Travailler en-dessous de ses qualifications. Une réalité suisse passée sous silence
Juliette de Montmollin | Collaboratrice Le Laboratoire
«Le paquet de mesures d’allègement budgétaire 2027 [du Conseil fédéral] (…) va engendrer davantage de pression pour une intégration professionnelle rapide (mais pas durable).»[1]Conférence du 19 mai 2025 sur les parcours vers l’emploi des personnes réfugiées à Genève, OAIS – Bureau de l’intégration et de la citoyenneté.. Cette déclaration de Tindaro Ferraro, chef de section intégration professionnelle du Secrétariat d’État aux migrations (SEM) illustre l’orientation assumée de la politique suisse d’intégration dès 2027: privilégier un retour rapide à l’emploi, sans garantir sa qualité ni sa durabilité. Cette logique ne produit pas seulement des effets secondaires imprévus; elle génère directement la déqualification. Ce phénomène peu documenté dans les statistiques et absent de l’agenda politique touche pourtant une large population: jeunes diplômé·es, personnes en reprise d’activité ou avec des qualifications étrangères non reconnues. Plutôt qu’un dysfonctionnement isolé, l’Université de Genève y voit, dans une étude mandatée par l’Association Le Laboratoire, la manifestation de mécanismes structurels et inégalitaires inhérents à notre système.

La déqualification désigne la situation dans laquelle une personne occupe un emploi en-dessous de ses qualifications ou se retrouve exclue du marché de l’emploi. Elle concerne les jeunes diplomé·es qui peinent à décrocher un premier emploi, les personnes éloignées du marché du travail pour des raisons familiales ou de santé, celles dont les compétences sont fragilisées par les mutations technologiques de leur métier, ou encore celles dont les qualifications et compétences acquises à l’étranger peinent à être reconnues en Suisse.
Une récente étude de l’Université de Genève (UNIGE) dresse un état des lieux de la littérature concernant la déqualification des personnes ayant un parcours migratoire, arrivées en Suisse par le regroupement familial, l’asile ou le travail. Un processus co-produit par des structures inégalitaires.
L’étude montre que la déqualification relève d’un processus induit par plusieurs mécanismes: politiques sociales et migratoires, segmentation ethnique du marché et racialisation des compétences.
La Suisse a une longue tradition de politiques migratoires conçues comme un instrument d’ajustement du marché du travail. La migration y est adaptée aux besoins économiques du moment et limitée aux secteurs où la main-d’œuvre locale fait défaut. Héritage de la politique des trois cercles[2]La politique des trois cercles mise en place dans les années 1990 hiérarchisait les droits de séjour selon les pays d’origine : 1) ressortissants européens ; 2) pays industrialisés de l’OCDE … Lire la suite, la Suisse adopte aujourd’hui une logique favorisant l’immigration en provenance de l’UE. Ses politiques visent le plus souvent une intégration rapide qui tient peu compte du niveau de qualification. Les personnes sont confrontées à des obstacles à l’entrée sur le marché du travail, où les qualifications étrangères et notamment extra-européennes sont peu reconnues.
Témoignage: Âgisme et racialisation des compétences
L., mexicaine, se marie à environ 50 ans, en 2019, puis suit son mari en Suisse. Lorsqu’elle entame ses recherches d’emploi en 2021, elle identifie rapidement les difficultés à faire reconnaître son diplôme et son expérience professionnelle de 20 ans dans le marketing. Elle commence un master en communication digitale à l’Université de Genève pour valider ses compétences sous forme de diplôme mais son mari déclare un cancer et décède un an plus tard. En 2023, L. recherche activement un poste et s’inscrit à l’Office cantonal de l’emploi (OCE), sans être indemnisée, afin de bénéficier du réseau d’offres de travail. Elle fait rapidement l’expérience d’un décalage entre les emplois auxquels elle aspire et les conseils de l’OCE.
«L: un jour, je dis au conseiller du chômage, peut-être que je peux chercher un poste de vendeuse. Et le monsieur, qui était en train d’écrire sur son ordinateur, s’interrompt et me dit, «Madame, mais vous êtes vieille pour être vendeuse». Je dis, «Oh là là, il m’a dit vieille. Il m’a dit que j’étais vieille!». Il a repris «Vous avez vu les femmes qui travaillent à Zara, toutes des jeunes femmes?» Je me dis, bon, d’accord. J’étais un peu déçue… Et un autre jour, il me dit «Mais madame, si vous voulez vraiment travailler, vous pourriez faire femme de ménage, femme d’hôtel (…)». Moi j’ai géré un budget de 5 millions de dollars par année et une équipe de 15 personnes… J’en étais responsable! Et lui me dit, femme de ménage… Là je me suis dit non, ce n’est pas possible.»
L’on observe, par ailleurs, une ségrégation ethnique au sein du marché du travail et une concentration des personnes originaires des États dits «tiers» dans les emplois précaires. On parle alors de «racialisation des compétences», certains groupes étant perçus comme «naturellement aptes à des tâches subalternes, indépendamment de leurs qualifications réelles. Ces représentations sociales légitiment une hiérarchie ethno-professionnelle en même temps qu’elles réduisent les migrant·es à de simples corps de travail». D’autres travaux objectivent les discriminations à l’embauche auxquelles font face les personnes perçues comme migrantes. Notamment, les femmes cumulent racisme et sexisme et sont fréquemment cantonnées à des emplois précaires, le plus souvent dans le domaine essentiel mais très peu valorisé du care (soin).
