Témoignage | Je vois leurs larmes, leurs colères, mais surtout leur courage
Marie Bonard
Marie accompagne de nombreuses personnes arrivées souvent mineures en Suisse, dont la demande d’asile a été rejetée malgré la situation qu’elles ont fuie. Elle raconte les parcours d’Ablel, Efrem*, Solomon* et Titrib* à la lumière des modifications de lois envisagées au Parlement. Et dit ce que la violence de l’attente et du système produit.
*Prénoms fictifs
Au témoignage de Marie, nous republions plus bas celui de A., paru dans le décryptage de Marc Baumgartner (elisa-asile) qui présente les principaux arguments contre la prolongation de 5 à 10 ans du délai minimal de séjour requis avant de pouvoir déposer une demande d’autorisation de séjour pour cas de rigueur. Des propositions discutées lors de la session parlementaire de printemps 2026. L’article en question, à lire ici dans sa version synthétisée, et ici dans sa version longue.
Je vacille. De bonheur. Là, dans le couloir du CSP, où se trouve opportunément une table sur laquelle je peux prendre appui: je viens d’apprendre qu’un jeune débouté de l’asile, Ablel, arrivé mineur il y a 10 ans, vient d’obtenir un permis B. Par la «grâce» de l’art. 14 al.2 de la Loi sur l’asile (LAsi)
Des années de procédure pour en arriver là. Des années à accompagner celles et ceux dont mon pays a rejeté la demande de protection, comme la sienne. Je suis l’un des nombreux témoins de leurs larmes, de leurs colères, mais surtout de leur courage. Sans réseau, rien n’est possible. La Coordination asile.ge bien sûr, mais aussi des patron·nes, des bénévoles, des communautés, trop rarement des politicien·nes.
Ablel n’en revient pas. Régularisé en 2024, arrivé en 2015, il marque un long silence lorsque je lui confirme que le Parlement est en train de voter une prolongation du délai de présence de 5 à 10 ans pour solliciter une autorisation de séjour pour cas de rigueur. Si ce durcissement avait déjà été en vigueur, sa demande n’aurait pu être déposée que quelques mois auparavant.
«Pourquoi, pourquoi est-ce qu’à Berne ils s’acharnent contre nous? Chaque session, il y a des propositions pour ratatiner l’asile. Et cette fois encore pour mettre des obstacles en plus à ceux qui font tellement d’efforts d’intégration. Je ne comprends plus».
Je sens une grande lassitude dans sa voix. Moi aussi je suis fatiguée, fatiguée face aux projets de restrictions et aux décisions effectives qui contraignent les vies dans le réel. Limites au regroupement familial, interdictions de voyager, création de hubs de renvois à l’étranger pour les Érythréen·nes débouté·es, refus de protection, changements de pratiques concernant certaines communautés… La litanie des idées tristes semble sans fin.
«Ablel, parfois, comme toi, je ne comprends plus. Je peux raconter une fois de plus ton histoire?»
«J’ai tellement témoigné ces dernières années…». «Alors, qu’est-ce que tu penses si je décris de mon point de vue de bénévole des moments de ce long chemin vers le permis que toi et les autres avez vécu?». Nous voilà d’accord.
2018, traduction d’un arrêt
L’enveloppe est déchirée. Efrem* tient fort son contenu froissé. «Ils ont écrit que c’est rejeté. C’est mort, je suis mort». Il est débouté, sa vie vient de basculer. Il parlait déjà bien français, avait trouvé des amis d’ici, des activités associatives, un apprentissage se profilait.
«S’il te plaît, explique-moi le papier». La gorge nouée, je lui lis l’arrêt du Tribunal administratif fédéral (TAF) à haute voix, tentant de traduire chaque paragraphe dans un langage simple. «En fait, à Berne, ils ne m’ont pas cru». Je l’ai vu se briser en direct. Depuis ce moment, il a toujours été lui sans plus l’être vraiment. Il le redevient depuis la délivrance de son permis à l’été 2025.
Huit ans à ne rien lâcher, grâce à l’engagement indéfectible de son entourage. Huit ans à tenir pour remplir les exigences légales. Peut-on imaginer qu’il lui en faudrait peut-être dorénavant à minima cinq de plus ?
Hiver 2018, première réunion de la Coordination asile.ge avec les Érythréen·nes débouté·es
Ils sont si nombreux… Solomon*, je ne le connaissais pas «avant». Il se tient tout droit, triste et fier.
En voilà encore un qui s’est accroché pendant des années. Une formation, un travail, un permis (11 ans après l’arrivée). Il faudrait un livre pour raconter chaque étape, les humiliations, les espoirs, l’incrédulité «mais c’est vraiment comme ça les lois?». Nous avons alors lu ensemble quelques textes essentiels, de ceux qui aliénaient directement son quotidien.
Une fois, il m’a dit, au milieu de démarches administratives absurdes, «ça me touche quand ils me refusent».
J’ai pensé à Kafka, mais aussi Darwin. La sélection est impitoyable.
Dès 2017, entretiens de départ
À cette occasion, il est signifié à Titrib* qu’elle doit retourner dans son pays et qu’elle peut être incarcérée si elle n’obtempère pas. Elle s’effondre.
«Désolé Madame», m’explique le préposé, «Je dois le dire, je ne fais que mon travail». Je lui réponds: «Ce n’est pas mon problème, vous m’avez interdit de parler. L’administration ne m’autorise qu’à être ici la témoin d’un dispositif mortifère très bien documenté.»
Être témoin de ces pratiques est très violent, d’autant plus lorsqu’on connaît les personnes concernées.
A., arrivé en Suisse à l’âge de 16 ans, débouté de l’asile, aujourd’hui titulaire d’un permis B obtenu après 9 ans via art. 14 al. 2 de la loi sur l’asile
Une vie en suspens
«Pendant neuf ans, je n’ai pas pu planifier ma vie. Tout était temporaire, provisoire. Je ne pouvais pas me projeter à plus de six mois. Quand mes amis parlaient de leurs projets d’avenir, moi je me demandais si je serais encore là l’année suivante. C’est comme si on t’obligeait à courir un marathon, mais sans te dire où est la ligne d’arrivée. Tu cours, tu cours, sans savoir si tu avances vraiment.»
Le choc du déboutement
«Quand j’ai reçu la décision du TAF en 2019, j’avais 19 ans. Ils ont écrit que mon récit n’était pas crédible. Pas crédible. Comme si j’avais inventé ma vie. J’ai relu l’arrêt dix fois avec mon amie suisse qui m’aidait, en essayant de comprendre. « En fait, ils ne t’ont pas cru », mon amie m’a dit. C’est ce jour-là que j’ai compris que la vérité ne suffisait pas. Qu’il fallait une vérité qui rentre dans leurs cases administratives. »
Les obstacles à la formation
«Comment tu fais un apprentissage quand tu es débouté ? Légalement, tu n’as même pas le droit de travailler. Mais mon réseau m’a aidé. Des gens de la Coordination asile.ge, des profs, des bénévoles ont fait pression. Ils ont trouvé un patronqui a accepté de prendre le risque.
« On va se battre pour obtenir l’autorisation de travail. » Ça a pris des mois de démarches, de recours. Mais finalement, j’ai pu commencer mon CFC. Quatre ans où j’avais une autorisation de travail liée à la formation, mais rien de plus. Quatre ans où, à chaque renouvellement, je ne savais pas si on allait me laisser continuer.»
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