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Regard d’un citoyen | Le devoir d’hospitalité

En ligne depuis le 5 décembre 2016 et publié dans - modifié le 6 décembre 2016

Les voyages, la traversée des frontières, les migrations ont toujours été présents, tout au long de l’histoire de l’humanité. Souvent, elles ont fait l’objet de récits, pour devenir un élément constitutif de la mémoire d’une famille ou d’un peuple. Nous sommes tous, ici présents, plus ou moins directement des descendants de migrants. Il convient de nous en souvenir, quand nous réfléchissons sur le phénomène de la migration. C’est d’ailleurs un tel souvenir qui justifie, dans la Bible, le commandement d’accueillir l’étranger: «L’étranger qui réside parmi vous sera pour vous comme un compatriote, et tu l’aimeras comme toi-même, car vous avez été étrangers au pays d’Egypte» (Lévitique 19).

Dessin: Ambroise Héritier

Dessin: Ambroise Héritier

Migration de survie

Mais ni la mémoire, ni le commandement d’amour ne nous dispensent d’un effort d’analyse pour prendre la mesure des problèmes que posent aujourd’hui les migrations. Au tourisme, à la migration familiale ou étudiante, à la migration de travail s’ajoute, en effet, de plus en plus, une migration de survie, dont l’ampleur n’a cessé, ces dernières années, de croître.

Un nombre toujours plus important de migrants sont des réfugiés, car nous devons bien, aujourd’hui, étendre la définition qu’en donne la Convention de Genève, qui date de 1951, et considérer comme réfugiés tous ceux dont la migration est contrainte, qui doivent fuir leur pays en raison de conflits armés, de politiques économiques injustes, ou parce que le changement climatique ou des catastrophes naturelles ont anéanti leurs conditions d’existence. Nous devons donc reconnaître comme réfugiés tous ceux pour qui la migration est le dernier espoir.

Défis à venir

Cela me conduit aussitôt à formuler deux remarques: la première, pour rappeler que le problème des migrations, tel qu’il se pose à nous, n’est pas derrière nous, mais devant nous. Et la seconde pour préciser que ce problème touche toutes les régions du monde, soit à titre de pays de départ, soit de pays d’accueil, et que, par conséquent, ce n’est plus un problème qui peut être maîtrisé au niveau d’un Etat national, mais qui engage les relations et le droit international. Il nous faut garder ces deux points en mémoire quand nous nous demandons, face à ce problème, ce que nous pouvons faire.

En me conformant au principe «penser globalement, agir localement», dont la pertinence a été souvent rappelée par Jacques Ellul, je développerai deux séries de réflexions.

Il est nécessaire, tout d’abord, de prendre conscience du fait que les migrations auxquelles nous sommes aujourd’hui confrontés, sont pour une grande part l’expression du désordre du monde. Cela signifie que l’on ne peut pas, dans une perspective globale, aborder le problème des migrations sans réfléchir aux dispositions qui conditionnent la paix.

L’accueil, facteur de paix

Dans son «Projet de paix perpétuelle», publié en 1795, six ans après la Déclaration des droits de l’homme de 1789, Emmanuel Kant défend l’idée qu’une condition essentielle de l’instauration de la paix réside dans la promotion d’un droit cosmopolitique, c’est-à-dire d’un droit qui s’adresse à l’être humain en tant que citoyen du monde.

Il s’agit donc d’un droit qui, au même titre que les droits de l’homme, précède les droits que chacun possède en tant que citoyen de tel ou tel Etat national. Ce droit cosmopolite consiste pour Kant en un droit à l’hospitalité et plus précisément en ce droit «qu’a tout étranger de ne pas être traité en ennemi dans le pays où il arrive». Il ne s’agit pas, autrement dit, d’un droit au logement ou à l’entretien, mais du droit pour l’étranger d’être accueilli, de pouvoir participer à la vie sociale du pays où il arrive, avec les possibilités qu’elle offre et les obligations qu’elle comporte. En ce sens, il s’agit bien d’un droit, comme Kant le souligne, et non pas d’une concession à caractère philanthropique.

Un droit universel…

La justification de ce droit vient de ce que la terre est sphérique et son espace limité, et par conséquent de ce que personne n’a originairement plus de droit qu’un autre à se trouver à tel endroit de la terre. Le droit d’un peuple à demeurer sur le sol qu’il occupe n’est donc pas un droit originaire, ce n’est pas un droit absolu, mais seulement un droit qui découle de l’histoire, c’est-à-dire d’un état de fait, et de ce que le travail et la culture d’un peuple ont fait du territoire qu’il occupe.

En ce sens, c’est bien l’instauration de la paix qui se joue dans la manière dont on hiérarchise le droit cosmopolitique de tout être humain à être accueilli et le droit historique que possède chaque peuple sur son territoire. On voit aussitôt la portée d’une telle question, quand on constate, en Suisse comme dans les autres pays européens, la montée de forces politiques qui s’opposent à ce que le droit international ait la primauté sur la législation nationale. En posant qu’il n’existe pas pour les étrangers de droit absolu à l’accueil et en exigeant de nouvelles restrictions à ce droit, elles affirment en fait que le respect des droits de l’homme ne peut prévaloir sur l’intérêt général, tel qu’il est fixé souverainement dans la loi par les assemblées nationales.

…universellement accepté

La question que nous pose la présence des migrants est donc celle de ce que nous sommes prêts à faire pour contribuer à la construction de la paix et à celle d’un ordre international. Car nous ne pouvons pas à la fois vouloir la paix et refuser une politique d’hospitalité.

