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Témoignage | “Depuis que nous ne sommes plus à l’Étoile, ça va mieux psychologiquement”

En ligne depuis le 12 août 2019 et publié dans - modifié le 18 juillet 2019

Le 29 mars 2019, un jeune homme de 18 ans, Ali Reza, originaire d’Afghanistan, se suicidait au foyer de l’Étoile, à Genève. Une mort qui a suscité une grande vague d’émotion, tant au sein de la communauté afghane qu’auprès de toutes celles et tous ceux qui accompagnent les requérants mineurs non accompagnés (RMNA) et jeunes adultes à Genève. Et ce sont surtout les proches du jeune, actuels ou anciens résidents du foyer de l’Étoile, que ce geste a ébranlés, révoltés. Au lendemain d’un rassemblement en hommage à Ali, qui a réuni plusieurs centaines de personnes, nous avons rencontré Ilias* et Nadim*, deux proches d’Ali. L’émotion est encore très vive dans leur voix et sur leurs jeunes visages. Nadim et Ilias ont accepté de se livrer sur leurs parcours personnels. Ils nous font part de leur inquiétude pour leurs amis restés à l’Étoile et affirment que le lieu doit fermer ses portes, sous peine de voir un autre drame s’y jouer. Cet événement tragique rappelle les dysfonctionnements dans la prise en charge des jeunes migrants par les instances compétentes notamment identifiés dans un rapport de la Cour des comptes du canton[1]. * Prénoms d’emprunt

Fresque en mémoire d’Ali Reza, jeune afghan qui a mis fin à ses jours le 29 mars 2019

Ilias et Nadim sont tous deux arrivés en Suisse en 2015 et ont été résidents au Foyer de l’Étoile situé à Carouge. Majeurs aujourd’hui, ils ont les yeux tournés vers l’avenir, mais semblent empreints de doutes et d’incertitudes, que le deuil exacerbe. Depuis septembre 2018, ils sont inscrits à l’Accueil de l’Enseignement secondaire (ACCES II), structure qui prépare pendant une année les élèves récemment arrivés à Genève à intégrer soit une formation professionnelle, soit une filière scolaire du 12e degré. Ils nous font part de leur volonté d’entreprendre une formation de leur choix, mais s’estiment confrontés au nombre de places restreintes offertes par le préapprentissage d’intégration (PAI)**, ce dans des domaines limités et n’ayant aucun rapport avec leurs compétences acquises ou intérêts. Cela renforce leur crainte de ne pas pouvoir trouver un préapprentissage et/ou un patron pour la rentrée prochaine et de se retrouver sans occupation. Cette peur habite de nombreux jeunes migrants, comme nous le confirment Nadim et Ilias.

Ils perçoivent également leur permis F (admission provisoire) comme un obstacle à leur intégration. Ils nous racontent les grandes difficultés à pouvoir quitter le territoire même dans le cadre de compétitions sportives de haut niveau. Ilias ajoute : « Avec un permis F tu ne peux pas acheter de carte SIM pour ton portable ou aller voir des proches qui ne vivent pas en Suisse ». Et Nadim relève :«Si ce n’est pas le permis, c’est la langue ou la formation. Il y a toujours un problème ». « Pourquoi nous accorder une protection si c’est pour nous bloquer ainsi ? » s’interroge Ilias. S’ils se disent chanceux de ne plus être à l’Étoile, ils nous confient être inquiets pour leurs amis qui y sont encore : « Ils sont notre famille maintenant, s’ils ne vont pas bien, nous n’allons pas bien non plus ». Et c’est pour nous parler de leur ami, et de ce qui est devenu une évidence pour eux – fermer l’Étoile – qu’ils ont accepté de témoigner.

** Le « préapprentissage d’intégration » (PAI) est
un programme pilote lancé en septembre 2018 par
la Confédération destiné aux réfugiés et personnes titulaires d’une admission provisoire. Il propose
une année de transition afin de favoriser l’accès à un apprentissage (CFC) ou à une attestation fédérale professionnelle (AFC). L’accès à ces formations reste cependant possible directement. En mai, la Confédération appelait davantage d’entreprises à intégrer ce programme. Quelque 700 places ont pu être proposées en Suisse, a relevé le SEM, tirant un bilan positif de cette première année : 18 cantons et 12 associations sectorielles y ont participé. À Berne, sur la centaine d’apprentis ayant participé au programme, « deux tiers ont signé un contrat d’apprentissage ».

