subies (photos du corps battu du frère et de la maison saccagée), tandis que le second a pu faire valoir le motif de violence généralisée en Haïti. L’UNHCR leur a dès lors apporté une aide financière et organisé le voyage et le séjour au sein de FM4 Paso Libre.

Des bénévoles distribuent le repas © FM4 Paso Libre

Penser l’avenir

Alma et sa famille souhaitent poursuivre leur route jusqu’aux États-Unis. «Au Mexique, nous ne sommes toujours pas en sécurité. Le gang a dit à ma cousine qu’ils savaient où nous étions. Quand nous aurons rassemblé l’argent nécessaire, nous prendrons un bus jusqu’à Tijuana et traverserons la frontière, qui sera ouverte le 23 mai apparemment [référence à la suppression du titre 42 qui n’est toutefois pas confirmée, ndlr]. Aux États-Unis, je peux offrir un avenir plus sûr et meilleur à ma famille».

Widelene et Emmanuel voient la situation d’un autre œil. «Nous avons de la famille aux États-Unis, mais le passage de la frontière est dangereux. Nous souhaitons entrer légalement aux États-Unis, mais c’est impossible pour l’instant. Dans l’intervalle, nous souhaitons rester à Guadalajara, trouver un logement et du travail. Le Mexique nous a bien traités jusqu’ici, nous pouvons nous projeter dans ce pays.»

*Prénoms d’emprunt


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