La vulnérabilité invisibilisée. Discours, imaginaires et pratiques face aux hommes migrants
Jean-Michel Genet
Barbelés, menottes, rhétorique de «l’afflux»: ces éléments reviennent avec une régularité frappante dès qu’il est question d’asile dans les médias. Ils construisent une image souvent masculinisée et racialisée de personnes davantage présentées comme menaçantes et associées à l’illégalité qu’en quête de protection et besoin de sécurité. Ces représentations traversent les discours, les imaginaires et les pratiques institutionnelles, produisant un effet paradoxal: nier la vulnérabilité des hommes migrants tend à la renforcer. À partir des recherches d’Anna Wyss[1]Anna Wyss, Navigating the European Migration Regime: Male Migrants, Interrupted Journeys and Precarious Lives, Bristol University Press, août 2022. et d’entretiens avec Elodie Feijoo (asile.ch) et Melissa Bertholds (elisa-asile), cette réflexion interroge les mécanismes et effets du déni de vulnérabilité des hommes migrants.
La fabrique discursive: produire l’image de la menace
Elodie Feijoo, chargée de la veille médiatique au sein d’asile.ch, observe des représentations stéréotypées et l’usage d’un vocabulaire déshumanisant envers les personnes migrantes en général: rhétorique de l’afflux, crise migratoire, migrants dits «illégaux». Ce lexique transforme une personne titulaire de droits en statistique, voire en menace: «Le mythe de l’invasion […] est très présent, avec une grande place donnée aux chiffres et une invisibilisation des personnes concernées. Celles-ci ont peu, voire pas, la parole dans les médias». S’y ajoute une logique criminalisante et une opposition entre «vrai» réfugié·e et «migrant·e économique», dichotomie qu’Elodie Feijoo juge «très éloignée de la réalité des parcours migratoires». L’iconographie prolonge cette construction: barbelés, menottes ou fouilles au corps illustrent fréquemment l’asile. Cette construction repose sur une hypervisibilisation ciblée: ce sont les hommes racisés qui sont érigés en figure de menace. La vulnérabilité fonctionne comme une catégorie genrée implicitement déniée à ceux que l’on perçoit comme forts et autonomes. Elle trace une limite entre la victime méritante et le migrant suspect, excluant de facto les hommes du champ de la compassion.
«L’homme seul comme catégorie réductrice»
La focalisation portée sur les hommes seuls dans cet article ne signifie pas pour autant qu’il s’agit d’hommes célibataires. La catégorie de «l’homme seul» dans le régime migratoire européen tend à invisibiliser les liens familiaux transnationaux ainsi que les responsabilités économiques incombant aux migrants masculins envers leur famille restée au pays.
L’intériorisation de biais de désirabilité
Ce double-standard n’est pourtant pas forcément le fruit d’un choix délibéré. Elodie Feijoo rappelle que les journalistes ne sont pas spécialistes de l’asile, et qu’une recherche mandatée par la Commission fédérale contre le racisme[2]Robotham, A., & Dubied, A., Parcours de production d’un sujet journalistique potentiellement discriminant, 2022. a identifié que les discriminations médiatiques relèvent souvent de mécanismes structurels et inconscients, reproduisant des stéréotypes déjà ancrés dans la société. L’exemple des réfugiés ukrainiens met en évidence un biais de représentation marqué: femmes et enfants ont été largement mis en avant, contrairement aux représentations habituelles. Comme elle le relève: «Je me souviens de journalistes qui justifiaient ce choix iconographique par la présence importante d’enfants dans la migration ukrainienne. Pourtant, lorsqu’on explique que les demandes d’asile ordinaires comptent environ 40% d’enfants, sans que cette proportion se reflète dans le type d’images utilisées, ils sont surpris. Cela montre que cette perception ne repose pas sur les faits». Par ailleurs, cette construction s’étend bien au-delà des médias: une étude de l’EPFZ et de Stanford[3]Immigration Policy Lab (ETH Zurich/Stanford University), European Support for (Some) Asylum Seekers Proves Surprisingly Durable, Research Brief, août 2023. montre que le fait d’être un homme ou d’être de confession musulmane réduit statistiquement le soutien à l’admission d’un demandeur d’asile, le rendant moins désirable aux yeux des Européen·nes.