FERMER L’ÉTOILE, ET APRÈS?

Ils n’y vivent plus depuis deux ans, mais le décès de leur ami n’a fait que renforcer cette conviction. Ils sont en effet unanimes à dire que les conditions de vie au sein du foyer sont nocives. Ilias et Nadim nous avouent qu’ils ont eux-mêmes tenté de mettre fin à leurs jours. Un acte qu’ils relient explicitement aux conditions d’hébergement et d’accueil quasi carcéral de l’Étoile. « À chaque entrée sur le site, nous étions accueillis par un Protectas. Nous devions présenter une pièce d’identité, nos sacs étaient fouillés. Nous ne pouvions rien amener de l’extérieur : pour tout achat effectué, nous devions montrer un ticket de caisse, sous peine de le voir finir à la poubelle ».

Ils poursuivent : « L’Étoile ne ressemble pas à un foyer : pour faire à manger, nous disposions seulement de deux cuisinières à partager à 18. Et après 22h, la cuisine est fermée. Si tu as des activités sportives après l’école [ce qui est le cas de nombreux adolescents, ndlr], tu ne peux plus y accéder ». Ils vont plus loin : « L’Étoile nous isolait complètement de l’extérieur, on ne pouvait pas inviter librement nos amis, notamment à dormir ».

Les propos des jeunes sur les conditions de vie décrites coïncident avec les conclusions de l’audit effectué par la Cour des comptes. Rappelant que «le centre de l’Étoile n’est pas structurellement adapté à l’hébergement de RMNA et n’a pas été conçu initialement pour l’être »[2], le rapport dénonçait des conditions d’hébergement et d’encadrement «portant atteinte» à la santé physique et mentale de ses résidents ainsi qu’à leur scolarité.[3] Nadim et Ilias racontent avoir tous deux été pris en charge par l’unité de crise Malatavie, un dispositif de prévention et de traitement du suicide des Hôpitaux Universitaires de Genève. « Depuis que nous ne sommes plus à l’Étoile, ça va mieux psychologiquement ».

Les deux jeunes hommes nous confient qu’ils ne se sentaient pas en sécurité à l’Étoile. Ils parlent de la violence des Protectas, sensés les protéger : une vidéo enregistrée sur un portable, et diffusée à la RTS, atteste d’actes inadmissibles et pénalement répréhensibles. Ils disent avoir subi des pressions, en 2016, pour ne pas diffuser ces images, qu’ils ont finalement montrées aux journalistes après le décès d’Ali.

En comparaison, Ilias et Nadim évoquent le foyer de Blue Sky (pour les moins de 15 ans) ou d’autres foyers à Genève, où ces pratiques quasi carcérales n’existent pas. L’un d’entre eux a connu la vie dans un foyer « normal » après l’Étoile : « Je m’y sentais comme à la maison. On mangeait ensemble, l’ambiance était sympa et surtout, il n’y avait pas de Protectas ». Vivre dans un foyer mixte, à taille humaine et être accueillis par des éducateurs et non des agents de sécurité, devrait être la norme, selon eux.

Ils nous font aussi part de leur perte de confiance et leur colère envers les autorités. Ils disent s’être plaints à de multiples reprises des conditions au foyer et affirment que depuis 2016 on leur promet des changements qui ne sont pas arrivés. Et la mort d’Ali ne changera rien, selon eux. D’où leur demande radicale d’une fermeture du centre et d’un placement des mineurs dans des foyers ordinaires, donc non spécifiques à la population migrante.

UN ACCOMPAGNEMENT ALÉATOIRE

À Genève, la prise en charge des migrants mineurs revient au Service de Protection des mineurs (SPMi) et celle des majeurs est assurée par l’Hospice général. Si, Nadim et Ilias soulignent que les éducateurs font en général bien leur travail, nous comprenons que de nombreuses questions, quant aux circonstances du décès d’Ali suscitent indignation et colère. Qui est responsable de la mort de notre ami, s’interrogent-ils ? Une enquête de la Police judiciaire a été ouverte et suit son cours, conformément à la procédure dans ce genre de cas.

