Les exilé·es de la Roya: enquête sur une solidarité subversive
Camilla Alberti
À la frontière franco-italienne, la vallée de la Roya est devenue depuis le milieu des années 2010 l’un des lieux emblématiques où se donnent à voir les tensions qui traversent les politiques migratoires européennes. Sur cette route de passage vers la France, les politiques de fermeture des frontières et de refoulement coexistent avec des initiatives militantes en faveur des personnes exilées. C’est à ces mobilisations locales qu’est consacré l’ouvrage d’Hélène Mazin, assistante sociale, formatrice en travail social et docteure en sociologie (Université Lumière Lyon 2). S’appuyant sur une enquête ethnographique nourrie par ses expériences de terrain, l’autrice propose une plongée sensible dans les pratiques de solidarité qui s’y sont développées, souvent à la marge de la légalité. La recherche trouve son origine dans son engagement bénévole au sein du campement improvisé chez Cédric Herrou, paysan et militant devenu l’une des figures de la contestation des politiques migratoires.
Quand la solidarité devient cause publique
S’appuyant sur de nombreux extraits de son journal de terrain, Hélène Mazin retrace l’émergence d’un mouvement solidaire local, composé de riverain·es, de militant·es et de collectifs engagés dans l’aide aux personnes exilées. Elle en restitue les différentes étapes et met en lumière ce qu’elle décrit comme une véritable «saga judiciaire» (p. 15). Plusieurs habitants ont en effet été poursuivis pour «aide au séjour irrégulier», contribuant à politiser la question du «délit de solidarité» et à en redéfinir les contours juridiques. Comme le souligne le sociologue Éric Fassin (2017, cité par Mazin, p. 116), ces procès ne rendent pas seulement visible ce que l’État ne fait pas; ils révèlent aussi ce qu’il fait, notamment lorsqu’il criminalise certaines formes d’assistance aux personnes exilées.

Hospitalité domestique et politisation du chez-soi
L’un des apports majeurs de l’ouvrage réside dans l’attention portée aux pratiques d’accueil domestique. Le domicile des habitant·es de la vallée apparaît comme un «lieu sûr» (p. 81), un espace de mise à l’abri face à l’hostilité des politiques migratoires et aux conditions précaires de l’exil. Le temps de l’accueil devient ainsi un moment de répit et de soulagement, propice à la reconstruction d’un sentiment de sécurité. C’est aussi dans ces espaces ordinaires, moins visibles que les formes publiques de mobilisation, que se manifeste une hospitalité transgressive.
Cependant, l’hospitalité décrite par Hélène Mazin ne se réduit pas à l’ouverture ponctuelle d’une porte. Elle se déploie comme une expérience relationnelle conjointe, qui permet aux personnes exilées de «prendre place» (p. 71). Ces pratiques reposent souvent sur des réseaux de solidarité: en mobilisant proches, voisin·es ou relations professionnelles, les riverain·es contribuent à étendre progressivement le territoire de l’accueil et à multiplier les ressources disponibles pour les personnes en transit.
Si certains passages peuvent laisser entrevoir une forme de romantisation de ces expériences, l’ouvrage en montre aussi les tensions et les ambivalences. Accueillir implique en effet des ajustements et peut générer des «troubles de familiarité» (Breviglieri & Trom, 2003, cités par Mazin, p. 153-154) qui bousculent les habitudes domestiques. La cohabitation suppose de réaménager certaines normes du quotidien; elle ne suffit pas toujours à effacer les asymétries qui structurent la relation entre hôtes et personnes accueillies.
Hélène Mazin montre enfin comment le chez-soi peut devenir un «espace infra-politique» (p. 164), où se forgent, en arrière-plan, des formes de mobilisation et de contestation. L’ouvrage met ainsi en lumière la dimension profondément politique de l’hospitalité privée: en ouvrant l’espace domestique aux personnes exilées, les habitant·es déplacent la question de l’accueil hors du seul cadre institutionnel et mettent à l’épreuve les «politiques inhospitalières» (p. 16). Ces initiatives ne se contentent pas de pallier les défaillances de l’État ; elles laissent aussi entrevoir d’autres possibles en matière d’accueil et d’hébergement.
Références
- Breviglieri, M., & Trom, D. (2003). Troubles et tensions en milieu urbain: les épreuves citadines et habitantes de la ville. In D. Céfaï & D. Pasquier (Eds.), Le sens du public : publics politiques et médiatiques (pp. 399-416). Presses universitaires de France.
- Fassin, E. (2017, 12 août). Le procès politique de la solidarité (1/4). Cédric Herrou et la vallée de la Roya. Mediapart.
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