CAR | Une statistique erronée alimente préjugés et discriminations sur l’asile
En s’appuyant sur un rapport interne du Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM), le «Blick» prétendait fin août que «80,5% des demandeurs d’asile maghrébins ont été accusés de délits» en 2024. Le problème: cette statistique n’en est pas une.
Dans un décryptage publié dans la rubrique «Opinion» du Temps, Elodie Feijoo – responsable du Comptoir des médias – décortique le calcul réalisé par le SEM. S’il parait parait simple de prime abord, il met en relation des catégories qui ne peuvent pas l’être. A la suite, plusieurs organisations se sont associées pour dénoncer les conséquences d’un racisme institutionnel. Au coeur des interrogations: comment est-il possible qu’un département étatique (le SEM) ait pu réaliser des statistiques aussi hasardeuses et erronées?
Statistiques truquées et racisme: stop à la manipulation
La Conférence Asile Romande dénonce le discours ouvertement raciste, relayé par différents médias dont le Blick, qui affirmait fin août que «80,5% des demandeurs d’asile maghrébins ont été accusés de délits» en 2024.
S’appuyant sur un rapport interne du Secrétariat d’État au migrations (SEM), une statistique erronée est montée en épingle, faisant le simple rapport entre le nombre de personnes originaires du Maghreb[1]Originaires des pays suivants: Algérie, Égypte, Libye, Maroc et Tunisie.,en procédure d’asile ou sous le coup d’une décision négative, mises en prévention pour une infraction au code pénal en 2024 (3’462) et le nombre de demandes d’asile déposées en 2024 par des ressortissants maghrébins (4’299). Ce lien simpliste permet d’arriver à cette statistique percutante: 80,5% d’accusations de délits.
Du faux calcul aux raccourcis médiatiques
Le raccourci est facile, et trompeur, comme le montre bien le décryptage d’asile.ch publié dans Le Temps((Elodie Feijoo, Une statistique erronée alimente préjugés et discriminations sur l’asile, Le Temps, 12.09.2026.)). D’abord, parce qu’il ne s’agit pas des mêmes groupes d’individus: compte tenu des délais de procédure et d’exécution du renvoi, les personnes prévenues en 2024 peuvent avoir déposé leur demande d’asile plusieurs années auparavant. En d’autres termes, le SEM croise deux échantillons de personnes qui n’ont en commun que l’origine – le premier, restreint uniquement aux personnes ayant déposé une demande d’asile en 2024, et le second bien plus vaste, puisqu’incluant toutes les personnes prévenues, qu’elles soient arrivées en Suisse hier ou il y a dix ans. Le ratio obtenu est donc nécessairement disproportionné.
Ensuite, parce qu’une accusation n’est en rien une condamnation. Alors que les statistiques du SEM portent sur des personnes prévenues, le récit médiatique a opéré un raccourci biaisé te dangereux: ainsi, le 24Heures titrait «À Berne, le ras-le-bol face aux requérants maghrébins criminels»[2]Article du 27 août 2026.; la Tribune de Genève postait sur son compte X que «selon des chiffres du SEM, 80% des requérants d’asile venus du Maghreb commettent des délits»[3]Post du 27 août 2026. et la RTS sous-titrait son sujet paru au 19h30 du 25 août 2026 «Demandeurs d’asile nord-africains criminels. Le SEM propose des mesures». Quid de la présomption d’innocence?
Ce qui n’est pas dit
La véritable question qui se pose dans cette affaire est de savoir comment il est possible qu’un département étatique tel que le SEM ait pu réaliser des statistiques aussi hasardeuses et erronées, et pourquoi aucun des médias les ayant relayées n’a jugé opportun de vérifier les sources et de questionner ce qu’elles prétendent révéler.
Plutôt que d’alimenter le discours sur la prétendue «criminalité des personnes étrangères», une analyse rigoureuse des données statistiques aurait par ailleurs en compte les études scientifiques ayant déjà établi les variables explicatives de la criminalité, à savoir, dans l’ordre: le sexe, l’âge, le statut socio-économique et le niveau de formation. Autrement dit le fait que les jeunes hommes précaires et peu formés sont plus enclins à commettre des délits, indépendamment de leur nationalité – des caractéristiques précisément surreprésentées parmi les demandeurs d’asile du Maghreb.
Les conséquences d’un racisme institutionnel
Tromper le public avec des statistiques biaisées et propager une fausse information sur une minorité exilée en Suisse ne permettent qu’une chose: accroître les préjugés, les discriminations et les actes racistes, et à terme, tant les autorités se montrent perméables aux discours xénophobes, saper les droits des personnes concernées. Et cela n’a pas manqué: parmi les solutions proposées par le SEM figurent la mise en place d’une taskforce pour accélérer les renvois, un projet de loi «sécurité» permettant de maintenir les personnes en détention administrative (c’est-à-dire sans condamnation pénale), ainsi qu’un un tri des personnes en amont du dépôt de leur demandes d’asile[4]Reportage de la RTS paru au 19h30 du 25 août 2026..
Face à ces graves attaques contre le droit d’asile, nous exigeons que cessent les discours simplistes, erronés et racistes tenus par les médias, les responsables politiques ou les autorités. Nous demandons également que les médias ayant contribué à diffuser cette fausse information procèdent aux rectifications nécessaires.
Signataires:
Conférence Asile Romande*, Coordination asile Genève*, CSP Genève, DIAC, Droit de rester Neuchatel, Droit de rester Vaud, elisa-asile, Les foulards violets, Rainbow Spot, Solidarité sans frontières
*asile.ch est membre de ces organisations.
La rubrique Documentation relaie des actualités et prises de position d’acteur·ices de la migration et de l’asile. Les contenus publiés reflètent les opinions de leurs auteur·ices et ne représentent pas nécessairement la position d’asile.ch.
©Image de couverture: Pixabay.