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Documentation

L’Auditoire | Le cri silencieux de l’exil

Propos recueillis par Sarah Pfitzmann | L’Auditoire

En fuyant l’Afghanistan, Morteza a vécu l’exil, une expérience qui a marqué sa vie et son art. Installé en Suisse, il raconte comment la peinture est devenue son refuge et sa voix pour dénoncer les violences subies par son peuple. Portrait d’un jeune artiste pour qui créer, c’est transformer la douleur en lumière et le silence en voix.

Cet article a été publié par le journal étudiant L’Auditoire (UNIL) dans son édition de décembre 2025

Qui êtes-vous, Morteza?

J’ai 23 ans, je viens d’Afghanistan et je vis actuellement en Suisse. Dans mon pays, j’ai étudié jusqu’au niveau du lycée et j’ai toujours eu une grande passion pour la peinture et l’art. Depuis mon arrivée en Suisse, je continue à pratiquer des activités artistiques pendant mon temps libre. Je m’intéresse aussi à l’apprentissage de nouvelles langues et cultures.

Racontez-nous votre découverte de l’art…

Depuis mon enfance, j’ai toujours eu une grande passion pour les arts visuels. En regardant des peintures et des œuvres d’art, j’étais fasciné. J’ai donc commencé à peindre de manière autodidacte. J’aimais surtout dessiner les visages des personnes que j’aimais. Je suis né à Jaghori, dans la province de Ghazni, en Afghanistan — un endroit où il n’y avait presque pas de possibilités pour pratiquer la peinture. Malgré cela, je dessinais souvent sur la table de l’école ou sur des feuilles A4. Parfois, mes dessins plaisaient, parfois ils étaient critiqués ou moqués, mais je les aimais et j’en étais fier. Peu à peu, je me suis intéressé au style réaliste. Après avoir déménagé à Kaboul, j’ai eu la chance d’étudier la peinture et la sculpture avec des professeurs. J’ai découvert d’autres styles comme la miniature et l’art conceptuel. Pour financer mes cours d’art et acheter du matériel, j’ai enseigné la peinture et réalisé des portraits sur commande.

L’expérience douloureuse du massacre d’une famille hazara par des groupes extrémistes a profondément marqué ma vision artistique. Cela m’a poussé à créer des œuvres plus conceptuelles et critiques, à utiliser l’art pour exprimer mes émotions et mes réflexions intérieures.

© Morteza

Lors d’une de vos expositions, vous comparez vos œuvres à un voyage virtuel dans la province d’Azraël. Que représente Azraël dans vos peintures?

Azraël c’est le nom de l’ange de la mort — celui qui prend la vie des êtres humains. Dans l’histoire de l’Afghanistan, depuis le règne d’Abdur Rahman Khan jusqu’à aujourd’hui, le peuple hazara a toujours été la cible de massacres et de persécutions. Sous son règne, 63 % des Hazaras ont été massacré·es à cause de leur appartenance ethnique, et depuis, différents groupes — tels que les Talibans, Daesh-Khorasan et Al-Qaïda — ont continué à commettre des violences et des meurtres contre elles·eux. Ces groupes extrémistes considèrent les Hazaras comme des «apostat·es». Dans leur fanatisme, ceux qu’ils appellent «mécréant·es» doivent être exterminé·es. Ils et elles se perçoivent eux-mêmes comme des Azraëls croyant·es être envoyé·es par Dieu — une idéologie violente qui cherche à justifier la cruauté et le meurtre.

J’ai alors choisi ce nom en référence à la souffrance du peuple hazara en Afghanistan. À Kaboul, il n’y avait presque pas un seul jour sans qu’on annonce la mort d’un·e hazara. Les attaques continuent encore aujourd’hui, sous d’autres formes. Je veux rappeler cette histoire douloureuse — pour que personne n’oublie qu’au-delà des chiffres, il y a des vies humaines, avec un nom et une histoire.

Une de vos œuvres met en avant, un corps sur lequel est écrit «accept me», que représente ce message? 

Pour beaucoup, la migration représente la dernière solution pour échapper à la violence, à la guerre et à la discrimination. L’espoir d’une vie paisible devient une force puissante pour quitter sa maison, même si cette décision s’accompagne de grandes difficultés. La migration laisse une blessure profonde qui abrite une part de la mémoire et de l’identité, et qui, à chaque souvenir, fait errer l’être humain entre ses racines et des chemins invisibles. L’exil inclut également la confrontation aux obstacles dans les pays d’accueil. Cette expérience est parfois si insupportable que des jeunes mettent fin à leurs jours. L’attente interminable du verdict sur mon propre destin est une des épreuves les plus lourdes de ma vie — une blessure profonde, ouverte pour toujours. Dans notre désespoir, nous cherchons une petite lumière d’espoir, un signe d’une vie paisible, et dans le silence, nous crions: «Acceptez-nous comme des êtres humains.»

Pensez-vous que l’art puisse réparer quelque chose, en vous ou dans le monde?

Pour moi, l’art est un acte de mémoire et de résistance. À travers mes peintures, j’essaie de transformer la douleur en lumière et le silence en voix. L’art a le pouvoir de révéler ce que les mots ne peuvent pas dire. Je crois que cela peut réparer quelque chose, non pas en effaçant les blessures, mais en leur donnant un sens. Chaque tableau que je peins est une tentative de réconciliation avec la perte, un moyen de redonner vie à ce qui a été détruit. En moi, l’art soigne la mémoire; et dans le monde, il peut éveiller les consciences — pour que personne ne reste silencieux·euse ou indifférent·e face à la souffrance et à l’injustice.

Si vous pouviez transmettre un message à d’autres jeunes artistes réfugiés, quel serait-il?

Je dis aux jeunes artistes réfugié·es de ne jamais perdre leur espoir et leur passion. Les conditions difficiles peuvent vous limiter, mais l’art a le pouvoir de transmettre votre douleur et votre espoir au monde. Chaque trait, chaque couleur et chaque création est votre voix, qui peut inspirer les autres. Même dans les situations les plus difficiles, l’art peut être une lumière d’espoir et un moyen de changer le monde.

Quel est votre plus grand souhait pour l’avenir? 

Mon plus grand souhait est qu’un jour nous puissions vivre sans craindre les massacres, l’expulsion et le retour dans un lieu que nous avons fui pour survivre. Je souhaite que nous puissions vivre aux côtés de nos familles dans un quotidien rempli d’amour et de sérénité. Pour finir, je souhaite également pouvoir réaliser mon rêve de devenir artiste.

La rubrique Documentation relaie des actualités et prises de position d’acteur·ices de la migration et de l’asile. Les contenus publiés reflètent les opinions de leurs auteur·ices et ne représentent pas nécessairement la position d’asile.ch.

©Image de couverture: Murtaza Yousefi