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EHESS |Migrant.e.s réprim.é.s face au Covid-19: un crime contre l’humanité?

En ligne depuis le 2 juin 2020

Claude Calame, directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales à Paris, rédige un texte qui pose la question de la responsabilité de l’Europe vis-à-vis du traitement infligé aux personnes migrantes lors de la pandémie de Covid-19.  “Au lieu de la mise à l’abri exigée par les circonstances, les mesures de confinement imposées par la pandémie du Covid-19 sont un nouveau prétexte non seulement pour fermer les frontières de l’UE aux exilées et aux exilés, mais aussi pour les enfermer en Europe même dans des camps aussi insalubres qu’ils sont favorables au développement de l’épidémie. L’UE s’apprête-t-elle à commettre à l’égard de migrantes et migrants un troisième crime contre l’humanité ?”

L’article rédigé par Claude Calame “Face au Covid-10; migrantes et migrants réprimés en France, en Grèce, en Méditerrannée: un nouveau crime contre l’humanité” a été publié le 20 mai 2020 sur le site de L’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) de Paris.

Face au Covid-19, migrantes et migrants réprimés en France, en Grèce, en Méditerranée : un nouveau crime contre l’humanité

Claude Calame

Révoltes et répression policière dans les centres de rétention administrative de Mesnil-Amelot et de Vincennes, enfermement des réfugiées et réfugiés dans les camps de Grèce en particulier dans le campement surpeuplé de Moria sur l’île de Lesbos, nouvelle fermeture des ports italiens et maltais au seul bateau de sauvetage encore actif en Méditerranée centrale alors que les naufrages d’embarcations emmenant des personnes cherchant un refuge dans l’UE se multiplient. Au lieu de la mise à l’abri exigée par les circonstances, les mesures de confinement imposées par la pandémie du Covid-19 sont un nouveau prétexte non seulement pour fermer les frontières de l’UE aux exilées et aux exilés, mais aussi pour les enfermer en Europe même dans des camps aussi insalubres qu’ils sont favorables au développement de l’épidémie. L’UE s’apprête-t-elle à commettre à l’égard de migrantes et migrants un troisième crime contre l’humanité ?

Rappelons-le. En octobre 2013, deux embarcations transportant un millier d’exilés, hommes, femmes et enfants, faisaient naufrage au large de l’île de Lampedusa, entre la Libye et la Sicile. En dépit de l’intervention des garde-côtes italiens, la plupart d’entre eux perdirent la vie. À ce drame le gouvernement italien répondit en lançant l’opération « Mare Nostrum » : en moins d’un an plus de 100 000 personnes migrantes en perdition en Méditerranée furent secourues, accueillies en Italie et traitées en tant que demandeurs d’asile.

On sait ce qu’il est advenu d’un élan d’hospitalité humanitaire hélas passager. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (l’OIM rattachée à l’ONU), durant la seule année 2019 1283 personnes exilées sont mortes en tentant de traverser la Méditerranée. Et toujours selon l’OIM, depuis le début de 2014, ce sont exactement 19 164 exilées et exilés qui ont trouvé la mort dans leurs tentatives maritimes de rejoindre un pays de l’Union européenne. C’est que, dès l’été 2014, le gouvernement italien a été contraint à renoncer à l’opération de sauvetage et d’accueil des personnes en exil. « Mare Nostrum » est remplacé par « Frontex Plus », un programme de contrôle répressif des frontières méridionales de l’UE imposé et géré par la Commission européenne.

