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Livre | Penser les mots, dire la migration

En ligne depuis le 21 novembre 2018 - modifié le 20 novembre 2018

L’ouvrage Penser les mots, dire la migration , édité par Laura Calabrese et Marie Véniard, réunit les contributions de chercheur·e·s qui, tou·te·s, quelle que soit leur discipline – linguistique, histoire, sociologie, sciences de l’information et de la communication ou sciences politiques –, se sont intéressé·e·s à des mots saillants dans les discours contemporains sur l’immigration et ont cherché à en décrire les usages effectifs. Ces chercheur·e·s mettent en pratique ce qu’on appelle une sémantique discursive, c’est-à-dire qu’ils considèrent le sens comme étant non pas un donné mais au contraire le produit d’une situation sociale, historique, discursive particulière.

L’ouvrage Penser les mots, dire la migration a été publié est paru le 12 septembre 2018 aux éditions Academia/L’Harmattan et comporte les contributions de Salih Akin, Karen Akoka, Sylvie Aprile, Julien Auboussier, Christine Barats, Benjamin Boudou, Sonia Branca-Rosoff, Laura Calabrese, Cécile Canut, Émilie Devriendt, Pierre Fiala, Ide Hekmat, Michelle Lecolle, Sandra Nossik, Antoine Roblain, Maryse Potvin, Marie Veniard. Nous reproduisons ci-dessous un article à son sujet publié sur le site The Conversation par ses deux éditrices.

Ce que cachent les mots de la migration

Les querelles politiques et médiatiques portant sur les mots sont particulièrement révélatrices de changements, d’ajustements sémantiques qui témoignent du fait qu’une langue est une réalité sociale en mouvement.

Ces querelles sont particulièrement récurrentes sur un sujet sensible tel que l’immigration. Que l’on se souvienne seulement des débats en 2015 autour des dénominations migrant vs réfugié, qui ont eu un retentissement considérable, contribuant certainement à attirer, avec d’autres évènements, l’attention de l’opinion publique sur ces situations dramatiques.

Cette polémique a fait l’objet de nombreuses réactions critiques, notamment de la part de chercheurs en sciences sociales. Certaines ont même été rassemblées dans un ouvrage collectif par l’anthropologue Michel Agier et la juriste Anne-Virginie Madeira.

Les prises de position de linguistes, comme celle de Cécile Canut ou celle des auteurs du blog Bling, soulignent que dans les discours publics, le plus souvent, cette polémique est posée de manière complètement décontextualisée, sans prise en compte ni de la mémoire de ces mots, ni de leur environnement proche (les mots voisins qui participent de la construction du sens).

Par ailleurs, poser la question de manière binaire selon la logique d’un « ou » exclusif – migrant ou bien réfugié ? – laisse penser que les mots seraient de simples étiquettes qu’on apposerait sur le réel : il suffirait de trouver la bonne. Cette représentation, ou métaphore du « mot juste », illustre ce que les linguistes appellent la théorie du reflet – au sens où le langage ne serait qu’un système d’étiquettes appliquées à la réalité.

Or, c’est loin d’être vrai : le langage construit la perception que l’on a du monde, même si cette action semble bien souvent transparente. Les querelles de nomination, en mettant l’accent sur les failles, font apparaître ce consensus et sa fragilité.

Accéder au sens « réel » du mot

Les débats portant sur les mots sont, pour le chercheur, une voie d’accès au sens, non pas au « vrai » sens du mot tel qu’il serait présenté dans un dictionnaire, mais au sens « réel » du mot tel que les locuteurs l’actualisent, c’est-à-dire, aussi, de la manière dont ils l’utilisent pour argumenter.

Notre ouvrage Penser les mots, dire la migration réunit les contributions de chercheur·e·s qui, tou·te·s, quelle que soit leur discipline – linguistique, histoire, sociologie, sciences de l’information et de la communication ou sciences politiques –, se sont intéressé·e·s à des mots saillants dans les discours contemporains sur l’immigration et ont cherché à en décrire les usages effectifs. Ces chercheur·e·s mettent en pratique ce qu’on appelle une sémantique discursive, c’est-à-dire qu’ils considèrent le sens comme étant non pas un donné mais au contraire le produit d’une situation sociale, historique, discursive particulière.

Pour résumer, on peut dire, avec le sociolinguiste Bernard Gardin, que le sens ne se configure pas simplement par rapport à la réalité, comme le voudrait la « théorie du reflet », mais au carrefour de trois types d’influences : l’influence de l’autre (des autres) avec lesquels, contre lesquels on parle ; l’influence de la langue, du vocabulaire et de la grammaire partagés par une communauté ; et, bien sûr, l’influence du réel.

Mots tabous

Dans cet ouvrage nous abordons des mots tabous tels que race (Émilie Devriendt) ou français de souche (Sonia Branca-Rosoff), qui sont si marqués par des discours et positionnements de l’extrême droite qu’ils en deviennent inutilisables pour quelqu’un qui voudrait se dégager de ces connotations. Ce phénomène n’est pas marginal, ce n’est pas une irrégularité du sens, mais au contraire son fonctionnement normal et régulier. Il trouve sa source dans le fait que tout acte langagier est nécessairement destiné à un autre, que cet autre soit présent ou non : on anticipe ses discours, on les reprend ou on s’y oppose et les mots finissent par porter la trace, la mémoire de ces interactions. C’est ce qu’on appelle le dialogisme, la mémoire d’usages antérieurs telle qu’elle circule dans une communauté donnée, à une époque donnée.

