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Renvoi | Témoignage de Sarah, proche d’une famille expulsée

En ligne depuis le 17 juin 2017 et publié dans - modifié le 6 juillet 2017

Ils étaient ses amis, les copains de ses enfants. L’expulsion d’une famille vers le Kosovo par vol spécial en décembre 2016, les conditions du renvoi, ont suscité une très forte émotion et ébranlé tout un village d’une commune genevoise et l’indignation de ses autorités. «Ils», ce sont un couple et leurs trois enfants appartenant à la minorité rom du Kosovo. Ils étaient venus demander une protection à la Suisse qui leur a été refusée, malgré des traumatismes avérés par les médecins pour la dame et l’un de ses enfants. Une demande de régularisation avait également été rejetée pour des questions formelles. Dans ce témoignage, Sarah raconte comment elle s’est elle-même retrouvée face à la brutalité administrative de l’asile. (réd.)

J’habite un petit village de la Champagne genevoise, calme et joyeux. Les enfants y mènent une vie tranquille, faite de rires, de joies et d’innocence. La place de jeux est le lieu de rencontre entre enfants et entre mamans. C’est là que je l’ai rencontrée, mon amie Shpresa. Elle vivait, dans ce village, avec son mari et ses trois enfants. Elle me disait: «Ici, c’est bien, les enfants sont en sécurité!» A ce moment-là, je ne pouvais pas imaginer ce que ce mot «sécurité» représentait pour elle.

Nous sommes devenues amies petit à petit et avons tissé des liens de femme à femme. Un café, un goûter, des anniversaires, des services rendus réciproquement, des moments d’échanges qui ont construit notre amitié. Je n’ai pas décidé d’aider des demandeurs d’asile en entrant en contact avec cette mère de famille. J’étais à cent lieues d’imaginer ce qui allait se passer.

Je ne savais pas, au début, que cette famille kosovare ne possédait qu’un permis N (en attente d’une décision). Puis au détour d’une conversation, Shpresa me dit qu’elle attendait une réponse pour un permis B.

Celle-ci n’est jamais venue: la décision de renvoi tomba comme un couperet.
Je pressentis le drame qui se profilait. Je m’inquiétais. Ensemble, nous avons essayé de trouver des solutions pour surseoir au renvoi, pour améliorer la situation, essayé de faire des projets et chercher le bon avocat.

Image tirée du reportage “Un village d’irréductibles“, Mise au point, RTS le 12.02.2017

J’ai alors dû revoir ma manière – si suisse –  de penser. La procédure d’asile est complexe. Elle ne laisse pas place aux droits des enfants, ce que je ne pouvais admettre. Ils n’avaient plus le droit de vivre en Suisse. Nous oui, mais pas eux! Quelle injustice ! Les valeurs qu’on m’a apprises depuis l’enfance et que je continue de transmettre étaient bafouées. Comment l’expliquer à mes propres enfants?

Un soir, chez eux,mon cerveau a bloqué. Je n’avais plus rien à proposer. J’étais impuissante. Il ne me restait plus que mon amitié à offrir. J’ai entrevu ce que ces personnes, mes amis ou d’autres peuvent vivre. La détresse de se retrouver face à un mur, démunis, sans plus aucun moyen de recours. Et j’ai également saisi à quel point il était important pour eux d’avoir des moments agréables entre amis. Des moments, où plus rien ne compte, que l’instant présent. Je me suis beaucoup interrogée sur la manière de préserver la dignité de cette famille, tout en les aidant. Comment faire pour qu’elle ne se sente pas redevable ? Nous avons trouvé un accord qui convenait à tous et qui nous convient encore aujourd’hui. J’ai continué d’essayer d’apporter ma joie de vivre, des moments de détente, de partage réciproque. J’ai reçu leurs sourires, leurs rires et leur générosité qui m’ont rendue encore plus forte.

“Je n’arrive pas à concevoir qu’en Suisse on puisse faire vivre ces actes violents”

L’avis de renvoi a précipité ces personnes dans la peur et la précarité. La générosité des gens du village, de la commune leur a permis de vivre à l’abri de la faim et dans leur appartement. Une solidarité discrète mais tellement efficace. Certains ont donné de l’argent pour le loyer, d’autres ont déposé anonymement un sac de provisions derrière la porte.

Malgré toutes les démarches, recours au Tribunal administratif fédéral, pétition au Grand Conseil, appels à l’aide, malgré la période scolaire, malgré le froid de l’hiver, le 9 décembre 2016, le renvoi fut exécuté par la police.

Le stress absolu, on n’avait pas prévu cela à ce moment-là. Durant tout l’été qui précédait, nous nous étions préparés, mais là, non, vraiment pas. Peut-on être prêt à vivre cela?

Je n’arrive pas à concevoir qu’en Suisse on puisse faire vivre ces actes violents. La police a essayé de défoncer la porte vers 7h45 alors que les enfants se préparaient à partir à l’école. La police a voulu menotter le père qui a supplié de ne pas le faire devant les enfants. A 14h30 la famille se retrouvait à Pristina par -14 degrés avec deux sacs d’habits et 400 francs en poche pour toute richesse.

Je n’arrive toujours pas à comprendre ce qui peut justifier une telle absurdité. Que ce soit pour eux ou pour d’autres. Comment peut-on enlever, rafler des enfants et les envoyer dans un pays qu’ils ne connaissent pas, dont ils ne parlent pas la langue et où ils sont menacés? Au nom de quoi peut-on les priver d’une vie dans laquelle ils s’épanouissaient depuis 6 ans et demi? Pourquoi les arracher à un village qui les avait adoptés?

Les réponses de nos autorités à Berne et à Genève à nos nombreux courriers n’ont pu que me confronter à l’absurde. Ils argumentent en disant que le cas de la famille a été examiné de manière approfondie et que l’intégration des enfants n’est pas un élément déterminant dans le cadre de la procédure d’asile. Alors où sont les droits de l’enfant?

Mes amis sont au Kosovo. Ils vivent uniquement grâce à l’argent qui provient de la collecte faite en Suisse. Je suis allée les voir là-bas. Ils ont peur, ils restent enfermés dans leur appartement. Le regard des enfants s’est éteint. Ils ne vont pas à l’école. Ils demandent à rentrer à la maison. Ils ne comprennent pas pourquoi la police les a renvoyés. Nous, les adultes, nous n’avons pas de réponse à leur donner. Quel gâchis!

Sarah Steimer

Une requête à la Cour européenne des droits de l’homme a été déposée pour violation de l’article 3 de la CEDH (interdiction de la torture et des traitements inhumains ou dégradants).

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