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Le Courrier | Grèce: la maladie de la détention

En ligne depuis le 9 juillet 2014

Depuis le 20 mars 2014, les étrangers peuvent être emprisonnés au-delà de la limite des dix-huit mois fixée par l’UE. Avec des conséquences catastrophiques pour cette population fragilisée.

Article de Emmanuel Addad, publié dans Le Courrier, le 8 juillet 2014. Cliquez ici pour lire l’article sur le site du Courrier.

«C’était le pire moment de ma vie. Depuis, j’essaye juste d’oublier.» Shirzad est Afghan, mais ce réfugié de 27 ans n’a jamais vu son pays natal. Il est né et a été discriminé toute sa vie en Iran, jusqu’à ce qu’il décide de s’aventurer sur les routes dangereuses qui mènent jusqu’en Europe, terre d’asile et d’espoir. Jamais il n’aurait imaginé que l’asile ait la forme d’une prison; pourtant, Shirzad a été enfermé dans le centre de rétention de Fylakio pendant un an, le temps pour les autorités grecques d’examiner sa demande d’asile. «Pendant trois mois, on n’a pas vu la lumière du jour. Les toilettes étaient détruites, on n’avait pas de chauffage ni de couverture pendant l’hiver et les policiers n’arrêtaient pas de nous insulter», se souvient-il depuis le centre social Steki Metanaston d’Athènes, où il prend des cours de grec.
A Fylakio, 400 migrants ont fait une grève de la faim en août 2013 pour contester l’extension de leur rétention de douze à dix-huit mois, jusqu’ici le maximum prévu par l’article 15 de la directive «Retour», la norme européenne en la matière. Mais depuis le 20 mars 2014, dix-huit mois d’enfermement pour avoir franchi une frontière sans papiers ne semblent plus suffire. Dans une opinion légale que le Ministère de l’ordre public s’est empressé de mettre en pratique, le Conseil d’Etat grec s’est prononcé pour que les migrants qui refusent la procédure de retour volontaire soient enfermés pour une durée illimitée.

Chantage à la détention illimitée
Pourquoi une telle décision maintenant? A l’automne 2012, 3700 migrants ont été arrêtés et placés en détention «sur la seule base de l’apparence physique» selon Human Rights Watch, lors de l’opération policière Xenios Zeus (Zeus l’hospitalier!). Ceux qui n’ont pas été expulsés ou renvoyés «volontairement» dans leur pays étaient sur le point d’être relâchés après un an et demi d’enfermement, ce qui risquait de «provoquer une augmentation excessive des migrants illégaux dans le pays et provoquera des effets néfastes sur l’ordre public et sur la sécurité», selon la plus haute autorité judiciaire hellène.
Pour Anna Triandafyllidou et Danai Angeli, membres du Migrant & Detention Assessment (Midas) du centre de recherche Eliamep, l’objectif est clair: « Face à la perspective d’enfermement illimité, l’Etat grec espère que les migrants consentiront à un ‘retour volontaire’ et qu’ils passeront le message aux candidats à l’immigration dans leurs pays.»

Gouffre financier
Une équation simple en apparence, mais qui néglige trois inconnues. La première, c’est le coût que l’Etat grec risque de payer pour avoir enfreint la loi européenne. «Si l’affaire n’est portée que devant la Cour européenne des droits de l’homme, la sanction sera symbolique. Mais le 6 mai, trois ONG ont demandé par écrit à la commissaire européenne chargée des Affaires intérieures, Cecilia Malmström, d’ouvrir une procédure de sanction contre la Grèce pour avoir enfreint le droit européen. L’amende pourrait alors être plus salée», précise Danai Angeli. Car le règlement de Dublin III est limpide: «Nul ne devrait être placé en rétention pour le seul motif qu’il demande une protection internationale. La durée du placement en rétention devrait être la plus courte possible et répondre aux principes de nécessité et de proportionnalité.»
Un coût qui s’ajouterait au gouffre financier que s’avèrent être les centres de rétention. Avec ses 2000 places, le centre d’Amygdaleza a coûté 3 millions d’euros et chaque année, 10,5 millions d’euros sont nécessaires pour son entretien. Or la Grèce compte actuellement cinq centres pour un total de 5000 places, mais quatre nouveaux établissements sont en cours de construction, pour atteindre 10 000 pensionnaires fin 2014, précisent les chercheuses du Midas.

