Participation | Quand la frontière entre «accueillant·es» et «accueilli·es» s’estompe
WAËL HUSAIN & ELENA HUTTMAN, Centre d’accueil de jour (CADJ) de la Croix-Rouge genevoise
Le Centre d’accueil de jour de la Croix-Rouge genevoise (CADJ), par définition, accueille. À la Rue de Lausanne 67C, des personnes réfugiées[1]Par personnes réfugiées, nous désignons toutes les personnes relevant du domaine de l’asile: les demandeurs d’asile, les bénéficiaires de protections internationales, les détenteurs d’un … Lire la suite viennent y trouver un soutien administratif, boire un café, utiliser les ordinateurs à disposition, participer à l’une des nombreuses activités proposées. Elles viennent aussi offrir de leur temps et compétence en y devenant bénévoles. Cette transition, d’«accueilli·e à accueillant·e», qui n’était pas prévue dans la conception initiale du CADJ, est désormais inscrite dans son ADN: chacun·e peut jouer un rôle central dans la construction d’un espace solidaire.

Lors de son ouverture en avril 2022, le Centre a été conçu dans un contexte d’urgence, face à l’arrivée importante de réfugié·es d’Ukraine. D’abord pensé comme un espace de répit, il offrait une aide concrète et immédiate. L’accueil y était envisagé dans une perspective principalement administrative, axée sur la primo-information et l’orientation. Le bénévolat, aspect important de la Croix-Rouge genevoise, s’y est rapidement inscrit: des engagé·es «locaux» se sont mobilisés pour apporter un soutien face aux différentes barrières, notamment linguistiques.
Avec le temps, la distinction entre les «accueillant·es» et les «accueilli·es» s’est peu à peu estompée, avec une implication croissante des personnes réfugiées dans la vie du centre. Aujourd’hui, plus de la moitié des 110 bénévoles actifs détiennent un permis de séjour relevant du domaine de l’asile. Ils et elles contribuent à redéfinir le concept d’«accueil» par leur engagement quotidien. Leurs expériences et connaissances sont partagées comme ressources collectives au travers de plus de 25 activités permanentes et diverses autres actions ponctuelles. Tournois de football, déjeuners de partage, mise en place d’une galerie d’art ou encore création d’un magazine: toutes ces initiatives sont souvent proposées et portées par les bénévoles eux-mêmes. Le modèle de bénévolat du Centre qui se veut le plus flexible possible (sans demande d’engagement minimum ou régulier) repose sur la co-construction et favorise une participation horizontale, où chacun joue un rôle essen-tiel dans la création d’un espace inclusif.
LE BÉNÉVOLAT COMME MOTEUR
«Avant de venir ici, je cherchais quelqu’un avec qui discuter et partager des expériences. Pour beaucoup de réfugiés, c’est difficile, mais ici, les bénévoles sont ouverts et favorisent les échanges. On se sent vite à l’aise, et on partage nos vécus, que ce soit pendant les parties d’échecs ou les ateliers. Ces activités permettent de parler de sujets variés, de découvrir d’autres cultures et d’évacuer le stress et les difficultés.» Témoignage d’un bénéficiaire du Centre recueilli lors de l’enquête de satisfaction anonyme.
Les recherches empiriques, dont une récente étude menée dans le cadre du projet InterACT de la Croix-Rouge islandaise[2]Johnson, Zapata et Kiianovskaia, «Evaluation, need and positive impact of refugee participation in volunteer projects», 2023
, mettent en évidence les nombreux effets positifs du bénévolat pour les personnes réfugiées. Celui-ci favorise une amélioration significative de la santé mentale et du bien-être, notamment grâce au développement d’un sentiment d’appartenance à la société d’accueil, à l’utilisation et à la valorisation des compétences personnelles, ainsi qu’à l’opportunité de contribuer activement à l’aide et au soutien communautaire. Au Centre, une enquête anonyme menée en décembre 2024 a également confirmé que le bénévolat permet aux personnes issues de l’asile de mieux comprendre le système administratif suisse, d’améliorer leurs compétences linguistiques, et de renforcer leur réseau et leur intégration sociale. Tel est spécialement le cas quand des liens s’instaurent avec des bénévoles genevois ou installés à Genève depuis longtemps. Le bénévolat ouvre également un espace pour s’investir dans la vie communautaire. Pour accompagner au mieux cet engagement, le CADJ offre des séances d’information sur des thématiques clés (réseau sociosanitaire genevois, procédure d’asile en Suisse, mouvement de la Croix-Rouge). Et tous les bénévoles participent à un atelier de sensibilisation aux premiers secours en santé mentale, afin de mieux répondre aux besoins spécifiques des personnes accueillies.
