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Une statistique erronée fausse le débat public et alimente les préjugés

Elodie Fejoo | asile.ch

Fin août, en s’appuyant sur un rapport interne du Secrétariat d’État aux migrations (SEM), Blick affirmait que «80,5 % des demandeurs d’asile maghrébins ont été accusés de délits» en 2024. Après analyse, asile.ch a démontré dans un article d’Opinion paru dans Le Temps en septembre 2026 que ce chiffre est erroné. Malgré son manque de fiabilité -le SEM lui-même recconnaît une « limite méthodologique » et un chiffre « peu précis »- cette statistique a été largement relayée dans les médias[1]Et continue de l’être, notamment la Matinale de la RTS le 23 septembre 2026 et le média en ligne Watson le 11 octobre dernier.. D’une apparente objectivité, d’autant plus lorsqu’elles émanent d’une source étatique, les statistiques doivent pourtant être analysées de manière critiques comme n’importe quelle information. Alors que les conclusions du rapport du SEM ont été intégrées aux réflexions sur la stratégie en matière d’asile 2027, quel rôle cette statistique a-t-elle joué dans la justification de mesures discriminatoires et de durcissements législatifs? Analyse d’un continuum entre production de données eronnées par les autorités, amplification, médiatique, renforcement de préjugés et durcissements législatifs.

Une statistique erronée

Le calcul du SEM semble simple de prime abord. Rapporter le nombre de personnes originaires du Maghreb[2]selon la définition du SEM utilisée dans le rapport en question : Algérie, Egypte, Libye, Maroc et Tunisie en procédure d’asile ou sous le coup d’une décision négative qui ont été prévenues d’une infraction au Code pénal en 2024 (3462) aux demandes d’asile déposées en 2024 par des ressortissants maghrébins (4299) pour en déduire une statistique percutante: 80,5%. Le problème? Il ne s’agit pas des mêmes groupes d’individus: compte tenu des délais de procédure et d’exécution du renvoi, les personnes prévenues en 2024 peuvent avoir déposé leur demande d’asile une ou plusieurs années auparavant. Le rapport du Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM) le dit lui-même: «les données ne concernent pas nécessairement les mêmes personnes». Contacté par asile.ch, le SEM concède avec euphémisme une «limite méthodologique».

Une statistique fiable nécessiterait un suivi des mêmes individus sur plusieurs années. S’il ne s’agit pas des mêmes groupes d’individus, impossible de faire un ratio. La statistique de 80,5% n’a aucun sens et entrave un débat rationnel et factuel sur l’asile.

Dans une série de documents obtenus par le collectif d’enquêtes WAV en vertu de la loi sur la transparence, figurait un échange entre une journaliste et le SEM où celui-ci reconnaît lui-même le caractère très approximatif de ce calcul. L’échange est daté du 20 août, soit le lendemain de la publication de l’article de Blick. Au vu des retombées racistes de cette statistique à l’égard des ressortissant·es maghrébin·es, une communication officielle et proactive du SEM sur l’imprécision de ce chiffre aurait été bienvenue.

« Les chiffres mentionnés ci-dessous figurent dans l’analyse établie par le SEM comme base de travail pour des projets dans le domaine de la sécurité. Ce calcul n’est toutefois pas précis et n’a pas non plus été approuvé par la direction du SEM. »[3][traduction DeepL; « Die unten genannten Zahlen stehen in der Analyse, die vom SEM als Arbeitsgrundlage für Projekte im Sicherheitsbereich erstellt wurde. Diese Berechnung ist allerdings nicht … Lire la suite

Prévenu·e ou condamné·e, une différence essentielle

Autre faiblesse, cette statistique porte sur les personnes prévenues –principalement d’infractions contre le patrimoine telles que vols de vélo et effraction dans les véhicules– et non condamné·es. Ce que ça change: prendre comme indicateur le nombre de personnes prévenues et non condamnées pose la question de l’exposition au contrôle policier. Les travaux consacrés au profilage racial et aux discriminations policières et judiciaires montrent que cette dimension doit être prise en compte lorsqu’on interprète les statistiques de la criminalité. Une difficulté statistique –certaines procédures pénales n’aboutissent pas car les personnes ont quitté la Suisse– ne devrait pas suffire à bafouer le principe de présomption d’innocence.

Criminalité: les vrais facteurs explicatifs

Le débat sur la criminalité des personnes étrangères n’est pas nouveau. Les variables explicatives de la criminalité non plus. Celles-ci sont (dans l’ordre): le sexe, l’âge, le statut socio-économique et le niveau de formation. Autrement dit, les jeunes hommes précaires et peu formés sont plus enclins à commettre des délits que les autres groupes de population, et ce indépendamment de la nationalité. Les demandeurs d’asile du Maghreb étant surreprésentés dans cette catégorie, ils le sont aussi dans la statistique de la criminalité.

Impact sur les droits et les discriminations

Sorti de son contexte et de ses limites, ce chiffre de 80,5% risque de renforcer les préjugés et de détériorer les droits des personnes concernées. Plusieurs individus et organisations ont déjà alerté sur les différences de traitement entre demandeurs d’asile sur la base de leur nationalité:

Une population qui est clairement mise de coté, je trouve, dans le centre, c’est beaucoup les maghrébins. Personne ne veut les prendre en activité, personne ne veut entrer dans les chambres ou juste être là avec eux.

Témoignage d’un ancien employé d’ORS, publié dans le dossier de presse mentionné ci-contre, et sur le compte Instagram @parolesdescentres.

