Session parlementaire | Quand la politique d’asile de Beat Jans concorde avec le programme de l’UDC [25.4589]
Marc Baumgartner | elisa-asile
Lors de la session parlementaire de printemps, le Conseil national débat une motion de l’UDC demandant à ce que la Stratégie en matière d’asile 2027, présentée par Beat Jans en novembre 2025, soit adaptée à six objectifs (dont réduction des demandes d’asile et des coûts, limitation du regroupement familial, augmentation des rapatriements). Le Conseil fédéral propose de la rejeter, estimant que ces objectifs sont déjà couverts par la stratégie. Dans l’article que nous relayons aujourd’hui, l’auteur critique cette réponse, puisque la stratégie reprend en réalité les narratifs de l’extrême droite. Il pointe dès lors que si l’UDC construit le discours sur la migration irrégulière et la criminalité des réfugié·es depuis des années, le gouvernement le légitime désormais en l’intégrant à sa stratégie, contribuant à fragiliser davantage les fondements du système d’asile.
Les questions liées à l’asile et la migration reviennent fréquemment – si ce n’est systématiquement – sur la table des sessions parlementaires. Afin d’attirer l’attention sur les enjeux que peuvent soulever certaines motions déposées, asile.ch collabore avec diverses organisations pour proposer des analyses et décryptages des objets parlementaires. Tous les articles en question sont regroupés, sur notre site, sous le tag «session parlementaire».

Quand la politique d’asile de Beat Jans concorde avec le programme de l’UDC
À la session parlementaire du printemps, le Conseil national va débattre une motion déposée par l’UDC, intitulée «Pour une stratégie d’asile qui soit réellement dans l’intérêt de la population suisse» (25.4589). Elle fait référence à la Stratégie en matière d’asile 2027, présentée par Beat Jans en novembre 2025. L’UDC exige qu’elle soit adaptée à six objectifs:
1. nette diminution des demandes d’asile, 2. réduction des coûts, 3. lutte contre la criminalité liée à l’asile, 4. accélération des procédures, 5. limitation du regroupement familial, 6. et augmentation des rapatriements.
Le Conseil fédéral propose de rejeter la motion: non pas parce qu’il en conteste les orientations, mais parce qu’il estime «que la stratégie Asile 2027 couvre les objectifs formulés dans la motion» (Avis du Conseil fédéral du 18.02.2026 sur la motion). Cette réponse mérite qu’on l’examine de près.
Une motion creuse, conçue pour le spectacle
La motion 25.4589 est caractéristique d’un spectacle parlementaire bien rodé à l’UDC: une liste de reproches généraux adressés au système d’asile, sans propositions concrètes, sans chiffres vérifiés, sans analyse sérieuse. On critique le travail des autorités, des cantons, des communes et des organisations de terrain sans jamais proposer de solutions.
Sur la question des coûts, l’argument mérite d’être retourné. L’UDC, par ses attaques répétées contre l’intégration des réfugié·es (restrictions à l’activité lucrative, procédures de révision inutiles, multiplication de motions bureaucratiques) est elle-même un facteur de hausse des coûts (voir l’article «Une politique d’asile vraiment économique ? Cesser de harceler les réfugié·es»). Le harcèlement administratif des réfugié·es coûte cher : en bureaucratie, en soins de santé, et en retardant l’intégration.
Mais le vrai scandale, c’est la réponse du Conseil fédéral. Ce qui est véritablement préoccupant, c’est que le gouvernement estime que sa propre stratégie est déjà alignée avec les objectifs de l’UDC. Comment en est-on arrivé là ?
La Stratégie en matière d’asile 2027
Adoptée lors de la conférence sur l’asile du 28 novembre 2025 et élaborée conjointement par la Confédération, les cantons, les villes et les communes, la Stratégie en matière d’asile 2027 se décline en différents domaines d’action.
