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Carnet de bord croisé, par Marion Dinart

En ligne depuis le 2 janvier 2020 et publié dans - modifié le 20 décembre 2019

C’est un récit intime à deux voix que nous livre Marion Dinart, dans son Carnet de bord croisé. Le récit d’une histoire commune qui démarre un jour de novembre 2016, lorsqu’un Nataniel hésitant, circonspect, pénètre pour la première fois chez elle accompagné de son éducatrice. Une histoire en «je», parce que Marion Dinart n’avait pas prévu d’en faire un livre, mais plutôt de mettre à distance les émotions et les interrogations que l’arrivée d’un jeune mineur non accompagné au sein de sa famille a provoquées.

Cet article a été publié dans un cahier spécial de la revue Vivre Ensemble, qui propose une sélection de livres et BD sur la thématique de l’exil. À télécharger ici ou en cliquant sur l’image ci-dessus.

« Autour d’une même scène, nous avions des lectures différentes et il avait beaucoup de choses à dire », nous explique l’auteure. Ils avaient un projet commun, mais pour lui, ce n’était pas le moment, il avait d’autres priorités: apprendre le français, trouver une voix d’apprentissage, découvrir la vie à Genève, les copains, les petites amies. «Et tellement de choses à absorber qui n’attirent plus notre attention».

Alors Marion Dinart a pris le parti de raconter pour deux. D’entrecroiser les regards et les temporalités. Son récit de ces deux années durant lesquelles elle, son compagnon, ses deux enfants vont apprivoiser et accompagner Nataniel jusqu’à sa majorité. Et le récit du parcours de cet enfant parti de nuit d’un petit village d’Érythrée, malgré la promesse faite à sa mère de ne pas partir. Il n’avait que 13 ans.«Je les ai vus menacer mon père, le frapper, ils ont fait pareil avec moi. Je ne resterai pas, même si j’ai promis.» Un parcours reconstitué par l’auteure à mesure des évocations de Nataniel aux moments les plus inattendus (extrait). Deux ans de voyage, d’amitiés nouées et dénouées, d’expériences extrêmes, traumatisantes, à travers le désert, la Libye, la Méditerranée; puis la Suisse et Genève, et son séjour au foyer de l’Étoile. Jusqu’à ce jour où il a sonné à sa porte.

L’auteure raconte avec une plume imagée des scènes partagées de la vie quotidienne, où l’absurde confine avec l’humour. Elle dit ses doutes, interroge ce rôle de «maman d’accueil » que la vraie maman de l’adolescent cherche à lui confier. Son livre ne masque pas les difficultés que représente l’irruption dans une «famille urbaine occidentale» d’un adolescent venu d’ailleurs, parfois imbu d’une toute-puissance propre à son âge et à son parcours, parfois désemparé face à un monde qui lui est inconnu et qu’il s’agit pour lui de décoder.

L’auteure dit aussi tout ce que Nataniel leur a apporté en termes de valeurs, d’ouverture, de remise en question sur nos propres tabous. «Nous, adultes, sommes gênés de dire ce qui se fait, ou pas. Nataniel était avide d’explications, que l’on mette des mots sur les choses, parfois les plus basiques», explique Marion. Certaines scènes, au demeurant très drôles comme celles de l’entrée à la piscine ou de l’interphone, révèlent les implicites et automatismes dont nous n’avons même pas conscience. «Ce qui frappe, c’est la reconnaissance du jeune à qui l’on parle, explique, décrit: il y a enfin quelqu’un qui ne craint pas de dire». Une gratitude qu’expriment les yeux de Nataniel, lorsque, en explicitant certaines attentes, l’adulte lui donne les clés pour agir «juste».

La force de ce récit réside autant dans la posture et la sensibilité de l’auteure que dans les réflexions qu’elle apporte, à partir de situations très concrètes, sur la façon d’accueillir ces jeunes mineurs non accompagnés en Suisse, de les former et de leur offrir un avenir. Très bien écrit, il rend hommage à ces familles-relais qui ont essaimé à Genève et ailleurs, ouvrant leur porte, et leur cœur comme le dit Marion Dinart, à ces adolescents.

SOPHIE MALKA

À Genève, 128 jeunes sont actuellement en contact avec une famille-relais pour un repas, des activités communes. Le projet est géré par le Service social international et l’Association des médiatrices interculturelles (amicge.ch).
En savoir plus: http://solidarity-young-migrants.ch/fr

Marion Dinart est née en 1972 et vit actuellement en Suisse. Active professionnellement dans le domaine de la santé, elle a précédemment vécu plus de quatre ans en mission à l’étranger, en Afrique et en Amérique latine, dans des projets de développement et de coopération. Carnet de bord croisé est son premier récit. 

Marion Dinart, Carnet de bord croisé, L’Harmattan, 2019, 20 CHF. Disponible à la Librairie du Boulevard, ainsi qu’à La Librerit. Peut-être commandé dans toutes les librairies ou en version électronique sur ce lien (10 euros)

(…) nous lui servions un plat de pâtes et lui faisions découvrir la joie du fromage qui fond sur la sauce brûlante alors que lui revenaient les premiers souvenirs,pourtant enfouis de nombreux mois: les pâtes, nous dit-il, il les mangeait durant sa traversée du désert. La puissance évocatrice de ce plat-là fit émerger en lui des bribes d’une ancienne vie qu’on appelle froidement « le parcours migratoire ». C’est pourtant sa vie et son histoire, cela fait partie de lui et il nous le partage: il se met donc à raconter cette traversée infinie et les conditions indicibles qui en ont émaillé le chemin, tout en mangeant tranquillement ses pâtes, qu’il semble grandement apprécier. Les enfants écoutent bouche bée, pas très sûrs de tout comprendre. Nous non plus. Mais son récit est là, mêlé à nos spaghettis, et nous faisons face en improvisant du mieux que nous pouvons, gérant à l’instinct nos émotions, leur contrôle, les questions rationnelles mais oh combien précises de Thibaud (neuf ans) et les regards en coin de Théo (quinze ans) surpris et probablement secoué.

Et c’est ainsi que, de temps en temps, les vannes de sa mémoire s’ouvrent sans que nous ne les voyions venir: c’est une vision fugace, un souvenir surgi, une odeur diffuse qui font couler les mots de Nataniel. Nous accueillons son récit comme nous l’accueillons lui, bras ouverts et parfois gifle en pleine figure.

Le reste du temps, il s’immerge, se plonge, se fond dans notre vie de famille. Cela se fait petit à petit. Nataniel découvre que nous partageons, hormis nos repas, nos journées, nos rencontres, nos émotions, bref c’est toute notre vie de famille qui s’ouvre à lui. Et Nataniel s’ouvre à nous. (…)


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