L’UNIGE inscrit cette problématique dans un paradoxe durable: tandis que le Secrétariat d’État à l’économie (SECO) alerte régulièrement sur la pénurie de main-d’œuvre qualifiée, de nombreuses études pointent le sous-emploi et le déclassement des personnes migrantes qualifiées. Une situation évaluée comme une perte, à la fois pour les personnes concernées, pour les employeur·euses et pour la collectivité.
Bien que certains dispositifs de politique publique visent à pallier ce phénomène, ils reposent sur une responsabilité, une adaptation et des efforts que l’on fait essentiellement reposer sur les seuls individus. Ils ne questionnent ni les inégalités structurelles que ces politiques véhiculent,
ni celles du marché du travail. Ainsi, la pression pour un emploi rapide tend non seulement à occulter les trajectoires de chacun·es mais prive aussi l’économie locale de leurs compétences et de leur pleine participation à la vie économique. À cet égard, l’Agenda Intégration Suisse (AIS) a constitué une amélioration notable en prenant en compte l’individu dans sa politique d’encouragement de l’intégration, y compris professionnelle. Toutefois, il ne concerne que les personnes titulaires d’un permis B réfugié et F arrivées en Suisse après mai 2019. Soit une infime minorité des personnes migrantes légalement présentes en Suisse.
Un accompagnement centré sur la durabilité, la prise en compte des aspirations personnelles et les bénéfices d’une insertion qualifiée
Le Laboratoire est né en 2017 du constat de la persistance des situations de déqualification professionnelle en Suisse, ainsi que des conséquences sociétales et économiques qui en découlent. L’objectif: accompagner des personnes en situation de déqualification présentes sur le territoire suisse et autorisées à y travailler dans la recherche d’un emploi à travers une approche holistique et une personnalisation du soutien. Au-delà de l’aide administrative, l’accompagnement vise la reconstruction du projet professionnel et le lien rapproché avec les employeur·euses.
«Sur la nécessité d’un accompagnement à l’intégration axé sur les besoins des personnes réfugiées»
Les associations Éducation pour tou·xtes – maintenant ! et le Parlement suisse des réfugié·es ont élaboré une feuille de route basée sur l’expérience des réfugié·es et actrices et acteurs du terrain visant à favoriser la mise en place d’un accompagnement à l’intégration adapté aux besoins. Dans un article paru sur asile.ch, sa coresponsable Mahtab Aziztaemeh présente les principales pistes d’amélioration que les deux entités vont désormais chercher à promouvoir auprès des instances cantonales, et leurs marges de manœuvres. Dix recommandations visant à favoriser une insertion durable sur le marché de l’emploi, ponctuées de témoignages.
L’espace aspirationnel
La création d’un «espace aspirationnel» au Laboratoire, dans lequel les personnes peuvent formuler et ajuster leurs aspirations professionnelles, est défini comme étant à rebours des injonctions institutionnelles d’activation rapide. Ce cadre repose sur la revalorisation de l’identité professionnelle de la personne, la confirmation de sa valeur auprès des employeur·euses et sur la possibilité de procéder par étapes pour permettre une durée d’insertion allongée.
Le Laboratoire prend le temps de comprendre puis de défendre le parcours et les capacités des candidat·es. Il fait le lien avec les employeur·euses pour comprendre, négocier et répondre à leurs exigences et participe ainsi à réduire les inégalités structurelles qui prévalent au sein du marché du travail (préjugés sur les qualifications et sur les compétences p.ex.). Si le Laboratoire évalue que l’écart avec les exigences du milieu professionnel est trop important mais que le projet est réaliste, il propose un accompagnement pour une insertion par paliers dans le domaine donné ou oriente et trouve les soutiens financiers pour la formation continue.
La durabilité comme alternative
À l’argument économique qui prône une insertion rapide sur le marché de l’emploi on opposera qu’il fait l’impasse sur les coûts à moyen et long termes engendrés par la rotation professionnelle, la précarité persistante ou le recours aux prestations sociales que cette précarité économique engendre.
Cette différence d’approche ne relève pas uniquement de méthodes d’accompagnement. Elle renvoie à une conception plus fondamentale de l’intégration mais aussi de l’économie: faut-il privilégier une insertion rapide sans réduire les obstacles structurels de cet accès au marché de l’emploi, quitte à entériner ses effets pervers -la déqualification, la perte de compétences, la précarisation et le manque de participation active à la société? Face à cette question, Le Laboratoire pose les bases d’une alternative.
Nouvelle édition !
La brochure vient d’être actualisée et rééditée. Elle tient compte des dernières évolutions législatives concernant l’accès à l’emploi des différents types de permis, de nouvelles statistiques, des liens vers nos contenus thématiques développés sur asile.ch/emploi.

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@Image de couverture: Ambroise Héritier
Notes
| ↑1 | Conférence du 19 mai 2025 sur les parcours vers l’emploi des personnes réfugiées à Genève, OAIS – Bureau de l’intégration et de la citoyenneté. |
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| ↑2 | La politique des trois cercles mise en place dans les années 1990 hiérarchisait les droits de séjour selon les pays d’origine : 1) ressortissants européens ; 2) pays industrialisés de l’OCDE ; 3) États du Sud – sans migration possible sauf par la voie de l’asile ou du regroupement familial. Cette politique a été condamnée par l’ONU, et bien que la Confédération l’ait effacé des documents officiels, la logique subsiste aujourd’hui |