Mots et grammaire

Mais le sens se construit aussi sur des significations partagées, sur le vocabulaire d’une langue ou sur la « grammaire » sous-jacente à certains mots. Le cas de intégration (Christine Barats) peut éclairer cette idée.

Ce nom est dérivé d’un verbe et cette transformation permet de ne pas dire qui intègre, à quoi et surtout qui s’intègre. Tout le monde est supposé le savoir. Mais s’agit-il de tous les exclus ? des étrangers ? des immigrés ? de certains d’entre eux ? de leurs descendants ? voire des descendants de leurs descendants ? Cette indétermination résulte là encore du fonctionnement normal de la langue, qui agit à la fois comme une ressource et une contrainte sur la production du sens. Mais cette construction révèle, en creux, ce qui est considéré comme une évidence connue de tous. Et les évidences peuvent et doivent être interrogées.

Quel était le sens des mots pour qualifier les grandes migrations dans l’histoire ? Tableau d’ Alexandre-François Bonnardel, Les Exilés,1916. Xavier Caré/Wikimedia

Mots et histoire

Si le rapport de la langue au réel peut paraître naturel, un point de vue historique sur le vocabulaire révèle bien vite que notre perception du réel est socialisée. Ainsi, nommer exilés les immigrants illustre une tentative de reporter sur les personnes les connotations à la fois politiques et humanistes que ce mot a eu au XIXᵉ siècle (Sylvie Aprile) et d’échapper ainsi à la logique binaire évoquée plus haut, logique largement portée par le discours politique.

Ces différentes influences ne sont pas exclusives les unes des autres, comme le souligne la chercheuse en sciences politiques Karen Akoka dans son étude de la formation, au cours du XXe siècle, de la catégorie du réfugié. On considère aujourd’hui comme centrale la persécution politique dans la définition de la catégorie de réfugié, mais Karen Akoka rappelle que cette orientation a émergé dans le cadre des rapports de force entre l’Est et l’Ouest pendant la Guerre froide, l’Union soviétique défendant plutôt une définition fondée sur la persécution économique.

Les sources de flou

Enfin, on voudrait pouvoir penser que le sens est fixe, lisse, délimité et dénué d’ambiguïté, ce qui n’est pas le cas. La polysémie, autre phénomène très courant, est une source de flottement possible du sens : l’adjectif « multiculturel » (Marie Veniard) renvoie à – au minimum – deux acceptions : une politique multiculturelle vs la diversité de fait d’une société, d’une ville.

Cette polysémie est une ressource pour les locuteurs dans leurs usages polémiques, ce qui permet à François Fillon, alors candidat à la primaire de la droite, de dire le 24 novembre 2017 que la France n’est pas multiculturelle et ne le sera pas, alors que le militant et journaliste Pouria Amirshahi affirme qu’elle l’est (déjà). Le premier parle de l’existence d’une politique spécifique, tandis que le second parle de l’existence d’une population métissée, ce qui autorise tous les désaccords, la France étant et n’étant pas multiculturelle. Mais si la polysémie est reconnue, la polémique disparaît.

Par ailleurs, le sens évolue : un mot tel que « diversité » (Laura Calabrese), tel qu’on l’emploie aujourd’hui, déborde largement la définition donnée par le dictionnaire, qui est de désigner la variété (génétique, végétale, linguistique, etc.). Dans les usages contemporains, diversité désigne aussi l’altérité, voire dans certains cas un groupe particulier de personnes, ce qui permet d’expliquer que issu de la diversité puisse être synonyme de issu de l’immigration.

Installer l’altérité, installer l’identité

Un certain nombre de mots contribuent à installer, de façon plus ou moins explicite, la dichotomie identitaire « nous vs eux », tant l’identité ne se définit jamais aussi bien que par rapport à une altérité. Etranger (Benjamin Boudou), bien sûr, ou des mots désignant des personnes : les sans-papiers (Salih Akin) font exister en creux les « avec papiers », c’est-à-dire le groupe majoritaire ; les Français de souche (comme se nomment certains partisans des thèses de l’extrême droite) s’opposent aux allochtones (en Belgique, dans les discours administratifs mais aussi ordinaires, péjoratif).

Même le mot communauté (Michelle Lecolle), qui a priori n’est pas destiné à marquer l’altérité, a évolué, sous l’influence de communautarisme et de ses emplois disqualifiants. Il est passé d’un lieu dans lequel on vit en commun vers une dénomination renvoyant à l’altérité par rapport au groupe englobant. Une telle dichotomisation favorise d’une part l’idée que de tels groupes existent, ce qu’on appelle la présupposition d’existence, et d’autre part l’idée qu’ils sont homogènes – le nous autant que l’eux.

Ces quelques éléments invitent à toujours penser les usages comme contextualisés, à reconnaître la « théorie du reflet » quand elle se présente et à prendre de la distance par rapport à la manière dont une « querelle d’étiquetage » est cadrée par les médias ou les acteurs politiques.

Ils nous rappellent fondamentalement trois choses : que la vie sociale est aussi faite de mots et de discours, que les mots ont des fonctionnements propres que les locuteurs peuvent (ou non) faire semblant d’ignorer dans leur argumentation et, enfin, que leur usage n’est pas une fatalité, car un locuteur peut toujours s’extraire des grandes tendances politico-médiatiques pour faire des choix alternatifs.

Dans le cas de la querelle migrant-réfugié, en disant les exilés ou les demandeurs de l’asile (par opposition au statut de demandeur d’asile), les amis, les invités, les artisans, les migrants-réfugiés. Toutes ces désignations sont attestées. Bref, il faut passer d’une logique du « ou » exclusif à une logique du « et » inclusif.


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