Aller au contenu
Emploi

3 – Elle vient d’arriver, parle-t-elle suffisamment bien français ?

Un des grands obstacles mentionnés par les employeur·euses pour engager une personne relevant du domaine de l’asile est la langue. La personne que je vais engager connaît-elle suffisamment bien le français (l’allemand ou l’italien)? Sera-t-elle capable de comprendre les exigences du poste ou les mesures de sécurité? Mon équipe arrivera-t-elle à collaborer avec elle?

Illustration d’Ambroise Héritier

Sur cette page, découvrez quel est le cadre législatif en matière de connaissance de la langue, les mesures de formation proposées par la Confédération et pourquoi les personnes relevant de l’asile sont particulièrement motivées à apprendre une de nos langues nationales, et parfois plusieurs. 

Des questions légitimes que toute structure employeuse peut se poser, comme elle le ferait avant d’engager une personne de nationalité suisse, mais ayant grandi dans une autre région linguistique du pays. Cependant, si trop de questions viennent s’amonceler sur une candidature, il est fort probable que celle-ci soit mise sous la pile, ou tout simplement à la poubelle, privant une personne d’un emploi et l’entreprise d’un profil prometteur. 

Face à la postulation d’une personne issue du domaine de l’asile, une équation rapide peut en effet se mettre en place:« personne relevant de l’asile = personne étrangère = elle ne connaît pas ma langue». Or, cette idée reçue, alimentée par nos biais, éclipse une réalité fort diversifiée. Une personne originaire du continent africain, par exemple, peut avoir comme langue maternelle le français; une personne réfugiée en Suisse a pu pratiquer l’allemand dans son pays d’origine dans le cadre de son travail, par exemple; une autre a pu apprendre le français en autodidacte passionnée par cette langue, ou alors parle anglais. S’en tenir à une première déduction peut mener au rejet de la candidature et ainsi constituer une discrimination silencieuse, mais insidieuse sur le marché du travail.

«Lors des entretiens de conseil, la très très grande majorité des personnes réfugiées disent vouloir améliorer leur français et suivre des cours, car elles savent que la langue leur sera cruciale pour trouver un travail. C’est une demande récurrente, du premier entretien, à tous les suivants. Hier encore, un réfugié me disait «j’en ai besoin pour le travail, et parler avec les collègues.» 

Laurine Jobin, conseillère en intégration 

Le travail permet une véritable immersion dans la langue et permet de progresser plus rapidement. Si on part du constat que les personnes sans activité professionnelle restent souvent chez elles, les occasions de s’immerger dans la langue locale sont rares. Or, c’est précisément grâce à cette immersion que l’on acquiert réellement une langue. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous envoyons nos propres enfants séjourner à l’étranger, afin de renforcer leur apprentissage. Dès lors dès que ces personnes ont accès à un environnement linguistique vivant et quotidien, on peut s’attendre à des progrès rapides et significatifs.

La langue est la clé de l’intégration et les personnes réfugiées le savent. Celle-ci leur permettra non-seulement de tisser des relations sociales et de trouver un travail. Mais aussi de stabiliser leur statut, de pouvoir revoir leurs proches, etc. Selon une étude, «la langue est sans doute la compétence liée au pays d’accueil la plus importante que les migrants doivent acquérir.»[1]Texte original en anglais, traduction personnelle, Source : Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), Language Training for Adult Migrants. Paris : OECD … Lire la suite.

Dès l’obtention de leur permis, les personnes sont accompagnées par les structures cantonales pour apprendre la langue de leur lieu de résidence.  Il existe également la possibilité de financer des cours de langue supplémentaires (ou une autre formation utile au poste) à un·e nouvel·le employé·e lorsque son niveau n’est pas jugé suffisant. 

La procédure d’asile peut durer plusieurs mois, parfois années. Nombre de titulaires de permis B ou F ont donc déjà eu le temps d’acquérir des connaissances de la langue. Au travers de leur parcours d’exil, elles ont généralement dû se débrouiller dans d’autres langues et faire preuve d’une capacité d’apprentissage rapide.

