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Notre regard

Emploi | swissuniversities abandonne les diplômé·es des États tiers

Sophie Malka | asile.ch

En compliquant l’accès au service d’attestations de niveau de diplômes étrangers de certains États extra-européens[1]En sont issues nombre de personnes issues de l’asile, mais également les personnes étrangères diplômées arrivées en Suisse par regroupement familial., swissuniversities[2]swissuniversities est la Conférence des rectrices et recteurs des hautes écoles suisses et est constituée en association. Elle gère notamment le centre d’information pour la reconnaissance … Lire la suite met des bâtons dans les roues de personnes étrangères dans leur quête d’un travail à la hauteur de leur qualification. Ainsi, alors que le Secrétariat d’État aux migrations (SEM) met la pression et des moyens via l’Agenda intégration suisse pour favoriser l’autonomie socio-économique des personnes relevant de l’asile, d’autres acteurs, financés par le Département de l’économie, de la formation et de la recherche (DEFR), posent des entraves supplémentaires. De quoi décontenancer les actrices et acteurs de l’insertion.

On le sait: parmi les principaux obstacles à l’accès à l’emploi que rencontrent les candidat·es concerné·es dans le cadre de leurs postulations figure la reconnaissance des qualifications acquises à l’étranger. Masters, bachelors voire doctorats: que valent leurs diplômes aux yeux des employeurs lorsqu’ils ou elles viennent de Gambie, d’Afghanistan, du Burundi, du Vénézuéla?

Jusqu’en mars 2025, les personnes étrangères qualifiées et les structures les accompagnant dans leurs recherches d’emploi pouvaient recourir à swissuniversities pour établir une attestation d’équivalence de diplômes étrangers, moyennant quelques frais. Un document officiel qui, joint au dossier de candidature, permet à l’employeur de directement situer le niveau d’études effectivement atteint par le candidat au regard des diplômes suisses. De quoi le rassurer lorsqu’un tel niveau est requis.

Depuis un an, l’institution a très discrètement réduit cette prestation aux ressortissant·es d’États ayant ratifié la Convention de Lisbonne[3]57 pays ont ratifié la Convention de Lisbonne, la plupart des pays du Conseil de l’Europe plus une douzaine d’autres., excluant de fait nombre de personnes issues de pays d’États tiers pour lesquels ce document était particulièrement précieux.

Désormais, il faudrait avoir préalablement trouvé un employeur susceptible d’être d’accord de faire une demande d’évaluation de niveau à travers un formulaire à remplir… Or, on le sait, toute démarche administrative supplémentaire au recrutement constitue un frein à l’embauche. Surtout, l’impact sera considérable au moment du tri des dossiers de candidature. Là où justement le document de swissuniversities peut avoir un rôle rassurant, évitant d’être écarté d’emblée.

Questionnée par nos soins, swissuniversities reconnaît que les «attestations de niveau [sont] destinées à faciliter la recherche d’emploi en Suisse». Mais «faute de ressources», l’institution a renoncé à dispenser cette prestation il y a un an (encadré ci-dessous). Une information que les acteur·ices de l’insertion professionnelle ont apprise par le biais des refus reçus par leurs participant·es.

L’association découvrir, qui s’est notamment spécialisée dans l’accompagnement pour la reconnaissance de diplômes en Suisse romande s’en est émue auprès de swissuniversities début avril 2025. Elle soulignait notamment le fait que certaines personnes étaient engagées dans ce processus de reconnaissance depuis plusieurs semaines et demandait le maintien ou report de la mesure pour les demandes en cours. Elle s’enquérait également sur de possibles alternatives, soulignant que «dans le cas d’un diplôme issu d’un pays tiers, l’évaluation de swissuniversities revêt une importance d’autant plus grande, car elle constitue souvent la seule base permettant d’apprécier la valeur de la formation suivie.» La réponse de swissuniversities a été une douche froide. Plus d’examen des dossiers «jusqu’à nouvel ordre»; «il n’existe pas d’alternative»; et par ailleurs expliquait swissuniversities à découvrir, «il manque la preuve que les attestations de niveau pour des diplômes délivrés par des pays non-signataires de la Convention de Lisbonne augmentent les chances sur le marché du travail suisse». Une affirmation laissant perplexes les actrices et acteurs du terrain avec lesquels nous nous sommes entrentenu·es, qui assurent que les employeurs et employeuses avec qui ils et elles collaborent considèrent au contraire que l’évaluation «fait la différence».

