«Khânum» ou quand l’insertion grâce à la nature dépasse nos espoirs
Laetitia Bourquin | Directrice RÊV’ASION
Lors de la création de l’association Rêv’asion[1]Rêv’asion en 2025, c’est 82 jours de sorties et 520 bénéficiaires. Plus d’infos: revasion.ch en 2022, nous avions des idées, des rêves, des envies et un objectif partagé: mettre en place pour des institutions des activités dans la nature (sportives, randonnées, etc.) qui puisse favoriser l’estime de soi, l’intégration ou le lien. Quatre ans plus tard, les projets nés et en cours dépassent tout ce que nous aurions pu imaginer. Notre dernier né, le projet Khânum, en est l’illustration parfaite. Celui-ci a été créé par deux participants au projet Viens, vis et deviens ! (VVD) visant l’insertion professionnelle des jeunes de 18 à 25 ans. Même si le projet ne les ciblait pas spécifiquement, tous·tes les participant·es de la première volée de Viens, vis et deviens ! étaient issus de la migration (8 jeunes de 8 nationalités). Toutes et tous étaient très très motivé·es! À la fin de l’année, nous sommes partis dix jours à la voile, suivi d’un périple sur les glaciers dans les Alpes et un retour à vélo. Cette première expérience, menée en 2023, nous a permis de nous familiariser avec ce public et malgré quelques difficultés liées à la vie de groupe en général d’en découvrir les richesses.
Khânum
Le projet s’adresse à des femmes âgées de 18 ans et plus, requérantes d’asile, réfugiées ou titulaires d’un permis B ou F, résidant à Genève. Nous mobilisons les participantes via des associations partenaires, travailleur·euses sociales et le bouche-à-oreille. L’objectif est d’organiser 12 sorties mensuelles pour un groupe de 5 à 8 femmes et de créer du lien et rompre l’isolement, d’encourager la pratique du français et l’expression orale, de faire découvrir la nature et le patrimoine culturel de Genève, de renforcer la confiance en soi grâce à des activités physiques ou créatives et d’offrir un espace de détente et de ressourcement.


Dans ce groupe, il y avait un jeune Afghan nommé Sebghatullah et un jeune Kurde nommé Serhat. Leur parcours avait été vraiment très compliqué. Ils avaient été plusieurs fois au bord de la rupture. Viens, vis et deviens ! leur a permis de prendre confiance, de découvrir la nature comme espace de ressourcement et de créer des liens très forts avec des jeunes aux mêmes aspirations. L’année suivante, l’un comme l’autre ont désiré continuer. Nous avons pu nous appuyer sur leur expérience, des langues qu’ils parlent, pour accueillir les nouveaux venus.
Sebghatullah a passé son brevet de moniteur nature avec le WWF et est devenu une force nouvelle au sein de VVD. Serhat a trouvé de la force et un soutien lors de son parcours au sein de l’association et des autres jeunes du projet VVD. Sa bonne humeur, son enthousiasme et sa persévérance ont permis une intégration rapide des nouveaux jeunes.
Une des conditions pour les jeunes de continuer avec le projet VVD au-delà d’une année est d’en devenir membre. C’est ainsi qu’en 2024, ils le sont devenus avec le droit de voter et la possibilité de proposer des projets. Un an plus tard, lors d’une sortie, ils viennent vers moi en me disant: «Tu te rappelles que tu nous a dit qu’on pouvait créer un projet? Eh bien on a une idée!».

De là est né le projet Khânum et leur nouvelle aventure. Khânum veut dire «femme» dans plusieurs cultures du Moyen-Orient et d’Asie centrale. Leur envie: permettre aux femmes migrantes, souvent leurs mères, sœurs, d’accéder à cette nature, à la montagne, à sortir de chez elles. Notre idée était de les accompagner dans le montage du projet, le budget et la recherche de fonds. Malgré des situations familiales pas toujours faciles, des études à côté, cela fait un an qu’ils y travaillent et les premières sorties ont eu lieu.
Pouvoir les accompagner dans ce processus donne tout son sens au projet «Viens, vis et deviens» et à Rêv’asion en général. Quand je vois leur parcours, les difficultés traversées et le fait qu’ils parviennent à 19 et 23 ans à s’investir comme ils le font pour leur projet pour les femmes issues de la migration, beaucoup de doutes, de préjugés, de barrières tombent. Et j’aurais envie de crier leur histoire au monde, à une Suisse à moins de 10 millions, afin que les gens se rendent compte de la force et des ressources de ces jeunes.
Et de montrer à quel point la nature et la montagne peuvent être des leviers d’insertion, de remobilisation. Ces jeunes ont toute mon admiration et leur parcours pourraient en inspirer d’autres.
