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Centre fédéral de Chevrilles – asile et barbelés

En ligne depuis le 18 septembre 2018

Le 18 juillet 2018, Aldo Brina, chargé d’information sur l’asile du Centre Social Protestant (CSP), s’est rendu au centre fédéral de Chevrilles, aussi appelé Giffers ou Gouglera. Cette structure est la première du genre en Suisse romande (si on ose dire, puisque le centre est situé dans la Singine fribourgeoise…). Elle a pour fonction d’héberger des requérant-e-s d’asile qui attendent le plus souvent une décision de renvoi ou l’exécution de ce renvoi. Selon le Secrétariat d’État aux migrations (SEM) [1], deux tiers des requérant-e-s d’asile affecté-e-s à ce centre ont disparu, c’est-à-dire qu’ils ont préféré passer dans la clandestinité. Un centre de ce même type devrait être construit dans le canton de Genève, sur la commune du Grand-Saconnex, pour 2022. Visite commentée.

Accès

Le centre est isolé. Depuis la gare de Fribourg, l’arrêt de la Gouglera est à 22 minutes en bus (il y a deux bus par heure). Les requérant-e-s d’asile reçoivent un billet hebdomadaire pour aller à Fribourg. D’après le site des CFF, un billet aller-retour coûte 8 francs. Les requérant-e-s d’asile reçoivent 3 francs par jour d’argent de poche. L’achat autonome d’un billet en plus du billet hebdomadaire est donc difficile.

Photo prise à mi-parcours entre l’arrêt de bus et le centre, au loin le centre

Depuis l’arrêt de bus, il faut compter 15 à 20 minutes de marche jusqu’au centre. La marche commence au bord d’une route que longe un sentier mal tracé car recouvert d’herbes assez hautes. Il ne me semble pas me rappeler d’avoir vu un éclairage (pour les trajets de nuits). Je me demande aussi où les requérant-e-s d’asile marcheront l’hiver si le chasse-neige envoie la neige sur le bord de la route. Il existe un petit raccourci pour aller au centre, mais d’après le responsable du centre le propriétaire du chemin refuse que les requérant-e-s d’asile l’empruntent.

Le paysage est bucolique, on croise des panneaux de randonnée en chemin.

Aspect extérieur

Caméras de sécurité à chaque angle du grillage

Grillage extérieur

Dès l’arrivée, le contexte est posé : des grillages surmontés de trois fils barbelés clôturent le centre. Aux angles, il y a des poteaux surmontés de deux caméras de surveillance. Cela ressemble très fortement à un centre de détention.

Alors que je marche sur la voie publique vers le centre, une patrouille d’agents de sécurité passe en voiture à mes côtés. Ils m’interpellent : « Qu’est-ce que vous faites-là ? ». Un peu surpris, je réponds que j’ai rendez-vous avec le responsable du centre. Ils me souhaitent une bonne journée et s’en vont.

Porte d’entrée principale, « centre fédéral d’asile » traduit en cinq langues

Sécurité

Outre les clôtures extérieures, les bâtiments sont cloisonnés par de lourdes portes vitrées. La plupart sont fermées pour les requérant-e-s d’asile. À l’entrée on passe par une loge d’agents de sécurité. En face de la loge se trouvent des salles pour effectuer les fouilles, imposées aux requérant-e-s d’asile à chaque entrée. Le responsable insiste sur le fait qu’il y a eu des résidents toxicodépendants pendant les premières semaines (ce qui est lié à une vague de ressortissants spécifiques qui a traversé toute l’Europe), et que les fouilles ont alors permis la saisie de substances illicites et d’objets contondants. L’épisode semble être clos, pourtant les fouilles demeurent systématiques, conformément à l’ordonnance régissant la vie dans les centres.

Les requérant-e-s d’asile ne peuvent pas sortir du centre en dehors des heures prévues par l’ordonnance (9h-17h) sous peine de s’exposer à des sanctions.

À ce stade, il n’est pas inutile de rappeler que cette ordonnance a été vivement critiquée par la Commission fédérale contre le racisme.

Bâtiments

Le bâtiment principal est élevé (7-8 étages). Il est flanqué d’un bâtiment administratif qui sert à l’ORS (société privée chargée de l’encadrement), à l’agence Securitas, à la protection juridique et au SEM. Tout est neuf, impeccable, et pour le moment spacieux. Il y a des dortoirs, des douches, des toilettes, un étage réservé aux femmes, un autre réservé aux familles, deux salles de fitness (parce que le centre était auparavant un centre du cure pour les personnes en surpoids), une salle de ping-pong et de baby-foot, un réfectoire, une chapelle transformée en salle polyvalente, trois salles de prière, une aumônerie, un « lounge » baptisé « bellevue » avec terrasse, une infirmerie avec plusieurs salles et chambres, une salle pour les visites du médecin, une salle de distribution des médicaments, une salle mise à disposition de la société civile, un vestiaire avec des habits seconde main, des salles de cours (l’enseignement scolaire pour les enfants aura lieu à l’intérieur du centre), un bureau pour l’aide au retour, un bureau pour le Conseil juridique, etc.

Dortoir

Salle de fitness héritée de l’achat du centre qui auparavant était un centre de cure pour les personnes en surpoids

Habitant-e-s

Lors de ma visite, il n’y a que 20 personnes dans le centre (j’en croise une dizaine) dont 4 femmes. Il n’y a pas encore d’enfant, mais le dispositif est aussi prévu pour des familles [depuis ma visite, des familles seraient arrivées]. Le centre pourra héberger jusqu’à 130 résident-e-s dans la phase pilote et jusqu’à 250 résident-e-s dans le futur. Selon le directeur, il y a eu environ 30-40 personnes qui sont passées par le centre pour le moment (ouverture au printemps 2018).