L’accompagnement dont bénéficient ces jeunes dépend essentiellement des moyens mis à disposition des assistants sociaux de l’Hospice, des éducateurs des foyers ou du SPMI, mais aussi de l’investissement et des efforts de ces derniers. Si Nadim et Ilias estiment « être bien tombés », ils sont témoins de situations plus difficiles chez certains amis. Ils relèvent combien il est difficile d’être livré à soi-même à l’âge de 18 ans, quand toute une machine administrative se met en branle – impôts, responsabilités accrues – sans avoir reçu les codes ni être accompagné par un parent. Lorsque nous leur demandons quelles sont leurs attentes en matière d’accompagnement, ils nous répondent : « Nous souhaitons simplement avoir à nos côtés des personnes qui nous aident et nous soutiennent pour notre formation, psychologiquement quand ça ne va pas, ou qui se soucient de savoir si nous avons bien mangé ». Une demande qui ne semble de loin pas incongrue.

SHUKRI AHMED

Collaboration Sophie Malka

OPINION

FERMER L’ÉTOILE ? POUR LE REMPLACER PAR QUOI ?

« L’idéal consisterait à éviter une trop grande concentration de jeunes dans un même lieu et de privilégier des plus petits foyers pouvant accueillir au maximum 40-50 jeunes », expliquait en mars 2017 déjà le Conseil d’État genevois dans le cadre du 3e rapport d’une «Task force» interdépartementale sur l’accueil des RMNA à Genève. Très critique sur le foyer de l’Étoile, le rapport parlait d’une structure inadaptée et surdimensionnée induisant un encadrement difficile à mettre en place.

Le centre est constitué de deux bâtiments modulaires et provisoires, situés en bordure d’un important carrefour routier dans la zone industrielle. Il accueillait en 2017 quelque 130 mineurs, en plus de familles et jeunes adultes. Mais aurait pu en héberger jusqu’à 250…

Le Conseil d’État préconisait alors « d’offrir [aux mineurs] un environnement rassurant, stable qui leur permette de dépasser les difficultés vécues. Un héberge- ment adéquat, un encadrement restaurateur, des adultes attentifs et fiables, une vie sociale aussi normale que possible et un accès à la formation en vue à terme d’une insertion socioprofessionnelle sont des éléments centraux pour garantir la sécurité des jeunes, pour leur permettre de créer des relations stables et se projeter dans l’avenir. »

C’est dans ce rapport que la véritable vision de l’Hospice général, dont le slogan est « Mieux vivre ensemble à Genève », était apparue noir sur blanc. Alors que la Task force « considéra[it] qu’un mineur requérant d’asile est avant tout un enfant, un jeune en devenir [et qu’] un changement de paradigme apparaît essentiel dans le but d’accorder les normes d’encadrement avec celles d’un foyer éducatif ». Il était précisé : « Il faut relever que l’Hospice général s’oppose formellement à cette position, et considère qu’un requérant d’asile mineur est avant tout un migrant soumis à la loi fédérale sur l’asile et que ses besoins ne sont pas les mêmes que ceux des jeunes suisses en foyer éducatif. »

Paradoxalement, dans ce même rapport, la Task force mise en place en 2013 s’était auto dissoute pour confier la direction des opérations à… l’Hospice général. Un an plus tard, la Cour des comptes reprenait quasi les mêmes critiques pour les assortir de recommandations, dont une ligne claire de politique générale de prise en charge de ces jeunes. Sur le terrain, les choses ont piétiné. Et encore un an plus tard, c’est un nouveau rapport, cette fois commandé à la HETS, qui est annoncé par le Conseil d’État. Encore un rapport…

La société civile, lasse de l’inaction et des promesses non tenues, annonce pour fin juin des recommandations issues des Assises organisées en mai sur la prise en charge des jeunes adultes et mineurs non accompagnés. La parole des résidents et anciens résidents de l’Étoile y sera représentée. Et l’on souhaite- rait instamment que les intervenants sociaux dans ces lieux de vie auprès des jeunes, pris en tenailles par des injonctions contradictoires entre leurs valeurs et le manque de moyens offerts par leurs dirigeants, puissent également faire entendre leur voix.

SOPHIE MALKA

[1] Rapport de la Cour des comptes, Audit de gestion et de conformité relatif aux requérant mineurs non accompagnés (RMNA), N° 136, 27 février 2018.
[2] Ibid., p.49.
[3] Sophie Malka, Audit | Prise en charge des mineurs non accompagnés: un avenir hypothéqué, Vivre Ensemble n° 169 septembre-octobre, 2018.


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