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Notre regard

« Je ressens un terrible sentiment d’injustice, je pensais remplir tous les critères »

Julia Huguenin-Dumittan

Chemise repassée mais décontractée, Henok Asmerom descend les escaliers d’un pas léger. En le voyant, difficile d’imaginer qu’il revient d’une semaine de voyage à vélo à travers la Suisse romande ! N’a-t-il plus aucune sensation dans ses jambes ? « C’était surtout les premiers jours qui étaient difficiles, après, on s’habitue » nous confie-t-il de son regard rieur. Durant cette excursion, ce jeune homme de 21 ans au physique sportif a été marqué par les paysages défilant devant ses yeux et par l’itinéraire plus vallonné qu’il ne se l’imaginait. Cette expédition, soutenue par l’Hospice général, a été organisée par un groupe d’une dizaine de personnes, principalement constitué d’anciens mineurs non accompagnés. Ceux-ci se sont rencontrés il y a cinq ans au foyer de l’Étoile (Carouge – GE). De la recherche de fonds aux cours de premiers secours, les cyclistes ont pris en charge tous les aspects organisationnels de ce tour à vélo : « On a réussi, on a fait ce qu’on voulait faire » glisse Henok. Il évoque la bonne ambiance qui a régné durant tout le périple et espère renouveler l’expérience. Le peloton s’est régulièrement entraîné avec Tadesse Abraham, célèbre athlète vivant à Genève. Il faisait figure de « parrain » du projet, baptisé Yekenely, « merci » en tigrina, langue première de la plupart d’entre eux.

Quant à savoir s’il aspire à voyager hors de Suisse, la réponse d’Henok tombe sans hésitation : « Je ne me suis pas posé la question ». Pour lui, les freins liés à son statut, le permis F, sont pour l’instant ailleurs que dans l’interdiction de franchir les frontières helvétiques. Apprenti installateur électricien débutant sa troisième année de CFC, plein de rêves et d’espoirs pour sa vie future, il se sent bloqué par son admission provisoire. Un statut qu’il considère comme précaire et l’empêchant d’accéder à une vie qu’il qualifie de normale. Du fait de la méconnaissance, en Suisse, entourant le permis F, nombre de ses connaissances ont été freinées dans leur accès au logement, aux études, à l’emploi.

Henok (à droite) avec ses coéquipiers lors du voyage à vélo. ©Hospice Général

Depuis 2012, la Suisse ne reconnaît plus la désertion comme un motif d’asile politique suffisant et refuse l’octroi de l’asile à de nombreux·ses ressortissant·es érythréen·nes qui, comme Henok, ont pris le risque[1]La sortie du pays est considérée comme illégale sans autorisation de sortie, quasi impossible à obtenir pour les jeunes astreint·es à la conscription. En cas de sortie illégale, les personnes … Lire la suite de quitter leur pays illégalement plutôt que d’être astreint·e au service militaire à durée indéterminée, assimilé à du travail forcé[2]Human Rights Watch, Érythrée: Les investisseurs dans le secteur minier risquent de recourir au travail forcé, 15 janvier 2013..


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Bien que l’obtention d’un permis B ne soit pas la solution miracle, Henok a la sensation que son avenir en Suisse serait mieux protégé : « Si les autorités décident que l’Érythrée est un pays de renvoi sûr, je peux perdre mon permis du jour au lendemain » s’inquiète-t-il, « je me sens toujours en danger que mon permis ne soit pas renouvelé ». Cette aspiration à plus de stabilité en accédant à un permis B, il l’attendait avec impatience, cherchant à cocher toutes les cases des critères d’obtention du statut, et notamment celle de vivre à Genève depuis plus de cinq ans. « L’année prochaine, avec mon salaire de troisième année, je serai autonome financièrement », ajoute-t-il. Pourtant, lorsqu’il a été question d’entamer les démarches administratives, il a appris que l’Office cantonal de la population et des migrations (OCPM) exigerait la présentation de son passeport. Une pièce d’identité qu’il ne pouvait pas avoir en quittant son pays d’origine[3]En Érythrée, les autorités ne délivrent pas de passeports aux personnes mineures astreintes au service militaire. Voir EASO, op.cit.. Le jeune Érythréen se sent floué: « Lorsque je suis arrivé en Suisse et que j’ai reçu mon permis F, l’OCPM m’avait promis qu’au bout de cinq ans, si j’avais bien fait tout ce qu’il fallait, on me donnerait le permis B ».