Droit de rester Neuchâtel et l’Union syndicale cantonale neuchâteloise dénonçaient déjà en 2025 des traitements différenciés au sein des centres fédéraux d’asile et un non-accès à certaines activités pour les personnes issues du Maghreb: elles sont davantage fouillées et sanctionnées, reçoivent plus de violence physique, d’insultes et de propos rabaissant. Elles sont aussi laissées pour compte, sans possibilité de participer à la vie des CFA.

Caritas Suisse a exprimé des difficultés à assurer son mandat de protection juridique dans le cadre de la procédure d’asile en 24 heures mise en place pour les demandeurs d’asile de ces pays.

Les conclusions de ce rapport du SEM ayant été intégrées aux réflexions sur la stratégie en matière d’asile 2027, dans quelle mesure cette statistique erronée a-t-elle inspiré ou justifié des mesures discriminatoires et des durcissements législatifs?

Dans son communiqué de presse à ce sujet, la Conférence asile romande (CAR) s’est inquiétée de la reprise médiatique et de la responsabilité des autorités dans ce processus, en interrogeant notamment « Comment il est possible qu’un département étatique tel que le SEM ait pu réaliser des statistiques aussi hasardeuses et erronées« . L’Office fédéral de la statistique (OFS), contacté en amont de notre décryptage, s’est quant à lui distancié des conclusions du SEM: « Les chiffres mentionnés dans l’article auquel vous faites référence, proviennent d’une analyse et une interprétation du SEM qui a utilisé une exploitation spéciale ad hoc de l’OFS -fournie à sa demande- à la fin mars 2025.« 

Pour approfondir les effets de cette statistique sur les discriminations :

  • Le Courrier | Le calcul bancal du SEM, par Bathsheba Huruy
    L’article revient sur la contestation du chiffre de 80,5 % en donnt la parole à: DIAC, fondation active dans la lutte contre le racisme antimusulman en Suisse, un chercheur au Forum suisse pour l’étude des migrations et de la population de l’université de Neuchâtel, ainsi qu’au CSP Genève membre de la Conférence asile romande (CAR). Les personnes interrogées dénoncent la manière dont cette statistique alimente les préjugés racistes et xénophobes, qui légitiment des politiques d’asile plus restrictives et de contribuent à leur tour à la précarisation des personnes concernées.
  • 24 heures | Ce que les chiffres de l’asile font à la communauté maghrébine, par Catherine Cochard
    L’article montre comment l’utilisation politique et médiatique de statistiques sur la délinquance des requérants d’asile maghrébins, sans contextualisation suffisante, alimente les stéréotypes racistes et les amalgames visant l’ensemble de la diaspora maghrébine. À travers les témoignages d’une juriste, d’un sociologue et d’une femme d’origine maghrébine, il décrit les conséquences de cette stigmatisation dans la vie quotidienne, à l’école et au travail, et souligne l’importance des rencontres pour déconstruire les préjugés.
Focus sur les pays concernés +

Des procédures d’asile expéditives ne permettent pas un examen individuel approfondi du besoin de protection. Rappel de la situation dans les cinq pays concernés:

  • Algérie: Human Rights Watch indique dans son rapport 2026 sur l’état des droits humains que les autorités algériennes continuent à réprimer la dissidence et à criminaliser l’expression pacifique et l’activisme. « Elles continuent à punir sévèrement toute critique des politiques gouvernementales, notamment en ligne, et à empêcher ou restreindre la mobilisation publique des mouvements politiques et sociaux. »
  • Egypte: Selon les fiches-pays de l’Organisation suisse d’aide aux réfugiés (OSAR, 2025): le refus d’effectuer son service militaire est passible d’une peine de prison pouvant aller jusqu’à 7 ans; la désertion peut mener à la peine de mort; des persécutions et discriminations fondées sur le genre et l’orientation sexuelle sont perpétrées par des acteurs étatiques. Le rapport 2025 d’Amnesty International fait quand à lui état d’entraves grave à la liberté d’expression et de réunion.
  • Libye: Détentions abritraires, procès inéquitable, torture et autre mauvais traitements systématiques et généralisés, tel est le constat d’Amnesty dans son rapport 2025. « Parmi les méthodes signalées figuraient les coups, les décharges électriques, les violences sexuelles et le maintien dans des positions douloureuses. » Les relations sexuelles entre adultes de même sexe constituent une infraction pénale, les femmes et les filles sont victimes de discriminations -mariage, nationalité, accès aux fonctions politiques et à l’emploi- et la liberté d’expression est entravée.
  • Maroc: Dans son rapport 2025-2026 sur le Maroc et le Sahara Occidental, Amnesty International observe que les autorités marocaines ont intensifié leur répression de la liberté d’expression et de la dissidence pacifique. Des lois discriminatoires continuent de compromettre les droits des femmes et des personnes LGBTI, notamment en condamnant les relations sexuelles entre personnes de même sexe.
  • Tunisie: Dans un rapport paru en juin 2025, la Fédération internationale pour les droits humains s’inquiètait des répressions en Tunisie. Y est notamment dénoncée la construction du régime de Kaïs Saïed dans et par la poursuite des opposant·es, des défenseur·es, des journalistes, des magistrat·es, des personnes LGBTQI+ et des migrant·es.

©Image de couverture: Centre du Grand-Saconnex (GE), Raphaël Rey.


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Notes
Notes
↑1 Et continue de l’être, notamment la Matinale de la RTS le 23 septembre 2026 et le média en ligne Watson le 11 octobre dernier.
↑2 selon la définition du SEM utilisée dans le rapport en question : Algérie, Egypte, Libye, Maroc et Tunisie
↑3 [traduction DeepL; « Die unten genannten Zahlen stehen in der Analyse, die vom SEM als Arbeitsgrundlage für Projekte im Sicherheitsbereich erstellt wurde. Diese Berechnung ist allerdings nicht präzis und ist von der GL des SEM auch nicht verabschiedet worden.«