Politique migratoire | 10 ans après le « Wir schaffen das » de Merkel, où en est l’Allemagne ?
Sarah Pfitzmann
Le 31 août 2015, l’ex-Chancellière allemande Angela Merkel prononçait son fameux discours sur l’ouverture des frontières et de l’accueil des réfugié·es. La formulation devenue historique : « Wir schaffen das » (« nous y arriverons ») symbolisait la Willkommenskultur (« culture d’accueil ») dont l’Allemagne se disait garante. Une décennie plus tard, l’Allemagne est le pays de l’Union européenne qui accueille le plus de réfugié·es en Europe, au total environ 3.5 millions. Qu’en est-il aujourd’hui de la culture d’accueil du pays ? Le nouveau chancelier Friedrich Merz a fait campagne sur des positions anti-immigration. Ses dernières modifications législatives ont brisé le cordon sanitaire allemand face à l’extrême droite. Pour mieux comprendre ce pas en arrière, retour sur l’évolution de la politique migratoire allemande.

En 2015, alors que la guerre en Syrie fait rage, l’Allemagne décide d’ouvrir ses frontières aux réfugié·es. Ils et elles seront des dizaines de milliers à se presser sur la route des Balkans. Angela Merkel prononce à cette époque le discours dans lequel elle assure que l’Allemagne est un « pays fort » capable, après avoir fait face à la crise économique et la réunification, de surmonter les obstacles pour les accueillir.
Le modèle Merkel face aux blocages européens

Cette prise de position s’inscrit alors à contre-courant des discours et politiques migratoires en Europe notamment. Alors qu’Angela Merkel espérait une répartition de l’accueil au sein de l’Union européenne, certains États s’y opposent : les pays de Visegràd (Pologne, Hongrie, République Tchèque, Slovaquie) ferment leurs frontières. Sur la route des Balkans, en Serbie par exemple, un mur est construit pour couper la route aux personnes exilées. Des blocages forçant les gens à se masser dans des camps informels, à tenter plusieurs passages irréguliers, à emprunter les seules voies à disposition, contribuent alors à un sentiment de « crise ». Une crise des politiques d’accueil en réalité, résultat de ces dissensions puisque globalement les arrivées représentent à peine 1.5 % de la population européenne. [1]La notion de « crise migratoire » est trompeuse : elle attise la peur d’être submergé alors qu’il s’agit avant tout d’une crise de gestion de la politique de l’accueil et de la … Lire la suite
Parallèlement, le 2 septembre, la photo du petit Aylan Kurdi, retrouvé noyé sur une plage turque, va engendrer une onde de choc et changer le regard porté sur la migration. Quelques jours après le discours de l’ex-chancelière, comme si la population attendait ce signal politique, on voit des scènes peu courantes dans les gares : des Allemand·es qui accueillent en nombre les arrivant·es en applaudissant. On assiste alors à un grand élan de solidarité, qui cristallise l’existence de la Willkommenskultur de l’époque.
Le pays se donne également les moyens d’y arriver.Pour parvenir à une intégration rapide, des moyens conséquents ont été mis en oeuvre, avec environ 20 millards par an investis dans les cours de langue, l’accès à la formation et au travail. Une politique favorisée par une attitude positive à l’égard des nouveaux et nouvelles arrivant·es. Selon Hannes Schammann, chercheur sur les effets de l’immigration à l’université de Hildesheim, l’intégration a donc été dans l’ensemble une réussite nationale.
En mars 2022, lorsque la Russie envahit l’Ukraine, l’Allemagne fait à nouveau preuve de sa Willkommenskultur et ouvre ses frontières à des milliers d’Ukrainien·nes. Aujourd’hui, elle en a accueilli plus de 1 269 000, soit environ 36,3 % de l’ensemble des personnes issues de l’asile.
