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Documentation

Voix d’Exils | Afghanistan: en exil depuis plus de 20 ans

Le 15 août 2021, le régime des talibans reprend le pouvoir en Afghanistan, après ??? années d’exil. Depuis, la situation s’est dangereusement détériorée, tant du point de vue de la démocratie que celui des droits humains. Les conditions de vie imposées aux femmes sont particulièrement inquiétantes et leurs droits maigrissent décrets après décrets, les retranchant de plus en plus dans la sphère muette des murs de leur maison. Nous relayons aujourd’hui un article paru sur Voix d’Exils qui se fait lui-même l’écho du film Au pays de nos frères (2025), une plongée dans la situation précaires de milliers de personnes afghanes réfugiées en Iran. Un quotidien qui n’est pas sans rappeler celui auquel elles font aussi face, en Suisse.

L’article de Salvator Ntakarutimana, membre de la rédaction vaudoise de Voix d’Exils, est d’abord paru sur le site du médias.

La souffrance silencieuse de l’exil

Salvator Ntakarutimana | 13 août 2026

Projection du film Au pays de nos frères à Montbenon

Au printemps dernier, j’ai eu l’occasion d’assister à une projection du film Au pays de nos frères au Cinématographe, avec une centaine d’autres spectateurs. Ce film de fiction, réalisé par Raha Amirfazli et Alireza Ghasemi, décrit la situation précaire de milliers de personnes afghanes réfugiées en Iran. Aujourd’hui, je tiens à revenir sur cette œuvre qui m’a marqué et sur le sujet critique dont elle traite.

Dans l’ombre des conflits régionaux et de l’invasion américaine en Afghanistan dans les années 2000, des milliers de personnes afghanes se sont réfugiées en Iran, un pays qu’elles désignent comme «le pays des frères». Cette expression fait référence à la relation entre l’Iran et l’Afghanistan, à leur héritage commun, à la parenté de leur langue (persan) et de leur culture, et à leurs histoires entremêlées. Cependant, malgré cette proximité, la réalité pour ces personnes exilées est bien plus dure: elles vivent entre la limitation de leurs droits fondamentaux et la menace permanente d’expulsion vers leur pays d’origine. Le 28 avril dernier, lors d’une séance spéciale au Cinématographe en collaboration avec l’Association NELA, le film Au pays de nos frères a permis de sensibiliser le public à cette réalité largement méconnue.

Des droits fondamentaux bafoués

À titre de contexte, en 2001, au moins 2,3 millions de réfugiés afghans ayant fui les conflits de leur pays entre 1980 et 2000 vivaient en Iran, dont une partie importante sans statut légal formel. À ce nombre s’ajoutaient aussi beaucoup de personnes réfugiées non recensées. Ce flou quant à leur statut impliquait notamment l’absence de droits formels, un risque permanent d’arrestation et d’expulsion, et un accès limité aux services publics.

La situation s’est légèrement améliorée en 2003, avec l’introduction de la carte Amayesh pour une petite partie de ces personnes. Ce document officiel, délivré par le gouvernement iranien, accorde un statut de séjour temporaire aux réfugiés enregistrés, principalement originaires d’Afghanistan. Il donne un accès limité à l’éducation, à la santé et au travail. Cependant, malgré deux décennies passées en Iran, la présence des personnes afghanes reste, encore aujourd’hui, perçue comme provisoire, avec peu de mobilité sociale intergénérationnelle et une quasi‑absence de naturalisation.

Ces personnes se retrouvent ainsi confrontées aux menaces d’expulsion et à des conditions de vie précaires. Les structures d’accueil et de prise en charge étant presque inexistantes, elles sont contraintes de travailler dans les secteurs informels, souvent dans des conditions inhumaines et sur des tâches à haut risque et mal rémunérées. De plus, elles ont un accès limité au logement et subissent quotidiennement une stigmatisation ethnique, notamment le peuple hazara, minorité ethnique originaire d’Afghanistan et du Pakistan.

@Image: Mostafa Meraji sur Unsplash.

