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Carnet de bord croisé | Le téléphone / février 2017 [7/9]

En ligne depuis le 16 décembre 2019 - modifié le 18 décembre 2019

Chaque jour, du 10 décembre, Journée des droits humains, au 18 décembre, Journée internationale des migrants, Vivre Ensemble vous offre un extrait du livre Carnet de bord croisé, de Marion Dinart. Une façon de vivre le calendrier de l’Avent à travers le récit inspiré de l’accueil d’un jeune migrant non accompagné au sein d’une famille urbaine occidentale. S’y entremêle le périple de celui-ci de l’Érythrée jusqu’en Suisse. L’auteure raconte les fossés, les écueils, les fous-rires et les dimensions transculturelles de la rencontre jusqu’à l’intime de sa vie familiale. Présenté sous forme d’un écrit à quatre mains, il retrace quatre ans d’une incroyable aventure..

L’auteure Marion Dinart est née en 1972 et vit actuellement en Suisse. Active professionnellement dans le domaine de la santé, elle a précédemment vécu plus de quatre ans en mission à l’étranger, en Afrique et en Amérique latine, dans des projets de développement et de coopération. Carnet de bord croisé est son premier récit. 

Marion Dinart, Carnet de bord croisé, L’Harmattan, 2019, 20 CHF. Actuellement disponible à la Librairie du Boulevard, ainsi qu’à La Librerit. Peut-être commandé dans toutes les librairies ou en version électronique sur ce lien (10 euros)

(…) Notre ligne téléphonique fixe relie le Nataniel d’aujourd’hui avec sa famille en Érythrée. C’est un pont entre deux lieux mais la distance réelle est bien plus grande que la simple somme kilométrique qui nous sépare : à celle-ci s’ajoute encore l’immense fossé entre la réalité d’un monde rural reculé et celle d’un quotidien urbain occidental.

En regardant la photo papier de sa mère légèrement jaunie, je crois distinguer une certaine fierté dans le regard, des traits un peu durs mêlés à une infinie tendresse ; elle semble fatiguée, son vêtement traditionnel renforce le respect qu’elle impose, sa coiffure tressée très bas sur le front donne un air de cliché ethnographique à la scène. Qui peut bien être cette femme ? Que pense-t-elle ? Que sait–elle ? Et comment peut prendre sens, pour elle, la réalité que Nataniel lui transmet lors de leurs brefs échanges téléphoniques ?

Il a fallu un nombre incalculable d’appels et plusieurs semaines de patience avant d’obtenir une tonalité au bout de notre téléphone. Lorsqu’il a finalement joint sa mère et lui a annoncé du même coup qu’il était en Suisse chez une famille et qu’il allait à l’école, je ne peux prétendre avoir saisi les émotions qu’elle a pu ressentir. La ligne grésillait, la latence de quelques secondes séparant une fin de phrase de la réponse de l’autre laissait croire à chaque instant que la liaison était interrompue.

Il avant cherché tant de fois à joindre ses parents, la ligne semblait coupée ; ce soir pourtant, la tonalité retentit et nous l’entendîmes prendre la parole en tigrinya, et parler, parler, parler. Comment peut-il transmettre et se sentir compris ?
Sa mère n’est jamais sortie d’Érythrée, elle ne s’est jamais rendue à la capitale, elle ne sait pas lire, ne dispose d’aucun moyen de communication, ni téléphone, ni télévision. Tout juste un petit poste de radio, qu’elle peut écouter lorsqu’ils ont des piles, sur lequel le programme national diffuse des informations locales. Son village est à plusieurs heures de marche de la première ville, où elle ne se rend que rarement. Elle est la deuxième épouse d’un homme plus âgé, dont elle a eu cinq enfants. Son temps est occupé à prendre soin d’eux et de la case ainsi qu’à cultiver leur petit champ. Quelles représentations peuvent avoir les mots de Nataniel, ses explications ? Quel sens donne-t-elle aux propos de son fils ?

Je sais qu’il ne lui a pas raconté son séjour au Soudan ; de même, il souhaite qu’elle ne connaisse pas la vérité sur le voyage en Lybie et la traversée de la Méditerranée. Il a raison mais je ne peux m’empêcher de me dire qu’elle doit douter de tout et que la photo que l’on prendrait d’elle la montrerait aujourd’hui plus dure encore et plus usée sans doute par le chagrin et l’inquiétude.

Je suis admirative de l’énergie qu’il met à lui raconter. Par moment, il semble la rassurer ; à d’autres, il narre de longues phrases qu’il n’interrompt que pour reprendre son souffle.

Il me transmet quelques mots que sa mère souhaite me dire. Quelque chose tournant autour de la symbolique maternelle et du nouveau rôle que j’occupe maintenant près de Nataniel. Il me traduit que je suis à présent sa nouvelle mère et qu’elle me le laisse. Le français de Nataniel est encore balbutiant, imprécis. Je ne saurais jamais exactement ce qu’elle a dit en tigrinya. Mais je réponds immédiatement qu’elle reste à jamais sa mère et que je soutiendrai Nataniel sans prétendre occuper sa place.
Nataniel a froncé les sourcils, baissé les yeux, secoué la tête. Ma réponse ne semblait pas convenir. J’ai paraphrasé pour me faire comprendre mais il semblait très contrarié. Pourtant il m’apparaissait très important de redire à cette femme qu’elle resterait toujours la mère de Nataniel et qu’il n’y avait personne pour la remplacer. Mais j’ai senti la confusion grandir en moi. De quoi me défendais-je ?

Bien sûr qu’il était évident à tous les deux, bien plus qu’à moi, que leur lien était indéfectible. Elle souhaitait seulement qu’il y eut quelqu’un pour prendre soin de son fils, elle espérait mon engagement et je semblais rejeter cet honneur, ce qui heurtait Nataniel qui refusait de traduire mes propos.

Je me suis sentie confuse : je voyais bien que je ne convenais pas à la situation et que je manquais quelque chose. J’imaginais cette femme dans la case de son voisin détenteur d’un portable, le petit dernier sur son dos, agrippée à ce téléphone porteur d’espoir : son fils va bien, il n’est pas seul, il est peut-être arrivé quelque part où il va pouvoir rester. Mais je me sentais usurpatrice et ne voulais me donner un rôle que je percevais comme celui d’une voleuse. Je me trompais grandement. Nataniel a fini par me pousser doucement hors de la chambre, reprenant l’échange avec sa mère sur un ton que je perçus comme rassurant. Il promettait ce que je n’étais pas capable de dire mais que tous espéraient : je serai là pour veiller comme une mère sur lui.

C’était une évidence et il ne s’agissait de voler la place de personne (…)

Vous trouverez dans le prochain Vivre Ensemble notre recension du livre, ainsi que divers ouvrages à offrir ou à s’offrir. Les extraits des chapitres à retrouver sur asile.ch:

 


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