Sans réfugié·es, l’Allemagne manquerait de bras

Cette politique volontariste n’était pas uniquement mue par une dimension humaniste. Angela Merkel voyait dans l’accueil des Syrien·es — souvent bien formé·es — une solution à la pénurie de personnel menaçant la croissance économique du pays. Aujourd’hui, la majorité de ces exilé·es ont trouvé du travail. Une étude de l’Agence fédérale pour l’emploi montre que le taux d’emploi des réfugié·es de 2015 se rapproche largement du niveau moyen de la population (64 % contre 70 % en 2024, voir infographie) [2]Herbert Brücker, Philipp Jaschke und Yuliya Kosyakova, « 10 Jahre Fluchtmigration 2015. Haben wir es geschafft ? Eine Analyse aus Sicht des Arbeitsmarktes», Institut für Arbeitsmarkt- und … Lire la suite. Économiquement, la promesse de Merkel a donc été tenue. Et les besoins restent présents : l’Allemagne aurait besoin de 288 000 travailleurs et travailleuses supplémentaires par an pour combler les manques du marché. Aujourd’hui elle profite de 2 millions de forces de travail venant de l’étranger. Les Syrien·nes, par exemple, constituent aujourd’hui le groupe étranger le plus représenté parmi les médecins nés à l’étranger, avec environ 6000 praticien·nes[3]DW News, Reportage « Wie hat Migration Deutschland verändert ? », 17.08.2025.. Sans elles et sans eux, de nombreux secteurs – en particulier le médical, mais pas seulement – seraient en grande difficulté. En février 2025, un mouvement lancé par des cliniques et hôpitaux allemands a diffusé sur les réseaux sociaux des vidéos montrant à quoi ressemblerait le système de santé sans l’immigration.[4] RTBF, « Allemagne : à quoi ressembleraient les hôpitaux sans les immigrés ? Sur les réseaux sociaux, les soignants interpellent la population », Marine Lambrecht, 26.02.2025.
Criminalisation et stigmatisation des réfugié·es
Nouvel An 2016. Plus d’un millier de femmes sont sexuellement agressées et prises à partie par des personnes étrangères lors des festivités dans plusieurs villes d’Allemagne. Angela Merkel et sa politique migratoire sont directement visées par les critiques, bien que les personnes mises en cause se soient avérées être sans lien avec l’accueil de 2015. Il s’agissait de personnes errant de pays en pays, dans les limbes du système de Dublin. Au fil des ans, tout fait divers impliquant une personne migrante est instrumentalisé pour établir des généralités et surtout durcir la politique migratoire. En août 2024, l’attaque meurtrière à Solingen par un réfugié syrien, en pleine campagne électorale, est un coup de tonnerre dans le paysage politique allemand. L’Alternativ für Deutschland (AfD), parti d’extrême-droite, instrumentalise ce drame avec une rhétorique sécuritaire anti-immigration, accusant la CDU d’avoir été trop « laxiste » et d’avoir laissé entrer l’assaillant.
En surmédiatisant les crimes des personnes immigrées, la presse véhicule au grand public un discours alarmiste, rempli d’amalgames. Alors qu’en 2015 un tiers des Allemands souhaitaient accueillir davantage de réfugié·es, ils n’étaient plus que 5 % en 2023 avec 64 % favo- rables à une réduction des arrivées (ARD-Deutschlandtrend).
Paradoxalement, les crimes commis par l’extrême-droite à l’encontre des populations étrangères ne font pas autant recette du côté des politiques, alors même que ses violences sont en hausse depuis 2015 en Allemagne, comme l’a montré l’attentat de Hanau en 2020. Ces attaques, pourtant graves, sont bien moins médiatisées que celles attribuées à des personnes immigrées, ce qui réduit leur impact sur l’opinion publique. Le rôle de l’extrême droite dans l’insécurité est ainsi minimisé, alors qu’elle représente une menace croissante pour la démocratie. En 2019, par exemple, un procès pour « formation d’un groupe terroriste d’extrême droite » a visé un groupuscule néonazi de Chemnitz accusé d’avoir organisé plusieurs « chasses aux étrangers ».
Instrumentalisation de l’AfD
Cette instrumentalisation a donc fait le jeu de l’AfD, également dopé par la pandémie du COVID-19 et des discours complotistes et antisystèmes. Rappelons que l’AfD a obtenu un score historique lors des élections de 2025 avec un score de 20.8 % alors qu’en 2021 ils avaient atteint 10.4 %, faisant de lui le deuxième parti d’Allemagne après la CDU. Au Parlement, ils ont gagné 69 places alors que la SPD en a perdu 86. Il est devenu le premier parti dans l’ancienne RDA. Ce succès auprès des « Osties » s’explique en partie par l’absence de travail de mémoire, mais surtout par les inégalités sociales que la réunification a échoué à résorber. Des difficultés liées à une transformation rapide et souvent sous-estimée de la société – comme en témoigne le fort taux de chômage dans les années 1990 – auxquelles l’AfD prétend être le seul à pouvoir répondre. Si la population allemande a fortement réagi à l’affaire « Geheimplan gegen Deutschland » (encadré), mettant en lumière les liens de l’AfD avec les groupes néonazis, ce parti reste néanmoins aux portes du pouvoir. Et le nouveau chancelier Friedrich Merz lui a entreouvert la porte, tout en prétendant vouloir ainsi lui couper l’herbe sous le pied.
