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Notre regard

Témoignage | « On a eu de la chance »

«On n’a pas appelé les garde-côtes italiens. On était certains que si on les appelait alors qu’on était entré en territoire maritime italien, ils prendraient notre position et l’enverraient aux Libyens. Des amis rencontrés en cellule en Libye m’ont raconté.»

Mahamat Nour AHMAT ALI est né le 12 février 2000 au Tchad. En raison de son activisme, il est arrêté et il est jeté en prison en 2019. Il s’enfuit et se rend dans le sud de la Libye où il rejoint la rébellion qui le soigne. Par la suite, il se déplace vers le nord-est de la Libye et décide de se rendre en Europe pour demander l’asile. Il trouve un travail, gagne un peu d’argent. Un ami le met en contact avec un passeur. Le 25 juin, il monte dans un bateau. Ils sont 78 dans une embarcation en bois sans gilets de sauvetage. «Nous n’étions que des hommes, pas de femme. J’étais le plus jeune. J’étais avec un Soudanais. Les autres étaient des Arabes et du Bangladesh» raconte-t-il. La traversée dure 29 heures, du 25 au 27 juin. À leur arrivée au port de Lampedusa, à 2h du matin, ils sont récupérés par la police et sont pris en charge. Ensuite, ils sont transférés en Sicile. Aujourd’hui, il bénéficie d’un permis F (admission provisoire).

Crédits photo: Mortaza Shahed, Unsplash

« C’était très difficile. Nous avions de la nourriture, mais elle a été entamée par l’eau de mer. Certains ont beaucoup vomi dans le bateau, il y en avait partout; ils avaient l’interdiction de vomir dans la mer pour ne pas attirer les poissons et donc, les requins. Des dauphins nous ont accompagnés plusieurs heures. Il a fait très chaud, autour de 40° C sans protection. Pour moi ça a été, car au Tchad on a l’habitude. Mais les personnes du Bangladesh ont beaucoup souffert des brûlures du soleil. J’avais très mal à la tête à cause de mes traumatismes. Beaucoup ont pleuré, surtout la nuit; dans le noir, on ne voit pas qui pleure.

Dans la journée du 26, la météo s’est gâtée avec de très grosses vagues et on a dû arrêter le bateau. On devait bouger de côté pour essayer d’équilibrer le bateau et ne pas chavirer. L’un d’entre nous est tombé à l’eau et on a réussi à le récupérer. La même journée, un hélicoptère a survolé et a filmé le bateau. Le bateau a continué.

On a eu de la chance, car le bateau était conduit par deux capitaines qui étaient eux-mêmes réfugiés et ont su le diriger. On disposait de bons moteurs, on n’a pas eu de panne.

Nous n’avons pas eu besoin des «rescue ships», les bateaux de sauvetage. Et on n’a pas appelé les garde-côtes italiens. On était certains que si on les appelait alors qu’on était entré en territoire maritime italien, ils prendraient notre position et l’enverraient aux Libyens. Des amis rencontrés en cellule en Libye m’ont raconté. Ils sont tombés dans ce piège. Ils ont vu les lumières de Lampedusa, ils n’avaient plus d’essence et ils ont contacté les Italiens; mais ce sont les Libyens qui sont intervenus. Ces amis ont alors été emprisonnés et leurs familles ont dû envoyer de l’argent pour les libérer. C’est la triste réalité. 90 % vivent l’échec et rencontrent la mort.

On a fait le trajet avec courage, avec patience. Moi, je n’avais pas d’autre choix.»

Mahamat Nour Ahmat Ali
Témoignage recueilli par Virginie Hours, AGORA

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