Sebghatullah (Sebghat)
Propos receuillis par Laetitia Bourquin.
Je m’appelle Sebghatullah Ali Zada. J’ai 19 ans et je suis étudiant en génie civil. D’origine afghane, je vis en Suisse depuis 6 ans et je suis aussi moniteur en montagne. La montagne m’a beaucoup aidé dans ma vie. Elle m’a apporté de l’espoir, de la confiance et un vrai sentiment de liberté. Grâce à Laetitia et au projet VVD, j’ai découvert cet univers qui a eu un impact important sur moi.
En 2025, j’ai créé le projet Khânum avec Serhat. L’idée est venue en voyant les difficultés que certaines femmes autour de moi pouvaient vivre, mais aussi après avoir lu plusieurs articles sur l’intégration des femmes en Suisse. On a eu envie de créer un projet simple et humain, où celles-ci peuvent se retrouver, découvrir la nature et la culture, partager des moments ensemble et prendre confiance en elles. Voir ces liens se créer donne énormément de sens à ce projet pour moi.
Serhat
Propos receuillis par Laetitia Bourquin.
Comment est née cette idée? J’ai dû quitter la Turquie pour des raisons politiques. J’ai dû parcourir à pied la moitié du trajet jusqu’en Suisse. Pendant presque deux mois, j’ai marché et dormi dans des forêts sauvages. Je savais que je n’avais pas d’autre choix. En chemin, j’ai rencontré de très nombreuses difficultés: le froid, la faim, la soif, la nostalgie, ainsi que la violence des passeurs. Malgré toutes les souffrances, j’essayais de voir la beauté des choses – en réalité, je la voyais.
À chaque instant, j’étais à la fois dans la peur – qu’un animal sauvage surgisse, ou que la police nous attrape et nous frappe à nouveau – et, en même temps, ébloui par la beauté unique et le calme de la nature. Au lever et au coucher du soleil, j’essayais, avec émerveillement, de profiter aussi de ces moments.
Dans la région d’où je viens, je n’avais jamais vu autant d’arbres; la nature qui existait avait été réduite en cendres à cause de la guerre. C’est pourquoi, dans mes moments les plus difficiles, je regardais ces forêts autant que possible pour m’apaiser.
J’ai quatre sœurs et deux mères. Malheureusement, j’ai perdu l’une de mes sœurs pendant la guerre il y a trois ans. Quand j’étais dans la forêt, je me disais: «Si seulement mes mères et mes sœurs étaient avec moi pour voir ce paysage.» Je me suis alors fait une promesse: je n’oublierai pas la nature, et si un jour j’ai un passeport, je reviendrai dans ces forêts avec elles, non pas clandestinement mais légalement; je leur montrerai ces lieux et je profiterai vraiment de la nature.
Lorsque je suis arrivé en Suisse, je ne me sentais pas très bien. Sur le conseil d’un médecin et parce qu’il s’agissait d’un groupe «nature», j’ai rejoint le groupe VVD pour les jeunes. J’ai commencé à découvrir le pays avec eux, et mon admiration pour la nature en Suisse n’a fait que grandir.
Avec mon ami Sebghatullah, nous avons eu l’opportunité de créer un projet. La mère de mon ami Sebghat venait d’arriver ici, et il cherchait quelque chose pour l’aider à s’intégrer et à sortir de la maison. Car, ici, sans connaître la langue ni les gens, le fait de rester constamment à la maison à s’occuper des tâches ménagères et des enfants peut les mener au découragement et rendre leur vie plus difficile. Je pensais aussi que la nature unique d’ici pourrait les aider, comme elle m’a aidé moi.
Nous avons pensé que créer un groupe nature pour femmes était une idée magnifique – pour nos rêves, et pour toutes ces femmes fortes qui ont traversé des chemins si difficiles.
Cela fait maintenant presque sept mois que Khânum existe. Nous avons commencé à organiser des activités dans la nature et dans différents lieux: pour l’instant, une fois par mois, et nous en avons déjà fait sept. Voir ces femmes heureuses avec nous et faire quelque chose pour elles est devenu pour moi une mission. C’est vraiment une source de satisfaction, pour moi et pour mon ami Sebghat.
L’information a un coût. Notre liberté de ton aussi. Pensez-y !
ENGAGEZ-VOUS, SOUTENEZ-NOUS !!
©Image de couverture: Laetitia Bourquin
Notes
| ↑1 | Rêv’asion en 2025, c’est 82 jours de sorties et 520 bénéficiaires. Plus d’infos: revasion.ch |
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