Rappel sur le scandale « Geheimplan gegen Deutschland »
Les discussions autour de l’interdiction du parti ont été rouvertes début 2024, à la suite d’une enquête journalistique. En novembre 2023, une réunion secrète autour de la « Remigration » est organisée par un riche dentiste retraité dans un hôtel à Potsdam, à quelques kilomètres de Berlin. Des journalistes de l’ONG Correktiv ont infiltré la réunion. Parmi les invités il y avait quatre membres de l’AfD, le militant néonazi Martin Sellner, le criminel violent Mario Müller, ainsi que de nombreux riches entrepreneurs. Les sujets des tables rondes tournaient autour de la question de la remigration ainsi que de « la survie des Allemands en tant que peuple en Occident ». Les trois groupes visés pour la remigration étaient : les demandeurs d’asile, les étrangers titulaires d’un droit de séjour ainsi que les citoyens jugés non-assimilés. Cela constitue d’une part une attaque des lois et d’autre part un projet raciste, visant à déterminer qui serait considéré comme Allemand et qui ne le serait pas. Parmi les discussions, il est fait mention d’un projet de zone en Afrique du Nord où les personnes concernées seraient envoyées. La réunion abordait aussi la question d’utilisation des réseaux sociaux pour faire pencher l’opinion des jeunes de leur côté afin d’affaiblir la démocratie. Cette découverte a montré que l’extrême-droite ne se limitait pas à un parti ou à des groupuscules, mais qu’elle s’insérait dans des élites organisées et très conscientes de leur projet antidémocratique.
La politique de Friedrich Merz et la fin d’une ère

En s’alliant à l’AfD en janvier 2025 pour proposer deux motions anti-immigration, la CDU a marqué la fin du cordon sanitaire en vigueur depuis la Seconde Guerre mondiale. Le chancelier élu en 2025 a dit vouloir rompre avec l’héritage d’Angela Merkel.
L’ère de l’Allemagne accueillante de Merkel est révolue. Depuis le 7 mai 2025, un renforcement du contrôle aux frontières est entré en vigueur : les personnes migrantes en situation irrégulière y compris les demandeur·euses d’asile, sont refoulé·es, à l’exception des personnes vulnérables (exemple : femmes enceintes). Cette orientation est vivement critiquée par des chercheurs comme Gerald Knaus, spécialiste des migrations, qui rappelle que la politique de Merkel permettait un meilleur contrôle de l’immigration irrégulière[5]Blick, « ‹ Wir schaffen das › Experte widerspricht Merz und lobt Merkels Migrationspolitik », 25.07.2025.. Selon lui, la politique de Merz risque de fragiliser l’État de droit et d’approfondir les divisions politiques.
Une autre interrogation importante concerne la faisabilité de ces mesures : l’Allemagne dispose-t-elle réellement des moyens administratifs et financiers nécessaires pour les appliquer ? Leur mise en œuvre impliquerait un contrôle policier renforcé aux frontières. Pour l’heure, les effectifs actuels de la police ne suffisent pas à assurer ce niveau de surveillance.
L’information a un coût. Notre liberté de ton aussi. Pensez-y !
ENGAGEZ-VOUS, SOUTENEZ-NOUS !!
Notes
| ↑1 | La notion de « crise migratoire » est trompeuse : elle attise la peur d’être submergé alors qu’il s’agit avant tout d’une crise de gestion de la politique de l’accueil et de la solidarité entre États. Cette expression relève donc davantage d’un cadrage politique et médiatique que d’une description objective du phénomène. Décryptage à ce sujet : asile.ch, « Crise migratoire. Du régime de vérité au mot clé », Giada De Coulon. |
|---|---|
| ↑2 | Herbert Brücker, Philipp Jaschke und Yuliya Kosyakova, « 10 Jahre Fluchtmigration 2015. Haben wir es geschafft ? Eine Analyse aus Sicht des Arbeitsmarktes», Institut für Arbeitsmarkt- und Berufsforschung, n° 17, 2025. |
| ↑3 | DW News, Reportage « Wie hat Migration Deutschland verändert ? », 17.08.2025. |
| ↑4 | RTBF, « Allemagne : à quoi ressembleraient les hôpitaux sans les immigrés ? Sur les réseaux sociaux, les soignants interpellent la population », Marine Lambrecht, 26.02.2025. |
| ↑5 | Blick, « ‹ Wir schaffen das › Experte widerspricht Merz und lobt Merkels Migrationspolitik », 25.07.2025. |