La stratégie prévoit l’introduction d’une procédure préliminaire pour «filtrer» les demandes d’asile avant même qu’elles ne soient traitées, ainsi qu’une accélération générale des procédures. Elle entend renforcer les leviers contre les «auteurs d’infractions» parmi les requérant·es, avec des adaptations législatives sur les mesures de contrainte et le retrait immédiat du droit de séjour. Elle prévoit aussi de clarifier le statut de protection S, notamment la question de sa levée ou de sa transformation en permis B après cinq ans, et d’améliorer la résistance du système aux fluctuations en matière d’hébergement. Enfin, elle affirme vouloir améliorer l’intégration, en particulier des femmes et des jeunes adultes.
Certains de ces éléments sont légitimes et bienvenus. La coordination renforcée entre Confédération, cantons et communes est une nécessité. L’adaptation du statut S pour mieux l’intégrer dans le système d’asile et d’intégration est une démarche logique. Améliorer la résistance aux fluctuations pour éviter les crises de places d’hébergement relève du bon sens.
Mais ces éléments raisonnables sont noyés dans une orientation générale qui reprend les cadres narratifs de l’extrême droite.
Une stratégie construite sur un discours problématique
Dès septembre 2024, la Coalition des juristes indépendant·es pour le droit d’asile (Bündnis unabhängiger Rechtsarbeit im Asylbereich), dont elisa-asile fait partie, alertait sur la direction prise par le processus d’élaboration de cette stratégie. Elle pointait que les objectifs semblaient répondre non pas à une évaluation sérieuse du système, mais à des débats parlementaires et à la panique médiatique. Le processus lui-même était critiqué, car il exclut la société civile et les personnes concernées, ainsi que des thématiques essentielles comme la qualité des procédures, la prévention de la violence dans les centres, la mise en œuvre de la Convention de l’ONU relative aux droits de l’enfant, ou encore les standards applicables aux prestataires privés.
Ces mises en garde n’ont pas été entendues. En août 2025, à l’issue d’une mini-consultation organisée par le SEM autour d’une présentation Zoom de trente minutes, la Coalition a maintenu et renforcé sa position. Elle dénonce les narratifs problématiques et racistes présents tant dans les présentations que dans l’analyse elle-même : l’affirmation que «les bons» ne viendraient pas, ou les références à des «étrangers criminels qui abusent du système». Cette rhétorique est non seulement fausse, comme l’attestent les taux de protection élevés des personnes en procédure, mais contre-productive au regard même de l’objectif affiché d’une meilleure acceptation sociale du système d’asile.
L’analyse sur laquelle repose la stratégie est par ailleurs fondamentalement incomplète. Elle ignore entièrement des aspects qualitatifs centraux : soins de santé, hébergement, encadrement, protection des mineur·es et des personnes vulnérables, qualité des décisions, prestations d’intégration. Et les personnes réfugiées ainsi que la société civile indépendante sont restées exclues de l’élaboration de la stratégie.
Le résultat : une politique d’asile à l’image de l’UDC
Ce que révèle la réponse du Conseil fédéral à la motion, c’est que la Stratégie en matière d’asile 2027 partage avec le programme de l’UDC ses priorités fondamentales : réduire les demandes d’asile, accélérer les renvois, renforcer les mesures contre les «faux réfugiés» et les «étrangers criminels».
L’UDC agite depuis des années le spectre de la migration irrégulière et de la prétendue criminalité des réfugié·es. Ces problèmes sont largement construits discursivement. Maintenant, le gouvernement les légitime en les intégrant au cœur de sa stratégie officielle.
Ce glissement ne s’est pas produit en un jour. Il est le résultat d’un processus dans lequel le cadrage par l’extrême droite — celui d’un système «abusé» par des non-méritants — a été accepté comme point de départ plutôt que remis en question.
Que la motion passe ou non change finalement peu de chose : le Conseil fédéral en a déjà épousé la logique, sur le plan discursif comme, progressivement, sur le fond. Mais en légitimant ce discours, il ne pourra jamais atteindre son objectif d’une meilleure acceptation sociale du système d’asile : bien au contraire, il contribuera à en fragiliser davantage les fondements.
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