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Reportage | Hautes Alpes : une frontière miroir des politiques européennes

En ligne depuis le 31 janvier 2019 et publié dans - modifié le 14 février 2019

2 cols, 2 mesures

Grâce, entre autres, aux articles de « Vivre Ensemble », j’ai suivi avec effroi ce qui se passait dans la région des Hautes Alpes entre l’Italie et la France pour les réfugiés ainsi que pour les personnes solidaires. Après avoir lu l’article « Chronique d’une mort annoncée » (VE n°168/juin 2018) qui témoigne de la mort d’une jeune femme sur cette frontière, mon sang n’a fait qu’un tour. Je décide de me rendre sur place. En tant que réalisatrice et citoyenne, il est toujours important pour moi de voir de mes propres yeux les conséquences humaines d’une machine institutionnelle, de rencontrer les personnes concernées et d’accumuler des témoignages pour un futur film qui sait… Je veux également me rendre compte du relief ; les deux cols, les villages que je ne connaissais que de nom. Je veux aussi rencontrer des réfugiés et les bénévoles des refuges solidaires en Italie (avant la traversée) et en France (après la traversée).

Photo: Élise Shubs

Je découvre cette région formée uniquement de hautes montagnes et de vallées. Les deux seules possibilités de rejoindre la France depuis l’Italie sont de traverser le col du Montgenèvre (1850 m.) et le col de l’Echelle (1762 m.). Il n’existe aucun autre chemin. Le but des réfugié-e-s est d’arriver à Briançon, première ville française après cette difficile marche. Les deux cols comportent une douane aux aguets. De nombreux touristes viennent apprécier paisiblement la région, ancienne station des Jeux olympiques. Un décor idyllique. A côté, l’omniprésence policière détonne, choque. Ils sont en voiture, en moto, en quad, à pied scrutant les chemins de leurs jumelles.

Je commence mon périple du côté italien, dans le petit village de Clavière situé au pied du Montgenèvre. Je visite le refuge «Chez Jesus» qui accueille les migrant-e-s avant leur essai de traversée du col. Ce refuge autogéré qui survit uniquement grâce aux dons et au bénévolat est installé dans la salle de paroisse en bas de l’église du village. Il est ouvert 24 h sur 24 avec des bénévoles provenant de toute l’Europe qui se relaient. Une des permanentes m’explique que le refuge, seul point de chute, est en voie d’expulsion pour cause de dénonciation du curé. Il a effectivement été évacué le 10 octobre par les forces de l’ordre.

“Des invasions ? On évoque ce terme des forces armées qui veulent occuper un pays. On ne peut pas l’employer pour des personnes désarmées qui arrivent en petits groupes, avec des femmes et des enfants. Il n’y a rien à sécuriser contre ça.”
Erri de Luca, « Des crimes de guerre par temps de paix », Mediapart, 17.09.2018

Une traversée toujours plus dangereuse

Je vois un petit groupe de personnes, dont une femme avec un enfant en bas âge sur le dos, autour d’une carte de la région qui se prépare pour la traversée. Ils ne peuvent emprunter la route principale. Ils doivent traverser la montagne par des sentiers, eux aussi surveillés. S’ils se font attraper par la police française, celle-ci les ramène en Italie. À Clavière même! D’où ils retenteront la traversée, peut-être en empruntant un chemin encore plus dangereux, en étant encore plus épuisés.

Plus tard dans la journée, je commence un bout de ballade depuis le col. Après quelques minutes, j’aperçois deux joggers avec un attirail digne des coureurs de marathon, ils dévalent la pente comme s’ils avaient croisé un yeti. À ma hauteur, l’un d’eux sort son bandeau de la gendarmerie et me demande d’un ton très agité si je n’avais pas vu deux personnes noires passer. Je les regarde de manière totalement abasourdie et évidemment je leur dis non. Ils me redemandent si je suis sûre, car apparemment, « c’est vraiment très important ».

Le lendemain, je décide d’aller voir l’autre col; celui de l’Échelle. Je le gravis en voiture. La route particulièrement sinueuse et abrupte, la dénivellation et le vide de la falaise sont tels que je suis prise de nausées en arrivant en haut. Je vois un des sentiers pédestres utilisés par les réfugiés qui, eux, doivent le franchir à pied. Je décide de le redescendre un petit bout. Je découvre les chaînes incrustées le long de la paroi rocheuse: elles permettent de s’accrocher au-dessus du vide. Je vois, en contre bas, le fameux escalier, auparavant une « échelle », qui permet de passer entre deux roches séparées par le vide. Même avec toute la bonne volonté du monde, mes jambes n’avancent plus et je fais demi-tour.

Arrivée à Briançon, ville fortifiée entourée de cinq forts, je rencontre le Collectif Refuge Solidaire (CRS). Une petite maison, mise à disposition par la mairie pour accueillir les réfugiés après leur traversée des montagnes. Pauline, la coordinatrice, civiliste, est la seule rémunérée, enfin plutôt défrayée. Elle me fait visiter le refuge. Celui-ci tourne uniquement avec l’aide de bénévoles. Cette équipe incroyable me fait penser aux volontaires de l’ARAVOH à Vallorbe. Ils accueillent aussi régulièrement des bénévoles de passage qui viennent de toute l’Europe, un-deux jours, une semaine, un mois.

Photo: Élise Shubs

Le Collectif offre un accueil 24h sur 24. « Les gens arrivent en tout temps. On leur donne à manger, à boire, un matelas. On ne leur pose aucune question. Ils ont besoin de repos. Puis on leur explique le fonctionnement du refuge; la lessive, les repas (3 par jours cuisinés et servis par des bénévoles). L’aide médicale. Certains sont malades, d’autres se sont blessés en chemin ». Cet été, ils accueillaient jusqu’à 650 réfugiés par mois: enfants seuls, femmes, hommes, femmes enceintes, femmes avec enfants en bas âge et familles.

Ce lieu leur permet de reprendre des forces, car le périple ne s’arrête pas là. Briançon n’est qu’un lieu de passage. Ils ne peuvent y déposer une demande d’asile. Les bénévoles les aident à trouver comment atteindre la ville ou le pays où ils veulent aller.

Le périmètre du refuge bénéficie d’une forme de tolérance tacite; les réfugiés y sont en sécurité. En dehors de ce lieu, ils sont à la merci d’être arrêtés et renvoyés en Italie. Ils sont traqués partout: dans le village, à la gare, seul lieu de départ vers d’autres destinations, puis dans le train.

À la fin, une bénévole m’explique que la plupart des personnes qui arrivent au refuge ont un projet; rejoindre une certaine ville française, des amis, de la famille. Elle a vu des personnes voulant rejoindre presque tous les pays européens. «Presque», car en deux ans, ils n’ont jamais rencontré un réfugié qui avait comme projet de se rendre en Suisse. Même pour rejoindre le nord de la France ou l’Allemagne, ils préfèrent emprunter d’autres chemins que de traverser la Suisse, « qu’il faut éviter à tout prix, car c’est trop dangereux ».

Quelle honte d’entendre ces propos ! Les artisans de la politique de dissuasion doivent s’en frotter les mains…

ÉLISE SHUBS
Réalisatrice www.impasse-lefilm.ch


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