L’édito | De périlleuses alliances
Sophie Malka | asile.ch
Drôle de manière de célébrer les 5 ans de la prise de Kaboul par les Talibans. Dans un arrêt de principe du 19 août 2026, le Tribunal administratif fédéral a ouvert la porte aux renvois vers l’Afghanistan. Certes dans des «circonstances individuelles particulièrement favorables», mais quand même. Les juges suisses avalisent ici la stratégie du Secrétariat d’État aux migrations (SEM): priorité aux renvois, quel qu’en soit le prix.
Nous avions il y a un an analysé cette nouvelle pratique. Le SEM la justifiait par «une situation considérablement améliorée» en Afghanistan. Or, ses analyses-pays témoignaient du contraire[1]Lire les contributions de Corinne Reber & Marc Baumgartner, Afghanistan. Une situation considérablement améliorée?, asile.ch n° 204, sept-oct. 2025. Un changement dicté par les débats politiques du moment, non par le souci de la sécurité des personnes susceptibles d’être renvoyées.
Parce qu’une chose est certaine: il n’existe pas de dispositif sur place pour monitorer l’après-expulsion. La seule assurance des autorités vient des «discussions techniques» menées par le SEM sur le tarmac de l’aéroport de Genève avec une délégation talibane mi-août 2025[2]SEM, communiqué de presse, 22 août 2025. C’est dire! La Cour pénale internationale venait d’émettre un mandat d’arrêt contre les dirigeants talibans pour crimes contre l’humanité en raison des persécutions de genre. Auxquels s’ajoutent d’autres décrets et restrictions de liberté amenant l’ONU à qualifier le pays de «cimetière pour les droits humains» début 2026.
Alors oui, l’Allemagne a précédé de peu la Suisse dans ce processus «technique» de normalisation du régime, qui s’étend depuis à Bruxelles[3]ECRE, Op-ed: Germany: the Taliban’s closest cooperation partner in the EU, 13 août 2026.. Les Talibans célèbrent d’ailleurs leur retour sur la scène diplomatique dont ils sont ostracisés depuis 2021[4]Euractiv, Taliban use Brussels visit to push for consular access in Europe, 23 juin 2026. Jason Burke, Concerns grow over increased global ties with Taliban in Afghanistan, The Guardian, 15 août … Lire la suite. Ils savent désormais qu’ils peuvent eux aussi jouer avec le talon d’Achille de l’Europe. Comme la Turquie, la Tunisie, la Libye…
En se liant les mains avec les régimes les plus autoritaires voire sanguinaires pour déléguer sa gestion de la migration, l’Europe se fragilise. En transigeant avec les valeurs démocratiques et de respect des droits humains qui la fondent, elle prête le flanc à toutes formes d’instrumentalisation.
L’exemple récent du drame de Ceuta en témoigne. Plutôt qu’une gestion concertée et humaine d’une situation qui – certes spectaculaire par sa soudaineté et son ampleur au regard de la taille de Ceuta – relevait d’une « simple » question d’organisation à l’échelle de l’Union européenne (UE), c’est la désunion qui a prévalu. Le Pacte migratoire de l’UE (p. 16) visait pourtant à éviter les divisions apparues lors des mouvements migratoires de 2015. Ceuta aurait été l’occasion d’activer son fameux mécanisme de solidarité. Or, l’Espagne s’est retrouvée seule à gérer – et stigmatisée par l’Italie de Meloni.
Désinformation, annonces de fermetures de frontières inutiles, discours alarmistes n’ont fait que révéler la faiblesse de l’Union, estime la juriste Claire Rodier dans une excellente analyse[5]Claire Rodier, À Ceuta, l’Europe a encouragé la violation des droits des migrants par l’Espagne, Alternatives économiques, 11 août 2026.: tant les causes de ce drame – encore indéterminées – que sa propagation par les algorithmes ou sa gestion ont alors pu être instrumentalisées. Des refoulements illégaux au regard du droit européen ont probablement été menés.
Le danger ne vient pas des «migrants». Il vient de celles et de ceux qui cherchent à diviser les sociétés démocratiques. Au lieu d’une fuite en avant sécuritaire, une déshumanisation et la violation des droits fondamentaux des exilé·es, les États européens et la Suisse gagneraient à se montrer solides sur les principes qui les distinguent des régimes autoritaires. Cela commence par le respect des valeurs qu’ils proclament et par des politiques s’attaquant réellement aux déséquilibres socio-économiques qui fragilisent et excluent une partie de la société, favorisant des réponses simplistes et la montée des extrêmes. On en est loin.
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Notes
| ↑1 | Lire les contributions de Corinne Reber & Marc Baumgartner, Afghanistan. Une situation considérablement améliorée?, asile.ch n° 204, sept-oct. 2025 |
|---|---|
| ↑2 | SEM, communiqué de presse, 22 août 2025 |
| ↑3 | ECRE, Op-ed: Germany: the Taliban’s closest cooperation partner in the EU, 13 août 2026. |
| ↑4 | Euractiv, Taliban use Brussels visit to push for consular access in Europe, 23 juin 2026. Jason Burke, Concerns grow over increased global ties with Taliban in Afghanistan, The Guardian, 15 août 2026. |
| ↑5 | Claire Rodier, À Ceuta, l’Europe a encouragé la violation des droits des migrants par l’Espagne, Alternatives économiques, 11 août 2026. |