©Ambroise Héritier, Réfugié·es & emploi. Au-delà des idées reçues, 2022

Interrogée sur l’affirmation de l’absence de preuve que les attestations de niveau améliorent les chances sur le marché du travail, swissuniversities nous renvoie vers le rapport ECOPLAN 2025[4]Ecoplan, État des lieux de la reconnaissance des qualifications professionnelles étrangères, 20.03.2025, p. 52.

Celui-ci indique certes que «sur la base des déclarations des parties prenantes interrogées, l’utilité des attestations de niveau ne peut être évaluée de manière définitive ou univoque» (p. 53). Mais il précise aussi que «dans certains cas spécifiques, par exemple pour les personnes originaires de pays tiers dont les qualifications sont peu claires, la demande d’une attestation de niveau auprès du SEFRI est explicitement recommandée par l’OPUC [Orientation professionnelle, universitaire et de carrière] et les ONG spécialisées afin d’améliorer les chances de la personne sur le marché du travail.» Ressortissant·es d’États tiers justement concerné·es par l’arrêt des attestations de niveau. Le même rapport relève à cet égard que « lorsqu’ils ont le choix, les employeurs privilégient souvent une candidate ou un candidat titulaire d’une formation professionnelle initiale en Suisse. En second lieu, ils engagent une personne disposant d’une qualification professionnelle étrangère qui peut justifier d’une expérience professionnelle sur le marché du travail suisse. (…) Ce n’est qu’en troisième position que vient l’embauche d’une personne avec une qualification professionnelle étrangère accompagnée d’une attestation de niveau. Cette hiérarchie est confirmée non seulement par les représentants des secteurs professionnels eux-mêmes (…)»

Rien que sur le canton de Genève, la moitié des 160 dossiers suivis par l’association découvrir l’était pour obtenir cette attestation. L’année suivante, sur 260 dossiers de reconnaissances ouverts, le nombre de dossiers liés à swissuniversities est tombé à 60, souvent pour un rendez-vous durant lequel les conseillères en sont réduites à expliquer qu’elles ne peuvent rien faire, rapporte, dépitée, Aurore Kiss, conseillère en insertion chez découvrir.

Au moment où l’on parle de pénurie de main-d’oeuvre, que les milieux de l’économie eux-mêmes commencent à prendre conscience du potentiel que représentent les personnes relevant de l’asile et qu’un travail de sensibilisation est mené pour rappeler combien celles-ci ont des compétences, la décision de swissuniversities semble bien loin des réalités.

La réponse très générale de swissuniversities

«Le mandat de SWISS ENIC s’inscrit dans le cadre de la Convention de Lisbonne. À ce titre, notre activité s’adresse en priorité aux États membres du Conseil de l’Europe et nos pratiques d’évaluation reposent sur les principes juridiques définis par cette convention. Dans le cadre de cette priorisation, qui prend en compte la question des ressources disponibles, nous ne sommes pas en mesure de délivrer une attestation pour l’ensemble des demandes reçues. Les attestations étant destinées aux employeurs, l’existence d’un contact avec un employeur (actuel ou potentiel) constitue un élément déterminant dans l’examen des dossiers.»


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Notes
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1 En sont issues nombre de personnes issues de l’asile, mais également les personnes étrangères diplômées arrivées en Suisse par regroupement familial.
2 swissuniversities est la Conférence des rectrices et recteurs des hautes écoles suisses et est constituée en association. Elle gère notamment le centre d’information pour la reconnaissance académique de l’égalité des titres d’études suisses et étrangers (Swiss ENIC). En 2017, elle s’est engagée en faveur de l’accès des réfugié·es aux hautes écoles, soulignant la problématique de la reconnaissance des titres universitaires.
3 57 pays ont ratifié la Convention de Lisbonne, la plupart des pays du Conseil de l’Europe plus une douzaine d’autres.
4 Ecoplan, État des lieux de la reconnaissance des qualifications professionnelles étrangères, 20.03.2025, p. 52