La fermeture des frontières de l’UE aux migrantes et migrants sous la contrainte a pris les formes multiples que l’on connaît : érection de murs et de palissades fortifiées aux frontières orientales et occidentales de l’UE, contrôle électronique et policier des traversées maritimes depuis la Libye et depuis la Turquie, vastes opérations d’externalisation des frontières de l’UE, tels l’accord du 18 mars 2026 avec la Turquie qui a accepté de retenir sur son territoire plus de trois millions de réfugiés, en majorité syriens, ou les accords répétés avec les garde-côtes de Libye, dont les eaux territoriales ont été étendues, pour refouler exilées et exilés en quête d’un refuge dans l’UE. Aux frontières même de l’Europe on a assisté à l’installation de ces centres de tri discriminant que sont les « hotspots » ; ils sont devenus en Grèce de vastes camps de rétention des réfugiées et réfugiés que les autres pays de l’UE refusent d’accueillir. Aux murs externes se sont ajoutées les barrières hérissées de barbelés érigées par la Hongrie, la Croatie, la Slovénie, etc. Et que dire des obstacles juridiques opposés au travail des ONG actives dans le sauvetage en Méditerranée ? En France même on mentionnera aussi bien la traque aux migrantes et migrants organisée à la frontière franco-italienne, à Vintimille, dans la vallée de la Roya ou au col de l’Échelle, que la répression constante dont exilés et exilées tentant de se rendre en Grande-Bretagne sont les victimes dans le Calaisis ; et c’est sans compter avec les évacuations régulières dont sont les victimes les migrants tentant de survivre dans des conditions de promiscuité et d’hygiène inacceptables le long des canaux du nord-est de Paris. Quant à celles et ceux qui tentent de leur porter secours dans l’état d’extrême précarité où les réduisent dénigrement, discrimination, harcèlement et répression, ils tombent sous le coup du « délit de solidarité ».

C’est dire le refus d’accueillir celles et ceux qui ne sont que les victimes soit des conflits dont les pays de l’UE sont les complices plus ou moins tacites dans des pays tels l’Irak, l’Afghanistan, la Syrie ou le Yémen, soit du système économico-financier défendu par l’UE sur la base en particulier des principes d’un néolibéralisme imposé par un capitalisme dérégulé ; par une économie de marché axée sur extractivisme, productivisme, croissance et profit financier, la mondialisation économico-financière a établi des rapports de domination néo-coloniaux sur les pays les plus pauvres dont on exploite les ressources dites « naturelles » et les « ressources humaines » ; cela dans la seule perspective de la maximisation des profits. On en connaît les conséquences autant quant aux destructions environnementales impliquées que pour le creusement des inégalités entre pays riches et pays pauvres et dans ces pays eux-mêmes, au nord comme au sud.

Pour en revenir à la Méditerranée centrale, comment donc la coopération serrée de l’UE avec un consortium de milices libyennes a-t-elle pu provoquer, dans les naufrages que l’on sait, la mort d’au moins 14 000 personnes depuis 2013, avec la probable disparition de plusieurs dizaines de milliers d’autres exilées et exilés ? Et comment cette collaboration a-t-elle pu avoir comme conséquences l’interception et le transfert forcé en Libye de près de 50 000 migrants contraints de fuir guerres, répression et misère dans des camps d’internement où la torture systématique, le viol, l’esclavage, les exécutions, le racket, le travail forcé et le trafic d’êtres humains sont monnaie courante ? Ce double questionnement a déterminé l’enquête longue de trois ans qui a amené Omer Shatz, spécialiste en droit des réfugiés à Sciences Po, et Juan Branco, ancien assistant du Procureur de la Cour pénale internationale, à soumettre en juin dernier à cette même cour une communication argumentée de 250 pages : elle accuse les dirigeants de l’Union européenne de crimes contre l’humanité.

En effet l’article 7 du « Statut de Rome » de la CPI (17 juillet 1998) désigne également comme crime contre l’humanité « les autres actes inhumains de caractère analogue (i. e. : meurtre, déportation, emprisonnement, réduction en esclavage, torture, persécution, etc.) causant intentionnellement de grandes souffrances ou des atteintes graves à l’intégrité physique ou à la santé physique ou mentale ». C’est exactement vers une situation tombant sous le coup de cette définition que s’achemine l’UE dans sa politique renouvelée soit d’enfermement, soit de refoulement de migrantes et migrants face à la menace de l’épidémie.

Quoi qu’il en soit, écoutons pour terminer la conclusion de l’allocution prononcée par Giusi Nicolini, la maire de Lampedusa en 2013, à l’Université de Genève dont elle était l’hôte d’honneur en octobre dernier : « Affronter cette immense urgence humanitaire d’une manière différente est possible, pas seulement en pleurant et en oubliant, mais en reconnaissant ces personnes comme des sujets de droit, piétinés sur leur terre, le long de la route migratoire, dans les camps de la Libye et aujourd’hui même dans la mer. Ce n’est qu’alors que nous pourrons donner des réponses politiques à la complexité d’un défi que nous savons long et difficile, fatigant et exigeant ».


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