Session parlementaire | La Suisse devient-elle de plus en plus dangereuse? Remarque sur l’usage des statistiques dans le débat public
Sophie Guignard | Solidarité sans frontières
Il est beaucoup question de l’augmentation de la criminalité, autant dans le discours de l’UDC que dans celui des médias. Cette augmentation est très souvent associée à la migration. Cela permet d’alimenter le narratif d’une situation qui nous échappe, et d’une criminalité qui ne serait arrêtable qu’en contrôlant strictement la migration. Pour contrer un discours anxiogène et qui ne semble proposer qu’une solution dont l’efficacité n’a jamais été vraiment prouvée, il est important d’interroger la manière dont nous mesurons la criminalité d’une part, et la manière dont nous en interprétons les variations d’autre part.
L’article est également disponible sur le site de Solidarité sans frontières.
Les questions liées à l’asile et la migration reviennent fréquemment – si ce n’est systématiquement – sur la table des sessions parlementaires. Afin d’attirer l’attention sur les enjeux que peuvent soulever certaines motions déposées, asile.ch collabore avec diverses organisations pour proposer des analyses et décryptages des objets parlementaires. Tous les articles en question sont regroupés, sur notre site, sous le tag «session parlementaire».
Comment mesure-t-on la criminalité?
Les chiffres les plus souvent avancés la criminalité en Suisse sont ceux de la statistique policière de la criminalité (SPC). Un rapport est publié chaque année, qui recense les infractions telles que rapportées par les polices cantonales. Le préambule de l’édition 2025, notamment, appelle à la prudence. Il rappelle que les chiffres rapportés ne concernent que les infractions connues. Pour avoir une idée globale de la criminalité dans le pays, il faudrait avoir connaissance également de ce que l’Office fédérale de la statistique (OFS) appelle le «chiffre noir», soit la criminalité qui n’est pas connue de la police. L’introduction du rapport met également en garde sur le fait que les infractions qui y sont présentées ne contiennent pas les procédures judiciaires engagées, ce qui signifie que les acquittements, les non-lieux ou la requalification des types d’infractions ne sont pas recensés. Il se peut alors que l’image montrée par les statistiques de la police ne correspondent plus, une fois les procédures judiciaires terminées, à la réalité.
Il est également important de considérer les biais menant à l’inscription ou non d’un délit dans les statistiques de la police. Et ces biais peuvent avoir un effet tant au moment de porter plainte, que lors de la qualification de l’infraction par la police.
La docteure Faten Khazaei a montré dans une recherche que «la police suisse a moins tendance à qualifier comme relevant des violences conjugales des maltraitances au sein des couples suisses qu’au sein des couples étrangers». De plus, l’équipe du criminologue Dirk Baier a montré dans une recherche à l’échelle nationale que «les auteurs étrangers de violences sexuelles étaient dénoncés dans 16% des cas, contre seulement 7% pour les auteurs suisses», c’est-à-dire deux fois plus.
Quelles sont les raisons de l’augmentation des infractions dans les statistiques ?
Il convient de commencer par préciser que de 1982 à 2020, les chiffres d’infractions rapportées restaient stables, voire en baisse tendancielle. Ceci alors que durant cette période, la population étrangère a plus que doublé. Il est vrai en revanche que depuis 2022, les statistiques montrent une augmentation.
Celle-ci est due à plusieurs facteurs, en voici quelques-uns parmi d’autres. Le plus évident est une reprise après deux années de pandémie, durant lesquelles toutes les activités humaines se sont trouvées ralenties. L’accès de plus en plus large aux technologies fait augmenter le nombre de délits commis dans l’espace numérique, qui a à son tour une influence sur le nombre total d’infractions, quand bien même toutes ne sont pas commises en Suisse. La recaractérisation pénale de certaines infractions montre également des effets, comme nous le verrons plus loin.
Les viols sont en importante augmentation dans les statistiques, et c’est paradoxalement une bonne nouvelle. Selon l’ONG Brava, en 2022 encore, 8 victimes sur 10 ne dénonçaient pas leurs violeurs à la police. Les chiffres réels des violences sexualisées en Suisse ne peuvent pas être appréhendés par la statistique policière. Nous constatons cependant de légères améliorations. L’attention médiatique et sociétale sur les violences sexualisées apportée par les organisations féministes ces dernières années en permettent un meilleur traitement tant médiatique, que politique et sociale. Le nombre de personnes pouvant porter plainte sans risques reste encore trop faible, et le traitement policier et judiciaire laisse encore clairement à désirer, mais il y a néanmoins plus de victimes qui portent plainte. L’augmentation du nombre de viols reportés dans la statistique policière est spécialement impressionnant en 2024 et 2025, puisqu’il a augmenté de 29% chaque année (contre 6.8% en moyenne lors des 8 années précédentes). Cela est dû à la requalification pénale du viol (le principe du «Non c’est non», ancré dans la loi en 2024). Si les viols sont en augmentation, c’est donc parce que les victimes portent plus souvent plainte et parce que plus d’agressions sexuelles sont reconnues comme des viols. C’est cela la bonne nouvelle. La mauvaise, c’est qu’on continue d’ignorer les effets réels de la culture du viol et que l’on peine à prendre des mesures réellement efficaces. Le fait de ne montrer du doigt que certains des auteurs en fait partie.
Deux types d’infractions comptent parmi les plus rapportées: les lésions corporelles graves et les brigandages. Les deux sont en net recul en 2025. Pour les brigandages, cette baisse serait à imputer à une vigilance plus accrue. Quant à la violence contre les personnes, il est à noter que les campagnes de prévention font effet, comme l’exemplifie Dirk Baier au sujet des lésions corporelles graves commises par des couteaux qui ont baissé de 27% suite à une campagne menée dans les écoles durant deux ans.
Que faire avec ces chiffres de la criminalité?
Il est donc très important, quand on parle de criminalité, de mener une réflexion critique sur les chiffres utilisés et ce qu’ils disent réellement de la situation en Suisse. Le droit à la sécurité est fondamental et toute personne en Suisse doit pouvoir vivre en sécurité. Mais pour cela nous avons besoin de plus de campagnes de prévention, d’un appareil judiciaire et répressif qui ne soit pas arbitraire et une manière de considérer les faits qui ne soit pas biaisées par des préjugés ou présuppositions xénophobes. On ne peut donc pas vraiment dire que les campagnes de l’UDC contre les «criminels étrangers» contribuent réellement à la sécurité en Suisse.
©Image de couverture: Photo de Niko Nieminensur Unsplash