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Notre regard

Réfugié·es climatiques | Rester ou partir ? Face à l’érosion côtière, deux réponses migratoires

Le réchauffement et le changement climatiques se manifestent par diverses perturbations et variations environnementales à travers le globe. Leur degré de sévérité dépend de la nature du milieu et des capacités d’adaptation des pays touchés. Pour l’Afrique de l’Ouest, on parle principalement des réductions pluviométriques, des sécheresses et de l’augmentation des températures. Moins médiatisées, la montée des océans et l’érosion côtière se manifestent sur toute la côte ouest-africaine et sont porteuses d’importants enjeux humains et économiques pour la sous-région. Quelles sont les conséquences de ces aléas environnementaux sur la survie des populations concernées ? Comment celles-ci s’adaptent-elles? La vision d’une migration sud/nord engendrée par les changements environnementaux correspond-elle à la réalité du terrain ? Une étude menée dans le nord du Sénégal, région lourdement frappée par l’érosion côtière, montre que face au même aléa environnemental, les réponses migratoires peuvent être diamétralement différentes. Si la migration peut représenter une opportunité de résilience pour certaines populations vulnérables, dans d’autres cas, celles-ci font le choix de ne pas migrer.

Saint-Louis, la Venise africaine

La ville de Saint-Louis au nord du Sénégal se situe à la frontière avec la Mauritanie. Ce surnom de la « Venise africaine » vient du fait qu’elle est construite en partie sur le continent africain, sur une île du fleuve Sénégal et sur la Langue de Barbarie. Cette dernière est une langue de sable de quelques centaines de mètres de large et de quarante kilomètres de longueur qui sépare l’océan Atlantique et le fleuve Sénégal.

Depuis plusieurs décennies, Saint-Louis doit faire face à une importante érosion côtière de la partie de la ville qui se situe sur la Langue de Barbarie. Les derniers chiffres disponibles font état d’un recul du trait de côte de cinq mètres par an en moyenne ces dix dernières années. Des maisons, des écoles et des infrastructures communautaires ont disparu dans les flots. Malgré cet impact sur les populations saint-louisiennes, l’avancée de la mer n’a provoqué que peu de mouvements migratoires. Dans le champ d’études des migrations environnementales, on parle alors de populations « piégées ». Cette immobilité peut être volontaire: un choix rationnel en lien avec un attachement culturel fort à sa terre d’origine. Elle peut également être contrainte, due au manque de moyens pour engager un déplacement.

Depuis 2018, l’Agence française de développement et la Banque Mondiale financent et appuient un projet de grande ampleur à Saint-Louis qui vise à ralentir la progression de la mer et à déplacer une partie de la population de la Langue de Barbarie. Concrètement, ce projet consiste à protéger les populations les plus menacées avec une digue. La construction de cette digue demande la relocalisation d’environ 10000 personnes, dont une partie a déjà été relogée à l’extérieur de la ville de Saint-Louis où plusieurs centaines de logements sont en train d’être aménagés. Paradoxalement, des populations qui avaient choisi de ne pas se déplacer se voient forcées de changer de lieu d’habitation. Parfois, loin de leurs sources de revenus puisque celles-ci vivent essentiellement des produits de la pêche. En voulant protéger la ville de Saint-Louis et les populations concernées face à l’avancée de la mer, leur vulnérabilité ne s’en trouve-t-elle pas aggravée ?

Crédit photo: Loic Bruening

Gandiol : migrer pour que les autres puissent rester

Gandiol est une commune rurale située à 18 kilomètres au sud de la ville de Saint-Louis. La commune regroupe 30 villages et 9 hameaux pour environ 20000 habitants. Les principales activités économiques sont la pêche, la transformation des produits de la mer, le maraîchage et l’élevage.

En octobre 2003, la ville de Saint-Louis a dû faire face à la menace de graves inondations. Pour gérer cette situation de crise, les autorités ont creusé dans la nuit du 3 au 4 octobre 2003 un canal d’écoulement sur la Langue de Barbarie pour évacuer le surplus d’eau vers l’Océan Atlantique. Une opération qui a engendré la fermeture de l’ancienne embouchure du fleuve Sénégal et la création d’une nouvelle que l’on appelle communément la Brèche. Si le jour de sa construction le canal mesurait quatre mètres de large, il s’est très vite agrandi d’une manière non contrôlée vers le sud. Actuellement, la Brèche mesure près de cinq kilomètres de largeur. Depuis, des villages initialement situés face au fleuve Sénégal se sont retrouvés face à l’océan Atlantique. Les villages de Doun Baba Dièye et de Keur

Crédit photo: Loic Bruening

Bernard ont disparu sous les vagues. Outre la destruction des habitations et des bâtiments communautaires, l’avancée de la mer a engendré une salinisation des terres, des nappes phréatiques et du fleuve Sénégal. Ce phénomène a eu comme conséquence de baisser les revenus issus de l’agriculture et la pêche.

Certains ménages gandiolais ont été forcés à mettre en place des stratégies d’adaptation pour faire face à ces baisses de revenus. Dans l’éventail des stratégies possibles, certaines familles ont envoyé un ou certains de leurs membres en migration, souvent dans une autre région du pays. Lorsque l’on fait un cadrage démographique simple de Gandiol, on constate qu’entre 2003 et 2013, un tiers des hommes âgés de 15 à 49 ans sont manquants. Cette donnée laisse supposer que la migration permanente, principalement masculine et interne au Sénégal, serait une dynamique nouvelle et essentiellement liée à l’envoi de ressources, de transfert de pratiques et de technologies, ceci dans le but d’aider la famille à rester et continuer à mener les activités économiques traditionnelles. Dans ce cas, la migration permet de développer une certaine résilience aux changements environnementaux tout en s’y adaptant, et de contribuer au développement des zones d’origine des migrants.

Démystifier l’image de la migration

Les cas de Saint-Louis et de Gandiol participent à déconstruire des mythes tenaces des liens entre changements environnementaux et migrations. On observe que lors de dégradations environnementales, les migrations internes tendent à être largement privilégiées sur les migrations internationales. Un départ hors du pays, a fortiori vers l’Europe demande de manière générale des moyens financiers. Ressources qui tendent à se réduire lorsque les populations vivent de l’exploitation de produits dépendants de l’environnement. Ainsi les dégradations environnementales, qu’elles soient lentes ou soudaines, peuvent jouer un rôle d’inhibiteur des migrations internationales. Les cas de Saint-Louis et de Gandiol témoignent qu’un même aléa environnemental dans la même région peut produire deux réponses migratoires différentes.

Loic Bruening

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