Expérience traumatisante
La deuxième inconnue est la souffrance des migrants. «Ce qui est incroyable, c’est que l’Europe considère désormais la détention comme quelque chose de normal, alors que c’est une expérience traumatisante!» s’insurge Ioanna Kotsioni, de Médecins sans frontières. Dans son rapport «Souffrance invisible», MSF, l’une des seules ONG procurant des soins au sein des centres de détention grecs depuis 2008, soutient que «les migrants souffrent de problèmes médicaux provoqués ou aggravés par les conditions insalubres, la longueur de la détention et l’absence d’accès aux soins». Les éruptions fréquentes de gale, l’hygiène dégradée et la douleur psychologique provoquée par les conditions de détention sont revues en détail dans ce rapport publié en mai 2014, illustré d’images montrant des sanitaires infectes.
Ce n’est pas une nouveauté. Depuis le verdict de la Cour européenne des droits de l’homme dans le cas M.S.S contre la Belgique et la Grèce en 2011, les pays tiers de l’UE ont déjà l’interdiction de renvoyer un migrant illégal en Grèce, de peur que ses droits élémentaires ne soient violés. Ayant demandé de pouvoir visiter le centre de rétention de Drama, Le Courrier s’est vu opposer un refus, par mesure de «sécurité» mais aussi «pour des raisons concernant la protection des données personnelles des personnes à l’intérieur».
«Au-delà des lacunes matérielles, c’est le contrôle excessif de la vie des migrants qui créé chez eux des troubles émotionnels», assure Ioana Alexa, psychologue, après deux ans passés auprès des migrants dans les centres de rétention. «Certains ont subi la torture dans leur pays; ils ont fui une situation dangereuse pour être secourus et ce qu’ils trouvent, c’est une nouvelle prison! Face à ce choc, des détenus tombent dans l’apathie, d’autres dans la colère. Les premiers sont les plus susceptibles de souffrir de troubles psychosomatiques, d’insomnie et de stress chronique», explique la jeune femme depuis le siège de l’ONG Babel, qui offre un soutien psychologique gratuit aux migrants.

L’asile ou la mort
Quant aux seconds, ils sont isolés des autres détenus par la police. «Quand les migrants ont appris qu’ils n’allaient pas être libérés après leurs dix-huit mois de détention, ils se sont mis à genoux et ont pleuré, raconte Yonous Muhammadi, président du Forum grec des réfugiés. Car ils n’ont plus la possibilité de contester. Ceux qui ont entamé des grèves de la faim dans le passé ont été maltraités par la police», assure-t-il. Yonous affirme recueillir de plus en plus de témoignages
de migrants qui avalent du verre pour se suicider, arrivés au bout de leurs ressources mentales.
Et une fois sortis, beaucoup restent traumatisés: «J’ai suivi des réfugiés politiques qui ont réussi à rejoindre la Norvège. Là-bas, ils continuent de voir un psy à cause de ce qu’ils ont vécu ici en détention!» assure-t-il.
Reste la troisième inconnue négligée par l’Etat grec: en l’absence d’alternative, la plupart des migrants illégaux risquent bien de continuer à affluer. Yonous, lui-même réfugié politique afghan menacé par les Talibans, sait à quel point «les demandeurs d’asile afghans, syriens ou congolais ne choisissent pas d’émigrer en fonction de la politique de détention de la Grèce. Ils viennent parce qu’ils n’ont pas le choix!»

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