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De la nécessité d’intégrer | La politique d’accueil, outil de prévention des conflits

En ligne depuis le 3 mai 2017 et publié dans - modifié le 4 mai 2017

Les hommes, femmes et enfants demandant protection à la Suisse viennent généralement de pays en guerre ou soumis à des régimes autoritaires. Ils y ont subi ou assisté à des violences. Les trajets jusqu’au pays d’accueil sont eux-mêmes émaillés d’événements traumatisants, de par les politiques frontalières très restrictives voire répressives et les conditions de grande précarité. Un passé de violences subies qui peut augmenter les risques de devenir auteur de violence à son tour. Interrogeant les causes des cycles de violence dans les pays en proie à des conflits armés et les moyens de les prévenir, quatre chercheurs des Universités de Lausanne et Genève ont mené une étude statistique sur la population de demandeurs d’asile en Suisse [1]. S’ils confirment qu’une personne ayant été exposée à des violences graves dans sa jeunesse a proportionnellement plus de chance de perpétrer un acte violent qu’un co-national né après le conflit, leur étude montre surtout que des politiques d’intégration efficaces, en particulier l’accès au marché du travail, permettent d’annihiler l’effet de l’exposition passée à la violence. Une conclusion interrogeant la politique d’asile actuelle, qui interdit aux demandeurs d’asile de travailler durant les 3 à 6 premiers mois de séjour en Suisse, et les limite à certaines branches d’activités. (réd.)

«Plus de 65% des pays qui basculent dans une guerre civile sont des pays où de nombreuses guerres civiles ont déjà été observées» (Collier and Hoeffler, 2004). «De nombreuses études démontrent que les guerres civiles passées sont un prédicteur important pour expliquer les guerres futures» (Walter, 2004).

Notre étude cherche à comprendre les raisons pour lesquelles nous observons ces cycles de violence et plus précisément en quoi l’exposition directe ou indirecte des individus à la guerre a une influence sur leurs futurs comportements violents. Au-delà de travaux très spécifiques et d’anecdotes, il est extrêmement compliqué d’en isoler un effet causal. La raison principale est que, dans la grande majorité des cas, les individus restent dans l’environnement dans lequel ils ont été initialement exposés au conflit. Ainsi il devient délicat de distinguer entre l’effet de reproduction de la violence au niveau individuel et les éléments contextuels favorisant l’émergence des conflits, telles que de faibles institutions, la présence de ressources naturelles ou encore de tensions ethniques.Dès lors que les demandeurs d’asile sont, par définition, éloignés d’un tel environnement,ils permettent de mesurer le rôle de l’exposition à la violence sur les futurs comportements.Et c’est dans cette perspective que nous avons choisi cette population comme terrain de recherche en comparant des populations de même nationalité ayant été ou non exposées à des situations de violence généralisée durant leur enfance.

Exposition directe et indirecte

Deux grandes raisons expliquent pourquoi des individus ayant été exposés à des conflits pourraient devenir plus violents.D’une part, l’exposition directe à la guerre,qui se caractérise notamment par un traumatisme psychologique lié au fait de subir soi-même la violence ou de l’observer(notamment à travers la violence envers les proches). D’autre part, l’exposition indirecte à un contexte de conflit, via une baisse drastique des revenus du ménage, l’impossibilité d’un accès à l’éducation, à la santé ou encore l’érosion des valeurs civiques et morales.

Dans notre étude, nous nous intéressons à la criminalité violente de la population des demandeurs d’asile politique en Suisse en  nous focalisant sur ceux ayant été exposés à des guerres civiles dans leur pays d’origine.Nous observons qu’en moyenne, les requérants d’asile qui ont été exposés, directement ou indirectement, durant leur enfance (1 à 12ans) à des conflits civils ou à des génocides ont40% plus de chance d’être violents que leurs co-nationaux nés après la dernière année de guerre civile dans leur pays.

La structure fédérale de la Suisse nous a permis d’évaluer si des politiques cantonales adéquates peuvent réduire les effets de l’exposition à la violence survenue durant l’enfance. Nous démontrons que la mise en place de mesures d’intégration permet de réduire cette reproduction de la violence.Ainsi, un accueil décent, de qualité, avec des opportunités d’intégration crée des incitations à même de réduire totalement l’effet de l’exposition aux conflits. C’est le cas par exemple des cantons qui favorisent l’accès des demandeurs d’asile au marché du travail. De même, les perspectives d’intégration à long terme limitent fortement le risque d’un passage à l’acte. Cela se vérifie avec les nationalités dont les taux d’acceptation de l’asile sont les plus élevés ou encore pour les nationalités dont les perspectives d’intégration sur le marché du travail une fois le permis B (ou F) obtenu sont les plus importantes.

