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Décryptage | S’ouvrir les yeux sur les migrations africaines

En ligne depuis le 30 janvier 2019 et publié dans

«L’Europe doit-elle s’inquiéter d’une immigration massive à partir du continent africain?» [1] ; «Ils déferleront par millions» [2] ; «L’explosion démographique africaine contribue à la migration» [3]. Ces accroches se sont insidieusement imposées dans les médias ces derniers mois, comme pour donner le ton. En arrière-fond, un ouvrage de Stephen Smith au titre tant évocateur qu’alarmiste : «La ruée vers l’Europe. La jeune Afrique en route vers le Vieux Continent» (2018). L’auteur dit vouloir ouvrir les yeux du monde sur une «réalité» qui serait celle d’une explosion non contrôlée de la démographie dans la région subsaharienne, d’une invasion prochaine de l’Europe par de jeunes migrants africains ou d’un système social européen mis à mal par des coûts d’intégration démesurés et improductifs. Paré de statistiques, le discours séduit, induit en erreur et modifie l’imaginaire collectif.

L’inquiétude du tournant démographique en Afrique subsaharienne

Encensées par une partie de l’intelligentsia libérale européenne, reprises aveuglément par des journalistes en mal d’informations de terrain, les thèses de cet ancien journaliste et démographe n’amènent en réalité rien de très neuf. Le message-fleuve du livre est univoque: en 2050, un quart de la population en Europe sera d’origine africaine. La thèse du « Grand remplacement », prisée par les milieux populistes anti-migrants, trouve ici une boîte de résonance.

Au-delà des chiffres, c’est dans la tournure que Smith pose sa patte partisane: « Le prochain rouleau de vagues migratoires qui se répandent à partir des zones les moins développées du monde». Faisant allusion à l’argent investi par des ONG pour des projets de développement « ciblant la jeunesse », il affirme: « La moitié des 1,3 milliard d’Africains ne constitue pas une cible mais un gouffre à fonds perdus ». Selon Smith, une majorité de ces candidat.e.s à l’exil entrerait dans la catégorie des «migrants économiques ». Ces derniers seraient « à la poursuite d’une vie meilleure », leur condition de vie étant aujourd’hui plus « frustrante que difficile ».

Et pourquoi c’est faux

François Héran, professeur au Collège de France à la chaire « Migration et sociétés », s’est attelé à déconstruire les arguments de Smith à l’aide des instruments de la démographie [4]. Il estime que sa « prophétie repose sur un modèle de vases communicants qui méconnaît trois données de base ».

L’accroissement de la population engendre tout d’abord une augmentation de la pauvreté. Une pauvreté qui explique déjà aujourd’hui que les résidents d’Afrique subsaharienne émigrent moins que ceux d’Amérique centrale, d’Asie centrale ou des Balkans. Car ce sont les personnes qui jouissent d’un certain capital social et économique qui migrent, pas les plus pauvres. Smith le sait, mais prédit un boom économique jugé irréaliste par Héran pour cette région d’Afrique.

Ensuite, globalement, lorsqu’ils ont lieu, les déplacements migratoires se dirigent vers des pays limitrophes. François Héran rapporte le chiffre actuel de 70% des migrations intra-régionales au sein de l’Afrique subsaharienne, contre 15% vers l’Europe. Si les vases communiquent, c’est avant tout à l’intérieur des régions bien plus que vers l’Europe.

Réfugié du Sud Soudan en Ouganda, EC/ECHO/Malini Morzaria, 2014

Troisièmement, citant une étude récente du Fond Monétaire International [5], le chercheur montre que si une augmentation de migrants subsahariens séjournant dans les pays de l’OCDE [6] est à prévoir, leur part dans la population pourrait s’élever à 2,4% en 2050, contre 0,4% actuellement. Ce qui ne peut être qualifié d’«invasion», souligne Héran, qui conclut par un appel au bon sens: les migrations subsahariennes ne constituent qu’« une forme ordinaire de mobilité humaine ».

Les prédictions de Smith semblent donc davantage relever de la thèse idéologique. D’ailleurs Julien Brachet et Judith Scheele [7] rappellent que l’auteur s’inscrit dans un cadre intellectuel défini. Citant Maurice Barrès, Jean Raspail, Robert Kaplan ou Samuel Huntington, il défend des « thèses populistes, de droite et profondément xénophobes » sous des abords d’objectivité scientifique.

Changer de regard, comprendre et apprendre

Or, la science, humaine et démographique se met également au service de celles et ceux qui sont prêts à décentrer le regard, à se débarrasser de certains préjugés et acceptent d’y voir plus clair. Parler de l’Afrique subsaharienne revient à traiter d’un territoire vaste et pluriel. A ce titre, le livre de Smith manque cruellement de différenciation: diversité des pays africains, écart entre les villes et les villages, les femmes et les hommes, les nantis et la masse populaire immobilisée par la pauvreté.

De même, penser que les personnes migrantes originaires d’un pays d’Afrique subsaharienne n’ont pas besoin d’une protection internationale est scandaleux lorsque l’on sait qu’elle est la partie du monde où les conflits ont été les plus nombreux et les plus meurtriers depuis la Seconde Guerre [8].

Ces violences déplacent au quotidien des millions de personnes, qui deviennent majoritairement des déplacés internes mais qui se rendent également dans les pays limitrophes pour trouver refuge. Selon le HCR, le Soudan, l’Ouganda, l’Ethiopie font partie des 10 pays accueillant le plus de réfugiés au monde. Ces deux derniers pays sont également salués dans un récent rapport publié par l’UNESCO [9] pour leur succès concernant l’intégration des enfants réfugiés au sein du système éducatif national. De tels exemples devraient nous faire réfléchir sur la réelle signification du mot accueil.

Et, alors, oui, Monsieur Smith, il nous faut ouvrir les yeux… mais les bons.

GIADA DE COULON

[1]  RTS 1, Géopolitis, «Migrants, l’Europe au désespoir», 21.10.2018
[2]  Appel aux dons diffusé par le média en ligne Bon pour la tête pour soutenir son dossier spécial Migrations (29 septembre 2018)
[3] RTS 1, 19 h 30, Annabelle Durand, « En Afrique, 3 millions d’emplois sont créés chaque année, mais 3 fois plus de jeunes arrivent sur le marché. » 02.10.2018
[4] François Héran, «L’Europe et le spectre des migrations subsahariennes», Population & sociétés (2018)
[5] González-García J., Hitaj E., Mlachila, M., Viseth A., Yenice M., 2016, « Sub-Saharan African migration, Patterns and Spillovers », International Monetary Fund, Spillover Note 9, 16 p.
[6] Organisation de coopération et de développement économiques. 36 pays en sont membres, dont 26 sont européens
[7] Julien Brachet et Judith Scheele « Stephen Smith ravive le mythe des invasions barbares, Macron et l’Académie française applaudissent » Médiapart, 2 octobre 2018
[8] Pourtier, Roland « Ressources naturelles et conflits en Afrique subsaharienne » Bulletin de l’Association des Géographes français (2012)
[9] UNESCO « Migration, déplacement et éducation. Construire des ponts pas des murs », 20 novembre 2018


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