Cadre légal

La Loi fédérale sur les étrangers et l’intégration (LEI) place l’apprentissage d’une langue nationale comme facteur d’intégration. La LEI le soulève dans deux articles:

Art. 58a LEI (Critères d’intégration) :

1 Pour évaluer l’intégration, l’autorité compétente tient compte des critères suivants :

a. le respect de la sécurité et de l’ordre publics;

b. le respect des valeurs de la Constitution;

c. les compétences linguistiques;

d. la participation à la vie économique ou l’acquisition d’une formation.

2 La situation des personnes qui, du fait d’un handicap ou d’une maladie ou pour d’autres raisons personnelles majeures, ne remplissent pas ou remplissent difficilement les critères d’intégration prévus à l’al. 1, let. C et d, est prise en compte de manière appropriée.

3 Le Conseil fédéral détermine quelles sont les compétences linguistiques requises au moment de l’octroi ou de la prolongation d’une autorisation[2]Article 58a, Loi fédérale sur les étrangers et l’intégration (LEI)du 16 décembre 2005 (État le 1er juillet 2023), page consultée le 06.08.2025..

La manière dont les autorités mesurent l’apprentissage effectif d’une langue nationale est abordée dans l’Ordonnance relative à l’admission, au séjour et à l’exercice d’une activité lucrative (OASA):

Art. 77d OASA (Compétences linguistiques et attestation des compétences linguistiques) (art. 58a, al. 1, let. c, LEI)

1 Les connaissances d’une langue nationale sont réputées attestées lorsque l’étranger:

a. a cette langue nationale pour langue maternelle, à l’oral et à l’écrit;

b. a fréquenté l’école obligatoire dans cette langue nationale pendant au minimum trois ans;

c. a participé à une formation du degré secondaire II ou du degré tertiaire dispensée dans la langue nationale parlée au lieu de domicile, ou

d. dispose d’une attestation des compétences linguistiques confirmant qu’il possède les compétences requises dans cette langue nationale et reposant sur une procédure d’attestation conforme aux normes de qualité généralement reconnues en matière de tests linguistiques.

2 Le SEM aide les cantons lors de l’examen des attestations des compétences linguistiques visées à l’al. 2, let. d. Il peut également confier cette tâche à des tiers [3]Article 77d, Ordonnance relative à l’admission, au séjour et à l’exercice d’une activité lucrative (OASA), du 24 octobre 2007 (État le 1er janvier 2025), page consultée le … Lire la suite.

«J’ai toujours travaillé avec des personnes dont le français n’est pas la langue maternelle, issues de l’asile ou non. Avec de la bonne volonté, on arrive toujours à se faire comprendre. Le but pour moi, c’est surtout de créer une équipe avec des gens motivés, qui ont envie de bosser.» 

Julien Morandi, membre de la Direction de Wirbauen

Cours de langue dès l’arrivée en Suisse

Les personnes réfugiées et admises à titre provisoire sont réparties de manière quasi aléatoire dans les cantons. Selon une étude, les «réfugié·es provenant d’un pays francophone ont une probabilité d’emploi supérieur de 10,9 à 11,4 points de pourcentage s’ils sont affectés à un canton francophone »[4]Propos de Pia Pannatier, Université de Genève, le 19 mai 2025, à l’occasion de sa présentation «L’intégration des personnes réfugiées dans le marché du travail: quelques résultats pour … Lire la suite.

Toutefois, étant donné que la langue maternelle ou la langue apprise dans le pays d’origine ne sont pas considérées lors de l’affectation des personnes dans un canton (francophone, germanophone ou italophone), les individus en exil doivent généralement acquérir une nouvelle langue. Un défi, comme pour tout un chacun·e. Pour les y accompagner, la Confédération et les cantons proposent des cours de langue.

L’objectif est que «Les migrantes et migrants disposent de connaissances linguistiques suffisantes pour bien se faire comprendre dans la vie quotidienne et au travail.»[5]Programme d’intégration cantonaux, site d’information, page consultée le 07.08.2025..

L’apprentissage du français, par exemple, peut aller jusqu’au A2 ou plus, selon le projet d’intégration de la personne. Et des cours de langue supplémentaires, pour atteindre le niveau B2 par exemple, peuvent être financés en cours d’emploi.