Au total, deux tiers des requérant-e-s ont disparu [2] (passage dans la clandestinité en Suisse ou départ vers un autre pays, personne n’en sait rien), d’autres ont été renvoyé-e-s depuis le centre (dans certains cas via de la détention administrative à Fribourg, Zurich ou Genève).

Les personnes qui arrivent passent de 2 à 4 semaines dans le centre de procédure à Boudry. Comme la durée totale de séjour possible en Centre fédéral d’asile est fixée à 140 jours, les requérant-e-s d’asile peuvent passer jusqu’à 3 mois et demi dans le centre de Chevrilles. Il faut toutefois évidemment s’attendre à beaucoup de « disparitions », à l’instar de ce qui se passe à Zurich.

Protection juridique

Deux personnes sont engagées par Caritas pour le conseil juridique, c’est-à-dire les informations générales sur la procédure. Elles assurent tour à tour une permanence qui a lieu tous les jours de 13h à 17h. Lorsque cela est nécessaire, un représentant juridique peut être appelé pour un entretien individuel.

Effectifs

Le responsable du centre m’annonce un responsable du SEM, une infirmière, une visite hebdomadaire d’un-e médecin (d’autres sources témoignent de visites plus sporadiques), 13-15 personnes pour ORS, et un nombre de Securitas qu’il ne me communiquera pas « pour des raisons de sécurité »… j’ai compté au moins 6 agent-e-s différent-e-s lors de ma visite. D’après d’autres sources, il y a en principe autant d’agent-e-s de sécurité que d’employé-e-s d’ORS. De nombreux observateurs s’accordent à dire qu’il faudrait plus de moyens pour l’encadrement et moins pour la sécurité. C’est particulièrement flagrant quand le centre est presque vide, avec un dispositif de sécurité impressionnant.

Direction

La direction du centre fait preuve de cordialité, tout en se montrant stricte sur des points étonnants : refus que la secrétaire générale de Solidarité sans frontières (SOSF) visite le centre avec moi (« SOSF est dans une posture d’opposition systématique contre le SEM »), refus que je parle aux requérant-e-s d’asile dans le centre (« ils ont pu parler à la Commission nationale de prévention de la torture (CNPT) et aux conseillers juridiques, je ne veux pas qu’ils soient trop sollicités »). La société civile se heurte elle aussi à cet excès de rigueur : interdiction d’avoir du matériel d’Amnesty sur leur stand lors de la journée portes ouvertes, refus que les bénévoles qui organisent une activité par semaine sortent du centre avec les requérants « pour des raisons de sécurité ». La légalité de ces exigences est discutable.

Impression générale

Compte tenu de tout ce que j’ai vu, il n’est pas possible de douter que le centre fédéral d’asile avec fonction de départ est une sorte de pré-détention administrative en vue du renvoi. Le dispositif sécuritaire est certes le même que celui qui régit les autres Centres fédéraux d’asile, mais comme ailleurs, il est choquant. Il entrave la liberté de mouvement (voir les recommandations de la Commission fédérale contre le racisme [3]) et jette d’emblée le discrédit sur la population qui vit dans le centre aux yeux des riverains ou des badauds. Outre ce dispositif sécuritaire, la situation administrative des personnes qui y résident est l’attente en vue d’une décision de renvoi ou de l’exécution du renvoi (NEM Dublin pour la plupart), sans savoir à quel moment celui-ci interviendra, instaurant un climat psychologique que je n’ai pu moi-même constater mais qui à cet égard ressemblerait à celui de la détention administrative.

Les différentes personnes qui se rendent au centre avec lesquelles j’ai pu discuter ne voient pas vraiment de requérant-e-s d’asile à l’extérieur du centre, sauf celles et ceux qui marchent sur le chemin de l’arrêt de bus. On peut déduire que la situation géographique fait que les requérant-e-s d’asile ne trouvent pas d’intérêt à sortir du centre. À cela s’ajoute que les fouilles systématiques peuvent être perçues comme un moment désagréable voire humiliant, qui décourage également les gens de sortir.  Il y a donc un certain effet « emprisonnement ».

Société civile

Salle réservée pour les activités de la société civile

Des habitant-e-s de la région ont créé l’association « Flüchtlinge Wilkommen in Sensebezirk » en 2016. L’intention est notamment de montrer qu’il y a autre chose que des réactions hostiles au centre dans la région. Pour l’instant ses membres ont une activité une fois par semaine de 14h à 17h. Un café d’accueil où on joue, où on parle entre êtres humains.

Les bénévoles aimeraient trouver un espace à l’extérieur du centre, pour pousser les requérant-e-s d’asile à sortir un peu. Par ailleurs, la salle à l’intérieur du centre est imprégnée de l’atmosphère de contrôle et par l’omniprésence des autorités. Les bénévoles peinent à y instaurer un réel climat de confiance avec les requérant-e-s d’asile.

 

[1] Déclaration d’Emmanuelle Jacquet von Sury dans la Liberté, 22 août 2018

[2] Déclaration d’Emmanuelle Jacquet von Sury dans la Liberté, 22 août 2018

[3] http://www.ekr.admin.ch/dokumentation/f107/1311.html

Aldo Brina

Chargé d’information et de projets du Centre Social Protestant – Secteur réfugiés


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