Au regard de la réalité actuelle des migrations, il faut encore préciser que cette politique d’hospitalité implique pour ceux qui sont persécutés le droit d’être protégés (comme le demande d’ailleurs la Convention de Genève) et, pour ceux qui sont en situation de détresse, le droit d’être secourus.

Il ne s’agit pas, certes, d’ouvrir simplement les frontières, mais d’élaborer des règles qui puissent être acceptées par tous pour l’exercice du droit à la migration comme du devoir d’hospitalité. Assurément, les gouvernements ont la légitimité pour définir une politique migratoire, mais cela ne saurait se faire au prix de dispositions qui violeraient les engagements nationaux et les traités internationaux en matière de droits de l’homme. Parmi ces droits, il ne faut pas oublier que figure en première place celui de ne pas subir d’humiliation. Et à cet égard, nous pourrions nous demander si nous savons bien ce que nous faisons quand nous désignons un être humain par le terme de clandestin.

Le spectre de l’envahisseur

Pour en venir au second point, et porter notre attention sur la politique migratoire européenne, plus particulièrement celle de la Suisse, nous pouvons mesurer à quel point nous sommes loin d’une politique d’hospitalité. La politique qui est menée est plutôt une politique de fermeture, et ce n’est pas pour rien qu’on a pu évoquer pour la caractériser l’image de la forteresse. Celle-ci consiste à traiter l’immigration d’abord comme une menace et l’étranger comme un intrus, quand ce n’est pas comme un envahisseur.

Elle aborde par conséquent la présence des migrants dans une perspective sécuritaire, par des dispositions essentiellement restrictives et répressives, au point que les mesures de rétention ou d’expulsion aboutissent souvent à de graves violations des droits de l’homme. Il semble plus urgent de protéger les Etats du flux des réfugiés plutôt que de protéger ces réfugiés des causes de leur exil.

Or cette politique est néfaste, car elle entraîne une série d’effets pervers dont il importe de prendre conscience. J’en examinerai trois.

Une politique néfaste

En premier lieu, il convient de reconnaître que cette politique n’est pas une politique. Elle ne crée pas un ordre mais un désordre, car elle ne cherche qu’à flatter l’opinion majoritaire en faisant croire, par le durcissement des dispositions répressives, que l’immigration est sous contrôle. Il en va comme si la préoccupation première était de donner des gages aux forces politiques qui, chez nous comme dans toute l’Europe, ne cessent d’attiser la peur et la haine de l’étranger.

Elle repose en réalité sur le rêve d’une société homogène, d’une société de l’entre-nous. Or ce rêve est extrêmement dangereux, car il dévalorise la rencontre de l’étranger et il conduit une société à se fermer sur elle-même en cultivant la méfiance, le ressentiment et finalement la violence. La vie est faite d’échanges et nous-mêmes, nous ne nous développons qu’en prenant le risque de nous confronter avec les autres. De même, une société n’est vivante que par les différences qui la constituent et la responsabilité du politique est justement d’en assurer l’intégration et la coexistence. Dans cette perspective, il appartient à chacun, autant qu’il le peut, de tisser des liens avec des étrangers et d’être ainsi pour eux des médiateurs d’intégration.

Deuxièmement, il faut voir que cette politique de fermeture des frontières conduit les migrants à prendre des risques extrêmes et à mettre leur vie en danger. On ne compte plus les morts en Méditerranée et sur les routes de la migration. Mais surtout, elle a pour effet de favoriser l’activité de mafias et de bandes criminelles organisées qui assurent le passage clandestin des frontières, mais aussi violentent et rackettent les migrants, en exploitant leur vulnérabilité. Or le développement de cette économie criminelle, qui rapporte des sommes considérables et qui s’implante, jusque chez nous, le long des routes de la migration, n’est pas sans conséquences pour nos sociétés. Il constitue une menace majeure pour les démocraties qui se concrétise par exemple dans la part grandissante de la corruption qui marque la vie économique et politique de nombreux pays européens. C’est donc aussi la défense d’institutions démocratiques fragilisées qui est en jeu dans la contestation de cette politique de fermeture à l’égard des migrants.

Contre une régression morale

Enfin, il est urgent de prendre conscience que cette politique nous conduit collectivement vers une régression morale. Certes, l’accueil de l’étranger ne va pas sans problèmes, il demande de notre part une attitude d’ouverture qui suppose le dépassement de nos propres peurs. Or, au lieu d’aider à ce dépassement, qui est source d’humanité, celle-ci favorise dans l’opinion la montée des réactions xénophobes et des discriminations.

Un devoir de parole

Plus gravement, elle nous conduit à accepter avec résignation sinon avec indifférence le fait que des milliers de personnes meurent chaque année, noyées ou assassinées, en essayant de rejoindre nos pays. Si nous n’y prenons garde, c’est ainsi que l’on perd le sens de ce que vaut une vie humaine. Face à ce que nous ne pouvons pas ne pas savoir, nous avons un devoir d’indignation et un devoir de parole.

Je conclurai en citant Michel Rocard, dans un discours au Sénat, en 1997:

«C’est à la façon dont il traite les étrangers qu’on juge des valeurs fondamentales d’un régime politique».

BERNARD RORDORF

Professeur honoraire de théologie à l’Université de Genève. Bernard Rordorf a introduit par cette contribution la journée «Frontières: Halte à la déshumanisation» qu’il a contribué à organiser en novembre 2014 à Genève.

 

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