Le silence comme stratégie de survie

Au pays de nos frères s’inscrit dans la situation instable des réfugiés afghans en Iran. Pour illustrer cette réalité, la trame narrative est construite autour de trois personnages principaux:

  • Mohammad, un adolescent afghan brillant et discret, se retrouve confronté à l’arbitraire policier et à la peur constante d’expulsion. Contraint d’abandonner l’école pour se cacher, son avenir, pourtant prometteur, est fragilisé. Il finit par effectuer des tâches manuelles extrêmement épuisantes, alors que son état de santé se détériore progressivement.
  • Leila, femme afghane isolée, essaie de maintenir une vie stable en Iran. Lorsque son mari meurt subitement, elle cache son décès par crainte de perdre son travail et son droit de rester dans le pays. Elle adopte le silence comme stratégie de survie malgré la souffrance extrême.
  • Qasem, père de famille, porte le poids d’un sacrifice indicible: son fils est recruté par l’armée iranienne pour aller combattre en Syrie aux côtés du régime de Bachar al-Assad. Quand il apprend sa mort, lui non plus n’ose rien dire ni réclamer au vu de l’absence des droits formels de protection des réfugiés.

À travers ces destins, le film décrit ainsi la violence silencieuse de l’exil, l’illusion de la «fraternité» entre peuples voisins et l’impossibilité pour les réfugiés afghans de se sentir pleinement chez eux, même après des décennies.

La similarité de la carte Amayesh avec le «Permis F» suisse

Selon l’Observatoire romand du droit d’asile et des étranger·èrexs (ODAE romand), de nombreuses personnes réfugiées en Suisse vivent pendant des années, voire des décennies, sous le statut d’admission provisoire (permis F). Bien que ce statut soit théoriquement temporaire (jusqu’à 12 mois environ), une analyse récente des données montre qu’une proportion croissante de familles avec enfants mineurs, de femmes et de personnes âgées, tend à conserver cette mesure de substitution pendant plus de dix ans, sans véritable perspective d’obtenir un permis de séjour durable. Ainsi, les limites et défis associés au permis F ressemblent beaucoup à ceux de la carte Amayesh, octroyée aux réfugiés afghans en Iran.

Dans un article publié le 13 avril 2026, Le Courrier partage l’exemple d’Imène (prénom d’emprunt, idem pour les suivants), arrivée en Suisse en 2014 avec ses enfants et vivant depuis plus de dix ans avec un permis F. Elle explique que, malgré sa présence durable, elle reste dans une insécurité juridique permanente: interdiction de quitter la Suisse, aide sociale réduite, regroupement familial difficile. En 2024, sa demande de permis B a été refusée parce qu’elle dépend encore de l’aide sociale — dépendance pourtant liée aux restrictions mêmes de son statut (permis F). De même, Heba et Yasser vivent, pour leur part, en Suisse depuis 2007 avec un permis F.

Les cas d’Imène, d’Heba et de Yasser ne sont malheureusement pas isolés en Suisse. Selon Human Rights Watch, plus d’un tiers des personnes relevant de l’asile se retrouvent dans une situation similaire. Pourtant, la Loi fédérale suisse sur les étrangers et l’intégration prévoit la possibilité de solliciter la transformation de ce statut en autorisation de séjour (permis B) après cinq ans de présence en Suisse. Cette transformation est cependant entravée par certaines des conditions imposées, comme l’autonomie financière.

Vers une réforme nécessaire

Le film Au pays de nos frères est une illustration typique de la souffrance que subissent les personnes demandeuses d’asile. J’ai été particulièrement touché par la détresse inimaginable des personnages et je pouvais aussi lire la compassion et la révolte sur les visages des spectateurs. Ce sont des situations qui sont rarement relayées par les médias, bien que fréquentes dans des contextes de demande d’asile.  Ce n’est pas qu’en Iran qu’une grande partie des demandeurs d’asile, y compris ceux qui possèdent les cartes provisoires Amayesh, vivent dans une précarité extrême : nous avons aussi évoqué la situation précaire, en Suisse, des personnes détentrices du permis « F » provisoire. J’ai trouvé le film poignant et le recommande fortement, particulièrement à toute personne ayant un pouvoir décisionnel ou pouvant influencer les consciences collectives quant à la gravité de telles souffrances.

Il est temps que les autorités des pays d’accueil fassent preuve de bienveillance envers ces personnes marginalisées en supprimant ou en réformant profondément la carte Amayesh, le statut F provisoire ou tout autre statut analogue. Il faut repenser l’égalité des chances pour toutes les personnes ayant besoin de protection internationale.

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