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Statistiques

Statistiques | SEM: Une communication bien calibrée

Elodie Feijoo | asile.ch

Chaque mois, le Secrétariat d’État aux migrations (SEM) publie un communiqué sur les chiffres de l’asile accompagné d’une trentaine de tableaux statistiques. La sélection opérée par le SEM quant aux éléments mis en avant dans ses communiqués façonne directement le traitement médiatique de l’asile. Dernier exemple en date: la disparition du nombre d’admissions provisoires, le SEM choisissant de mettre l’accent sur les conditions de départs – sous contrainte, volontaires, «non contrôlés» – des personnes dont la demande d’asile a été rejetée. 

Invisibilisation des admissions provisoires

Jusqu’en juin 2024, les autorités informaient du nombre de décisions d’octrois de l’asile, d’admissions provisoires et de non-entrée en matière. Depuis quelques mois, seul le nombre d’octrois de l’asile figure dans le communiqué du SEM. Ce faisant, toutes les autres décisions sont mises dans le même panier, à savoir les décisions «négatives». Pour rappel, les personnes appelées communément «réfugié·es de guerre» reçoivent généralement une admission provisoire en Suisse. Cette invisibilisation du nombre d’admissions provisoires est préoccupante et donne une impression biaisée, sous-estimée, du nombre de personnes demandant l’asile ayant effectivement besoin d’une protection. Elle alimente un préjugé largement exploité de l’abus, le mythe du «faux réfugié».

Gestion comptable de l’asile

Autre changement dans les communiqués du SEM? Un long détail sur le nombre et les modalités de départs : «de manière autonome», «sous escorte policière», ou encore « non contrôlés »[1]Selon la statistique en matière d’asile 2022 du SEM: «La rubrique ’Départs non contrôlés’ regroupe, par exemple, les personnes retournées dans leur pays d’origine sans annoncer leur … Lire la suite. La mention du nombre de départs non contrôlés n’est pas anodine car elle permet de gonfler artificiellement le nombre de départs de Suisse car, parmi ces personnes, certaines restent en Suisse de manière irrégulière. Cette emphase sur le nombre et les modalités de départ témoigne de la gestion comptable du SEM de l’asile: les octrois de l’asile d’un côté, et les départs de l’autre.

Un choix de graphique qui interroge

En complément du communiqué de presse mensuel des autorités migratoires, deux liens sont fournis. Un premier qui renvoie vers une trentaine de tableaux statistiques, un second qui mène vers un fichier contenant quatre infographies. Parmi elles, l’une illustre la nationalité des titulaires du permis S. Mais fallait-il vraiment créer une infographie à part entière pour dire que seuls 2 % des permis sont attribués à des personnes non ukrainiennes? Une simple phrase aurait suffi. Ces efforts auraient pu être investis dans des graphiques plus informatifs, par exemple sur les admissions provisoires ou sur le taux de protection.

Le SEM nie toute intention

Loin de nous l’idée de surinterpréter chaque changement dans les communiqués des autorités, mais c’est bien une tendance que nous nous permettons ici de commenter. Nous avons interrogé le SEM sur les changements décrits plus haut – disparation du nombre d’admissions provisoires, détail du nombre et modalités de départs. La porte-parole du SEM a déclaré que «les contenus et les chiffres publiés dans les communiqués peuvent varier d’un mois sur l’autre, sans qu’il y ait nécessairement de raison particulière. De plus, l’ensemble des données est disponible sur notre site internet: Statistique en matière d’asile. (Échange d’e-mails, 16.06.25) 

Les données statistiques sont un instrument central de l’arsenal de communication du SEM. La disparition des chiffres sur les admissions provisoires, alors que ce statut est régulièrement attaqué, combinée à l’emphase mise sur les départs ne semble pas anodine. Ce changement met en lumière la volonté des autorités de mettre en avant leur efficacité en matière de renvois, y compris sous contrainte. Derrière la neutralité apparente des chiffres, nous assistons à l’évolution du discours des autorités, orienté sur l’efficacité des renvois plutôt que sur le besoin de protection des personnes.

Nouvelles erreurs dans les chiffres communiqués à Eurostat

Jusqu’en 2016, et contrairement aux directives européennes, le SEM comptabilisait les décisions de non-entrées en matière (NEM) Dublin comme des décisions négatives dans les chiffres communiqués à Eurostat, Office statistique de l’Union européenne. Pourtant, les décisions NEM ne disent rien du besoin de protection d’une personne; elles renvoient uniquement la responsabilité d’examiner la demande à un autre état Dublin. asile.ch avait alors attiré l’attention d’Euro-stat sur cette erreur, ce qui avait conduit à un changement de pratique des autorités suisses. Récemment, de nouvelles erreurs ont été constatées dans les données communiquées à Eurostat. L’interpellation 24.3527 du conseiller national Balthasar Glättli a mis en lumière que les chiffres du «taux de protection» étaient erronés. Suite à une collaboration entre Eurostat et le SEM, les chiffres ont été rectifiés jusqu’en 2014. Pour certaines années, l’erreur est considérable: écart de 16 % (passant de 91 % à 75 % après correction) en 2021 ou encore de 10 % (passant de 86.6 % à 76.9 %) en 2023. En réalité, ces chiffres corrigés correspondent au taux de protection qu’asile.ch avance depuis près de 15 ans dans ses analyses statistiques. Dans un domaine où la communication est focalisée sur les chiffres, leur exactitude est cruciale.

EN 2024

24 %

des demandes de protection on été écartées sans examen des motifs de fuite, par décision de non-entrée en matière

71 % 

des demandes examinées sur le fond se sont vues reconnaître un besoin de protection (statut de réfugié·e + admission provisoire)

Source des données : SEM

Données statistiques suisses actualisées et analysées.


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Notes
Notes
1 Selon la statistique en matière d’asile 2022 du SEM: «La rubrique ’Départs non contrôlés’ regroupe, par exemple, les personnes retournées dans leur pays d’origine sans annoncer leur départ de Suisse ou celles qui se sont rendues dans un État tiers pour y déposer une demande d’asile. Elle comprend cependant aussi des personnes (’sans-papiers’) qui n’ont pas quitté la Suisse ou qui sont passées dans la clandestinité.»