Aller au contenu
Notre regard

Étudiant·es d’Ukraine | « Nous évaluons à moins de 100 le nombre de personnes concernées »

Propos recueillis par
Sophie Malka

La Suisse, comme l’UE, a octroyé une «protection temporaire» aux ressortissant·es ukrainien·es, aux membres de leurs familles, à celles et ceux qui disposaient d’un statut de protection en Ukraine et aux ressortissant·es d’État tiers ne pouvant retourner dans leur pays d’origine en toute sécurité et de manière durable. Selon le SEM, 2,2% de non- Ukrainiens auraient ainsi reçu un permis S parmi les plus de 50 000 personnes accueillies (SEM, 19.05.21). Ce statut est fondé sur la nécessité d’offrir rapidement une protection à un nombre important de personnes sans encombrer le système ordinaire. La Suisse a calqué son dispositif sur la directive édictée par l’Union européenne, et a exclu du statut les ressortissants d’États tiers « pouvant rentrer dans leur pays en sécurité ». Or, certaines personnes avaient refait leur vie en Ukraine. Parmi elles, des étudiant·es poursuivant un cursus n’existant pas dans leur pays d’origine. Selon l’UNESCO, l’Ukraine comptait 61 000 étudiant·es étranger·ères en 2020, venant majoritairement d’Inde, du Maroc, d’Azerbaïdjan, du Turkménistan et du Nigeria.[1]UNESCO, La Coalition mondiale pour l’éducation de l’UNESCO répond à l’appel au soutien de l’Ukraine, 17 mars 2022 La guerre signifie parfois une rupture dans un projet de vie. Diverses coalitions au niveau européen[2]Change.org, Pour un accueil inconditionnel dans les universités des personnes étudiant en Ukraine et en Suisse (Moko Society, Save Africans Ukraine) ont appelé les gouvernements à une plus grande solidarité. Le Conseiller national Fabien Fivaz (Vert) a aussi déposé une interpellation dans ce sens (Iv.22.3494).

Etonam AHIANYO est le coordinateur de Save Africans Ukraine. L’association a adressé au Conseil fédéral une tribune signée par 48 enseignant·es d’universités et hautes écoles suisses appelant à offrir également aux étudiant·es d’États tiers une protection afin de leur permettre de terminer leur cursus. Interview.

Vivre Ensemble. Ambroise 2022

Quel est le profil des étudiant·es que vous appelez à accueillir en Suisse ?

Les étudiant·es d’États tiers qui fuient l’Ukraine pour demander protection en Suisse et dans les pays d’Europe ont un profil diversifié. Ils et elles sont issu·es du système universitaire ukrainien qui est équivalent au nôtre et y étudiaient entre autres la médecine, la pharmacie, l’administration des entreprises, les relations internationales, l’ingénierie informatique ou la cybersécurité. Beaucoup parlent ukrainien, russe, anglais et/ou français. Certain·es sont au début de leur cursus de Bachelor, d’autres sont en dernière année de Master. Nous évaluons aujourd’hui à moins de cent le nombre de personnes concernées.

Que signifie pour elles le retour dans le pays d’origine ?

Un retour serait compliqué pour plusieurs raisons. Beaucoup n’ont pas accès à la formation de qualité suivie en Ukraine dans leurs pays où certaines spécialités d’études n’existent pas. De nombreuses familles se sont démenées pour les envoyer en Ukraine afin qu’elles reviennent avec un diplôme d’une université européenne qui leur faciliterait l’accès au marché du travail et contribuerait au développement de leurs pays.

Voici deux exemples qui illustrent la complexité du retour. Un étudiant avait fui son pays d’origine avec sa famille pour un autre pays d’Afrique qui lui avait octroyé l’asile politique. Il évoque sa situation, preuves à l’appui. Il n’est cependant pas considéré comme faisant partie des ressortissant·es d’États tiers étant dans l’impossibilité de rentrer durablement dans leur pays. Il n’a dès lors pas obtenu le statut de protection S. Ce monsieur, dont les parents ont aujourd’hui un certain âge, est l’espoir de toute sa famille. En rentrant sans diplôme, il deviendra un poids pour elle.

Un autre cas est celui d’une étudiante en médecine qui a déjà fait plusieurs années d’études en Ukraine. En regagnant son pays, elle devra faire un concours d’entrée et recommencer tout à zéro. Le système d’études en Ukraine étant équivalent à celui des pays d’Europe occidentale, elle soutient qu’elle a tout intérêt à terminer ses études en Europe. Sinon, toute sa vie serait à reconstruire avec son lot d’incertitude.

Statistiques | Permis S

Début juin, le Secrétariat d’État aux migrations annonçait plus de 54000 personnes titulaires du permis S en Suisse attribuées aux cantons. Fin avril, ces attributions de permis S concernaient 2.2% de personnes fuyant l’Ukraine ne disposant pas de la nationalité ukrainienne.

Quelle solution préconisez-vous ?

Ces étudiant·es et autres ressortissant·es de pays tiers ont fui les mêmes bombardements, vécu les mêmes traumatismes que les Ukrainien·nes, avec en plus de la discrimination aux frontières. Pour des raisons humanitaires, l’Europe devrait aussi voler à leur secours.

Il est important de préciser que c’est l’Union européenne (UE) dans une directive du 4 mars qui a activé la protection temporaire. La Suisse s’en est inspirée. Selon les communiqués de l’UE et différents articles de presse, la proposition soumise aux États membres intégrait au départ les ressortissant·es d’États tiers au mécanisme de protection, mais le texte final les en a exclu·es, sur pression de la Pologne, la Hongrie, la Slovaquie et l’Autriche.

Un permis B étudiant « spécial Ukraine » serait-il une solution? Avez-vous entrepris des démarches auprès du SEM dans ce sens ?

Nous avons proposé dans un courrier au SEM, mais aussi au Parlement, la délivrance d’un «Permis B étudiant spécial Ukraine» censé régler en urgence la situation des étudiant·es. Une même proposition fait partie de notre pétition, en cours de signatures, adressée à l’UE.

C’est une alternative sérieuse à la situation exceptionnelle que nous connaissons. La Suisse a dû activer pour la première fois le statut de protection S. La création du «Permis B étudiant spécial Ukraine» n’est pas une idée farfelue, et mérite d’être envisagée. Au cas où la proposition buterait sur des questions de financement, nous sommes prêts à faire des suggestions et mener des actions de solidarité pour y pallier.

Les inscriptions pour l’année universitaire sont en cours voire closes. Quelles autres démarches allez-vous entreprendre ?

Nous lançons début juin la campagne intitulée « Solidarité au-delà des nationalités » pour sensibiliser l’opinion à la complexité de la situation de tous les ressortissants d’États tiers fuyant l’Ukraine en vue d’étendre l’élan de solidarité observé pour les Ukrainien·nes. Cette campagne s’étendra jusqu’au 20 juin, journée mondiale des réfugiés. Elle sera marquée entre autres par une conférence, le lancement de l’Observatoire des réfugiés d’États tiers fuyant l’Ukraine et une pétition demandant à l’Union européenne d’adopter un dispositif ad hoc destiné à offrir une protection à ces réfugiés de guerre oubliés. Des plaidoyers auront lieu autour du «Permis B étudiant spécial Ukraine » comme alternative.


L’information a un coût. Soutenez nos activités d’information et de documentation de l’asile en vous abonnant à la revue Vivre Ensemble ou par un don!