Eu égard à la situation internationale,nous estimons que les résultats de notre recherche plaident en faveur de politiques d’asile plus généreuses, axées sur la qualité de l’intégration des demandeurs d’asile et des réfugiés plutôt que sur leur exclusion.Plusieurs raisons à cela:

  • Les demandeurs d’asile fuient majoritairement un pays en guerre et ont besoin de protection.
  • L’accueil des migrants exposés directement  ou indirectement à des guerres civiles n’augmente en rien la criminalité si des politiques d’accueil de qualité sont mises en place.
  • L’accueil des demandeurs d’asile contribue également à stopper les cycles de violences que de trop nombreux pays connaissent. Le refus des pays européens d’accueillir les migrants, et au-delà, l’abandon de générations entières, ne feraient qu’augmenter le risque de guerres civiles futures.Et de nouveaux déplacements de population.

MATHIEU COUTTENIER * ET MATHIAS THOENIG **

*Professeur assistant à l’Université de Genève au Département d’histoire, économie et société
** Professeur à l’Université de Lausanne au Département d’économétrie et d’économie politique

[1] “The Violent Legacy of Victimization: Post-conflict Evidence on Asylum Seekers,
Crimes and Public Policy in Switzerland” (Mathieu Couttenier, Veronica Preotu, Dominic Rohner et Mathias Thoenig). Papier de recherche soumis à publication scientifique.

Travail: une vision à long terme

La Conférence suisse des institutions d’action sociale (CSIAS) a émis en janvier 2017 un certain nombre de recommandations en vue d’améliorer l’accès à l’emploi pour les réfugiés et les personnes admises à titre provisoires.

Près d’un réfugié reconnu sur deux est toujours sans emploi dix ans après son arrivée en Suisse, tandis que pour les personnes titulaires d’un permis F, le ratio tombe aux trois quarts. Preuve que «les mesures actuelles ne suffisent pas», s’alarme la CSIAS dans son rapport «un emploi au lieu de l’aide sociale». [1]
Elle propose, entre autres, une augmentation des forfaits d’intégration fédéraux à hauteur de 20’000 francs, au lieu des 6000 actuels. Elle recommande par ailleurs d’appliquer ces meures d’insertion professionnelles personnalisées à tout le monde, pas seulement pour les personnes relevant de l’asile.

Le coût des mesures de qualification «peut être contrebalancé par des économies au moins aussi importantes», relève la CSIAS, puisque la dépendance à l’aide sociale est estimée à 25’000 francs par an et par personne.
Le patron du Secrétariat d’Etat aux migrations n’a pas montré grand enthousiasme face à la perspective d’une augmentation du forfait d’intégration. Après un silence, qui devait être appuyé puisqu’il est rapporté par le journaliste, il a répondu:
«Bon. Une évaluation des coûts est en cours, nous déciderons ensuite. Mais l’élément décisif, c’est l’impact des mesures d’intégration, pas l’argent. Nous pourrions envisager une augmentation du forfait si l’effet positif est prouvé». [2]

ALEXIS THIRY /SOPHIE MALKA

[1] CSIAS, “Un emploi au lieu de l’aide sociale”, Document de positionnement, 13.01.2017.
[2] Philippe Boeglin, “La décrue des demandes d’asile”, L’Express / L’Impartial, 24.01.2017.

A propos du phénomène de brutalisation

Le phénomène de «brutalisation» est décrit par le criminologue André Kuhn dans son article «Comment s’explique la surreprésentation des étrangers dans la criminalité» [1]:

«Si l’on compare le taux de criminalité des étrangers à celui des nationaux du même sexe, de la même classe d’âge, de la même catégorie socio-économique et du même niveau de formation, la différence entre les nationaux et les étrangers disparaît.» […] «Il arrive néanmoins que la nationalité explique tout de même une petite partie de la criminalité; ceci dans le cas très particulier de migrants provenant d’un pays en guerre. En effet, l’exemple violent fourni par un Etat en guerre a tendance à désinhiber les citoyens qui deviennent alors, eux aussi, plus violents et exportent ensuite cette caractéristique dans le pays d’accueil. Ce phénomène est connu en criminologie sous le nom de «brutalisation». Ainsi, il semblerait que, lorsque l’immigration provient d’un pays en guerre, les quatre premières variables (sexe, âge, statut socio-économique et niveau de formation) ne suffisent pas à expliquer toute la criminalité; la nationalité entre alors aussi dans le modèle explicatif, en cinquième position.»

André Kuhn y souligne aussi que si les pouvoirs publics ne peuvent intervenir sur la variable âge ou sexe, ils détiennent les clés de l’accès à la formation et de la lutte contre les inégalités socio-économiques. Des mesures sociales positives qui bénéficieraient à la société d’accueil dans son ensemble.

SOPHIE MALKA

[1] André Kuhn, “Comment s’explique la surreprésentation des étrangers dans la criminalité?“, Vivre Ensemble, Hors-Série #3, mars 2013

 

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