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Réflexion | Soutenir la parentalité pour dépasser les séquelles de l’exil

En ligne depuis le 8 février 2010 et publié dans - modifié le 7 juillet 2017

Comment la famille résiste-t-elle à l’exil forcé, aux conditions de vie et aux incertitudes qu’il suppose? Pères et mères parviennent-ils toujours à jouer leur rôle de remparts contre l’adversité? Ci-dessous l’analyse de Sabine Masson, psychologue auprès d’un centre de santé de Forum réfugiés (France). Les entretiens psychologiques menés dans ces centres et les foyers font émerger, relève-t-elle, diverses questions relatives à la parentalité. (réd.)

La parentalité se définit comme l’affirmation du rôle de parent impliquant l’idée d’éducation et de transmission. Elle interroge donc directement les origines et concerne d’autant plus les demandeurs d’asile et les réfugiés qu’ils sont éloignés de leur contexte originel et cumulent des difficultés psychologiques et sociales. Etre parent suppose en partie de s’identifier à son enfant en faisant appel à ses ressources généalogiques et à son vécu passé. Puisque nous sommes tous plus que le fruit de deux personnes, se pose la question du lien possible entre les parents et leurs aïeux, loin de la terre familiale. Etre parent implique aussi la confiance et l’estime de soi. Qu’en est-il, lorsque dans la situation de demande d’asile, les étayages narcissiques sont fragilisés?

L’héritage dont les enfants ne connaissent pas forcément le testament, est menacé de dissolution au fur et à mesure des déplacements et des ruptures. La mémoire collective et la vérité familiale sont les premières victimes des violences politiques, portant alors atteinte à la «filiation» et à «l’affiliation».

Il en est de ces conflits identitaires qui se superposent au schéma familial, des interdits bafoués qui gangrènent le véhicule familial à travers la politique du secret. Le politique fait effraction dans l’intimité, comme le spectacle insupportable des violences sexuelles au sein du foyer, comme le cas d’un enfant issu d’un viol ou encore dans la culpabilité d’une mère survivante ayant laissé des enfants au pays, en difficulté pour investir ceux restés auprès d’elle. Les méthodes de désaffiliation sont insidieuses et rodées depuis la nuit des temps en période de guerre. La délation, la menace des membres de la famille, la déportation en sont quelques vignettes.

Des rôles inversés

L’exil interroge à son tour l’évidence de la parentalité car rien de moins évident que le sentiment d’étrangeté d’une mère ne comprenant pas la langue de son enfant. Alors qu’habituellement, les parents ont le rôle de transmettre l’expérience de vie, l’enfant est souvent convoqué à la place de médiateur et de traducteur. A leur tour de transmettre l’expérience inédite de la France. Certains se jouent parfois d’être la clé de compréhension entre leurs parents et le monde extérieur. Le fossé générationnel lié à l’évolution de la société existe de tout temps, néanmoins une passerelle faite de compréhension et d’identification reste possible. Qu’en est-il pour cette population?

Un modèle familial défaillant

Le maternage est affaire de communauté, de rite et de culture. L’isolement de certaines mères peut avoir tendance à obstruer la parole filiale. [Ainsi] d’une jeune femme rwandaise racontant son accouchement, sans mots, sans traduction. De son désarroi quand, à la porte de sa chambre vide du foyer, elle entre seule avec son bébé. Elle culpabilise de voir en son enfant le visage de son agresseur. Elle dit éprouver une absence de légitimité d’être mère qui n’est pas le simple fait d’accoucher d’un enfant, mais d’être reconnue par la communauté à travers les rites et les conseils des co-mères. Du fait de son histoire, elle se prive d’un lien communautaire en France.

La vie en foyer représente une autre difficulté pour les familles. Selon un proverbe hébreu, «ma maison est ma forteresse». Or, ni maison, ni forteresse dans ces foyers, où le malaise s’installe. Pour les enfants, le modèle parental peut se révéler défaillant à l’image d’une maison en carton […]. Les conditions de vie se décrivent par la promiscuité laissant peu de place à l’intimité familiale.

La situation précaire induite par la demande d’asile fait émerger chez certains la frustration de ne pouvoir répondre à un idéal de réparation de leurs enfants et par là-même, de soi. [Tristesse] d’une mère se sentant incapable de gâter sa fille unique pour Noël ou d’une autre effondrée de ne pouvoir soulager la contrariété de son fils, devant se contenter des repas de l’Armée du Salut.

L’état psychologique de certains parents entrave leur relation avec leurs enfants. La nervosité, l’impatience, l’intolérance et l’indisponibilité psychique sont des plaintes fréquentes. Les rythmes de chacun contraints par celui de la procédure d’asile s’entrecroisent non sans heurt.

La souffrance des enfants est moins entendue ou moins entendable. Ces derniers sont souvent convoqués à des places de relève ou de point d’arrimage. Supposé suffisamment grand pour remplir certaines fonctions, trop petit pour comprendre, l’enfant est désubjectivé dans son vécu de la situation. Il est pourtant bien, lui aussi, un exilé et un demandeur d’asile. La réussite et le surinvestissement scolaire, la sur-adaptation, sont autant de défenses et de masques pour faire disparaître le stigmate de la souffrance familiale.

Réparer les liens: des réponses

Pour tenter de répondre à ces difficultés, un accompagnement social auprès des familles peut être mis en place. Un suivi psychologique est parfois nécessaire en thérapie individuelle et/ou familiale comme premier lieu d’émergence de ces difficultés. La thérapie se pare alors d’une expertise géo-culturelle visant à appréhender ce qui se joue dans le parcours singulier de chaque famille. […] Les ateliers collectifs constituent une réponse complémentaire à la fois pour ouvrir un espace de parole et de partage autour de ces préoccupations communes et universelles, et pour aider à re-éprouver le plaisir des rôles et des places de chacun.

Séverine MASSON
Psychologue, Centre de santé ESSOR de Forum réfugiés

Article paru dans le Journal Forum réfugiés, juin 2009