RÉPONDRE AUX BESOINS RÉELS DES COMMUNAUTÉS

Le parcours d’Alem illustre parfaitement cette dynamique. Ce professeur afghan participait aux ateliers de français au Centre. Il y a rapidement ouvert deux ateliers hebdomadaires: un English Speaking Club et un atelier de français-farsi pour les débutants: «Cela fait presque un an que je suis bénévole au Centre d’accueil de jour, une activité qui m’apporte beaucoup de bonheur. Elle me permet de rencontrer de nouvelles personnes, de socialiser et surtout de contribuer positivement à la vie des autres.»
Autre illustration. Kamal, informaticien turc, initiant un atelier sur l’intelligence artificielle suivi assidûment par son enseignant de français. À la fin de chaque atelier, c’est le même rituel: Kamal remet son badge de bénévole à Philippe, et c’est alors ce dernier qui prend le relais, guidant son groupe dans un atelier de français. Ce moment de passage de témoin, simple, mais significatif, montre la fluidité des rôles au CADJ. Les compétences, l’expérience et la diversité culturelle apportées par tous ces bénévoles enrichissent considérablement le tissu social du CADJ et, par extension, de la société genevoise. La dynamique instaurée pourrait aller encore plus loin, favorisant encore la codécision, avec comme finalité de répondre plus directement aux besoins réels des communautés.
Notre réflexion et notre expérience au sein du CADJ mettent en lumière les opportunités et les défis rencontrés par les personnes réfugiées qui s’engagent en tant que bénévoles. Parmi ces défis figurent la reconnaissance et la valorisation des compétences des personnes réfugiées, souvent freinées par des démarches administratives complexes ou des statuts précaires. Ces barrières limitent l’accès à une intégration pérenne, tant sur le plan professionnel que social et s’inscrivent dans un contexte marqué par des obstacles structurels et des enjeux sociétaux plus larges. «Cela fait plus d’un an que je suis en Suisse et je cherche activement un emploi. Mon permis N m’autorise à travailler, mais je sais que mon statut peut inquiéter les employeurs. Être bénévole me permet d’occuper mon temps de manière utile tout en poursuivant ma recherche d’emploi. Je pense que cela montre ma volonté de m’impliquer, de contribuer et de m’intégrer pleinement.» Témoignage d’un bénévole kurde souhaitant rester anonyme.
SE RÉAPPROPRIER UN POUVOIR D’AGIR
Pour de nombreuses personnes réfugiées, le bénévolat est un moyen de reprendre une part active dans la société et de se réapproprier leur pouvoir d’agir. Ces réalités invitent à réfléchir à la manière dont ces engagements peuvent être valorisés pour mieux soutenir les parcours des individus et nous permettre de coconstruire ensemble une intégration durable. Les bénévoles, qu’ils soient réfugiés ou locaux, contribuent chaque jour à transformer le Centre en un espace d’échanges, d’entraide et d’intégration. Ils lui permettent d’accomplir pleinement sa mission première: accueillir, dans toute la richesse que ce mot peut contenir.
Pour aller plus loin
- Site Internet CAdJ
- Instagram: @cadj_croixrougegenevoise
- Chaîne WhatsApp: Centre d’accueil de jour (CADJ)
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Notes
↑1 | Par personnes réfugiées, nous désignons toutes les personnes relevant du domaine de l’asile: les demandeurs d’asile, les bénéficiaires de protections internationales, les détenteurs d’un permis lié à l’asile en Suisse ainsi que les personnes déboutées.
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↑2 | Johnson, Zapata et Kiianovskaia, «Evaluation, need and positive impact of refugee participation in volunteer projects», 2023 |