Des cours de langues supplémentaires, en fonction des besoins de l’entreprise

Dans le cadre de l’Agenda intégration suisse (AIS), les personnes relevant du domaine de l’asile suivent des cours de langue jusqu’au niveau A2. Cependant, si un emploi est à la clé et que les compétences linguistiques doivent être plus élevées, des cours de langue supplémentaires sont pris en charge. À discuter au cas par cas, avec le conseiller·ère en intégration professionnelle.

Un emploi, booster de l’apprentissage d’une langue

La langue est reconnue comme un moteur puissant d’intégration socioprofessionnelle. Et l’exercice d’une activité lucrative, d’un stage ou d’un apprentissage ne peut qu’améliorer sa maîtrise. C’est bien connu: l’immersion est le meilleur outil. On apprend mieux une langue quand on est confrontée à celle-ci dans son quotidien, sur le terrain et dans des situations stimulantes. La place de travail offre ainsi un terrain privilégié pour pratiquer une langue étrangère, notamment en contact avec ses collègues. C’est ce que confirme une étude, qui définit trois «facteurs généraux influençant l’acquisition d’une langue seconde » pour tout à chacun e :  la «motivation», les «opportunités» et l’ «efficience» (Scheible et Rother 2017)[6]“Schnell und erfolgreich Deutsch lernen – wie geht das? Erkenntnisse zu den Determinanten des Zweitspracherwerbs unter besonderer Berücksichtigung von Geflüchteten”, Scheible, Jana A. … Lire la suite.

Le facteur «d’opportunités» est la possibilité pour la personne apprenante d’être confronté à la langue: la durée du séjour est évidemment un élément clé, à quoi s’ajoutent les occasions données à la personne de pratiquer la langue dans son environnement quotidien: avoir des ami·es ou un compagnon ou une compagne qui maîtrisent la langue locale, des voisin·es avec qui échanger, accéder aux médias, avoir des enfants qui apprennent la langue à l’école, participer à des activités bénévoles et avoir un travail où la langue locale est prédominante[7]Idem, page 13..

En bref: S’il ne fait aucun doute que les connaissances linguistiques sont importantes, nuancer les exigences selon les professions, les chances de progression de la personne et les atouts de son profil est un pas vers un recrutement éclairé. Avec un objectif: ne pas passer à côté d’un bon profil!

Réfugié·es & emploi. Au-delà des idées reçues

Brochure à télécharger et à commander ici.

Notes
Notes
1 Texte original en anglais, traduction personnelle, Source : Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), Language Training for Adult Migrants. Paris : OECD Publishing, 2021
2 Article 58a, Loi fédérale sur les étrangers et l’intégration (LEI)du 16 décembre 2005 (État le 1er juillet 2023), page consultée le 06.08.2025.
3 Article 77d, Ordonnance relative à l’admission, au séjour et à l’exercice d’une activité lucrative (OASA), du 24 octobre 2007 (État le 1er janvier 2025), page consultée le 06.08.2025.
4 Propos de Pia Pannatier, Université de Genève, le 19 mai 2025, à l’occasion de sa présentation «L’intégration des personnes réfugiées dans le marché du travail: quelques résultats pour la Suisse», qui mentionne l’étude «Müller, T., Pannatier, P., & Viarengo, M. (2023). Labor market integration, local conditions and inequalities: Evidence from refugees in Switzerland (World Development, 170, 106288) ». Présentation effectuée lors de la Conférence «Parcours vers l’emploi des personnes réfugiées à Genève», organisée par le Bureau de l’intégration et de la citoyenneté de la République et canton de Genève.
5 Programme d’intégration cantonaux, site d’information, page consultée le 07.08.2025.
6 “Schnell und erfolgreich Deutsch lernen – wie geht das? Erkenntnisse zu den Determinanten des Zweitspracherwerbs unter besonderer Berücksichtigung von Geflüchteten”, Scheible, Jana A. Rother, Nina, Bundesamt für Migration und Flüchtlinge (BAMF) Forschungszentrum Migration, Integration und Asyl (FZ), 2017, pages 10-14, page consultée le 06.08.2025.
7 Idem, page 13.