Les effets sur les requérants d’asile
Ces biais ne sont pas sans conséquences sur les individus. Derrière l’image du migrant menaçant se cache des hommes susceptibles d’être effectivement marginalisés et de souffrir de vulnérabilités cumulées que les représentations dominantes rendent invisibles. Comme le montre Wyss, l’accès aux droits repose souvent sur la figure du «migrant méritant», elle-même associée soit à la productivité, soit à une vulnérabilité reconnue. Les hommes migrants s’en trouvent souvent exclus, ne correspondant ni aux attentes du marché du travail ni à celles de la victime «légitime». Ce biais opère également durant la procédure d’asile, explique la chercheuse. L’association des hommes à la force et à une certaine capacité d’agir nuit à leur crédibilité, car ils ne répondent pas à la figure attendue du «vrai» réfugié, passive et contrainte, plus facilement associée à la féminité. Le personnel de l’immigration aurait tendance à accorder plus de crédit aux témoignages des femmes, pénalisant les hommes plus souvent suspectés d’opportunisme ou de tromperie.
Asile sous logique pénale
En axant la représentation de la migration sur une logique sécuritaire, on produit des politiques qui y correspondent. Wyss décrit ce phénomène à travers la «crimmigration»: l’intégration progressive de logiques pénales au droit migratoire. D’abord juridiquement, le rappelle Melissa Bertholds, par la criminalisation du séjour irrégulier faisant des requérant·es d’asile des «criminels» aux yeux du système, indépendamment de toute infraction commise. Ensuite dans les conditions d’accueil: l’architecture des CFA, par les fouilles, la surveillance, les horaires stricts, les punitions ou les espaces d’isolement, rappelle davantage la prison qu’un dispositif d’hébergement administratif.
La co-construction de l’indignité
C’est ici que la spirale se referme. Les stéréotypes sociaux légitiment les pratiques institutionnelles qui en retour les renforcent. Comme le résume Elodie Feijoo: «Si tout le système autour des personnes issues de l’asile est violent, policier et criminalisant, alors l’imaginaire l’est aussi». La focalisation sur le migrant masculin contribue à banaliser des conditions précaires: «[Le traitement médiatique] est souvent focalisé sur les hommes seuls et reproduit l’argumentaire des autorités. Cela se voit, dans la pratique, lors de l’ouverture d’abris de protection civile. […] La mesure est souvent justifiée par le fait que seuls des hommes y seront logés […] ça normalise et ça rend la situation moins choquante » relève Elodie Feijoo. Reconnaître les besoins spécifiques des femmes migrantes reste essentiel, à condition, comme le rappelle Wyss, que cela ne produise pas une dévulnérabilisation implicite des hommes. Il ne s’agit pas de hiérarchiser les vulnérabilités, mais d’en reconnaître les formes diverses. L’exemple ukrainien l’a démontré: lorsque des réfugié·es sont perçu·es comme légitimes à protéger, une réponse d’accueil digne devient alors possible.
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©Image de couverture: Ambroise 2026
Notes
| ↑1 | Anna Wyss, Navigating the European Migration Regime: Male Migrants, Interrupted Journeys and Precarious Lives, Bristol University Press, août 2022. |
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| ↑2 | Robotham, A., & Dubied, A., Parcours de production d’un sujet journalistique potentiellement discriminant, 2022. |
| ↑3 | Immigration Policy Lab (ETH Zurich/Stanford University), European Support for (Some) Asylum Seekers Proves Surprisingly Durable, Research Brief, août 2023. |