Derrière l’exigence de présentation d’une pièce d’identité valable – qui pourrait sembler anodine – se cache en effet une requête difficilement acceptable pour les ressortissant·es érythréen·es : se rendre à l’ambassade du gouvernement auquel ils et elles s’opposent. Fait surprenant, la représentation érythréenne ne délivre les passeports qu’après la signature d’une lettre de repentance, une sorte « d’attestation comme quoi tu as trahi ton pays et l’engagement à verser à vie une taxe de 2 % sur ton salaire », explique Henok. « Cela revient à soutenir le régime », argumente le jeune homme, « du fait de ce que
j’ai vécu, de ma vie qui a changé, de ce que j’ai souffert, je m’oppose au gouvernement actuel ». Pour lui, c’est certain, il ne se rendra pas à l’ambassade érythréenne.

Visite du musée Tinguely lors du voyage à vélo. Henok est à gauche. ©Hospice Général

Quoi qu’il en soit, la présentation du passeport se pose dans tous les cas lors du renouvellement du permis B, au bout d’un an. S’il avait déjà pu obtenir ce statut plus stable, changerait-il d’avis ? Henok reste sur sa position. « On cherche une vie stable, on est motivé, on est dans la vie active, on a le droit à un permis juste qui nous permette une reconnaissance sociale, le droit de voyager et surtout qui ne nous oblige pas à faire des choses qui vont contre notre conscience ». Henok souligne ici un aspect essentiel. La liberté de conscience est un droit garanti par la Constitution. Or, par l’exigence imposée aux Érythréen·nes (et à d’autres), les autorités contreviennent à ce principe. Le rapprochement fait grimacer et Henok est amer en pensant à toutes les difficultés qu’il a surmontées: « On a fait tout juste, on a respecté toutes les règles, on n’a jamais fait de bêtises et aujourd’hui, on me demande de m’excuser et de soutenir le régime? Je ressens un terrible sentiment d’injustice, je pensais remplir tous les critères ».

Malgré sa situation, Henok s’estime chanceux et pense à toutes les personnes qui ne sont pas dans son cas: « Le permis F me bloque, mais au moins, j’ai un permis. J’ai des amis qui en sont privés, car ils ont été déboutés, et ça, ça me fait de la peine. J’aimerais que ce système soit changé. Ils n’ont plus le droit de travailler, d’aller à l’école, ils reçoivent très peu d’argent, ne mangent plus à leur faim, c’est terrible. Mais quitter la Suisse, ce serait encore pire ».


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Notes
Notes
1 La sortie du pays est considérée comme illégale sans autorisation de sortie, quasi impossible à obtenir pour les jeunes astreint·es à la conscription. En cas de sortie illégale, les personnes peuvent être emprisonnées, voire torturées. Il existe un ordre de « tirer à vue » sur les personnes franchissant la frontière irrégulièrement, mais celui-ci n’est pas décrit comme appliqué systématiquement (EASO Country of Origin Information Report –Eritrea. Country Focus, 2019, p. 54, rédigé par le SEM). S’ajoutent les risques d’enlèvement par des réseaux de trafiquants.
2 Human Rights Watch, Érythrée: Les investisseurs dans le secteur minier risquent de recourir au travail forcé, 15 janvier 2013.
3 En Érythrée, les autorités ne délivrent pas de passeports aux personnes mineures astreintes au service militaire. Voir EASO, op.cit.